D’entendre parler sans cesse, autour de toi, d’«_inflation fiduciaire_»
et d’«_intensification de la production_» te dégoûte passablement, Ami,
tu as envie de fuir la ville. Tu chercheras, dis-tu, quelque coin de
campagne à l’écart où il te sera loisible de choyer, loin des rumeurs
financières, tes rêves d’art et de philosophie _ante focum si frigus
erit, si messis in umbra_.
Oui, ce beau vers elliptique de Virgile, tu en appliquerais la formule
si tu étais un païen revenu de tout et qui médite de cultiver désormais
son égoïsme hors des agitations humaines.
Mais si tu es le chrétien qui se veut toujours plus épris de Jésus, tu
éliras la bienheureuse solitude parce que c’est seulement en ses refuges
que tu pourras recevoir pleinement la lumière qui émane du Bon Maître.
Sur la montagne, au cœur de la forêt, parmi l’atmosphère argentée qui
baigne les hauts plateaux, parmi le murmure des brises, à travers les
feuillages onduleux, ton âme se sentira enfin libre de se perdre
joyeusement dans les splendeurs vivantes de l’Éternel Amour.
En cette solitude bénie, tu goûteras le silence et, par le silence, tu
goûteras Dieu. Car la sainte Mère Marie de Jésus nous l’enseigne:
«Le silence est la loi même et l’habitude de Dieu. De toute éternité,
il existe une vie intense qui va du Père au Fils et à l’Esprit Saint;
et cette vie se passe dans le silence absolu. La vie aussi que Dieu
communique à la nature organisée est une vie silencieuse: la sève
monte, l’arbre bourgeonne et fructifie dans le silence.
«Si Dieu s’approche pour parler à ses créatures, c’est dans le silence
qu’il se manifeste, suivant l’admirable témoignage de saint Jean de la
Croix: _le Père a dit une seule parole, c’est son Verbe et son Fils;
il la dit éternellement dans un éternel silence et c’est dans le
silence que l’âme l’entend..._ Le silence, c’est de l’amour. C’est
l’aide que nous donnons à Dieu pour qu’il puisse nous combler comme il
le veut[28].»
[28] Texte cueilli dans _la Vie de Mère Marie de Jésus_. Les
Carmélites de Paray-le-Monial ont bien voulu me communiquer les
épreuves du livre où elles racontent l’existence, les œuvres et les
vertus de leur Fondatrice.
Ami, je n’ai nullement qualité pour te conseiller une voie plutôt qu’une
autre.
Si Dieu te destina aux œuvres _extérieures_, s’il te faut garder la
solitude et le silence _intérieurs_ parmi les remous et les babils du
siècle--tâche très ardue mais possible moyennant la Grâce--suis
docilement sainte Marthe.
Mais si tu es de ceux dont l’Aréopagite a dit que «non seulement ils
conçoivent Dieu mais qu’ils _sentent_ la divinité vivre en eux» tu feras
comme Marie: tu resteras agenouillé aux pieds de Notre-Seigneur, tu y
répandras, comme un parfum, ton oraison pour tes frères tumultueux du
monde; tu te fixeras en une retraite très cachée, loin des villes, au
sein de la grande nature; et là tu goûteras les harmonies profondes de
la solitude et du silence--en Dieu.
Laisse-moi te décrire quelques-unes des joies qui te seront alors
prodiguées.
* * * * *
Corolles jaune livide des euphorbes, bleu traître des aconits, rouge
sombre des pavots qui engourdissent la conscience, naguère des liens de
fleurs empoisonnées attachaient l’âme au monde. Voici qu’elle les a
brisés et qu’elle s’offre à Dieu, paisible et limpide comme un petit
lac, tout au fond d’un val ignoré, afin qu’il daigne y refléter sa face.
Elle a traversé d’abord des fourrés épineux où elle a cueilli les roses
sanglantes de la Passion. Leur parfum lui apprit à aimer Jésus pour
lui-même; et son abnégation lui valut des félicités auprès de quoi les
allégresses des sens ne lui apparaissent plus que des soubresauts
d’infirmes clopinant dans des ornières boueuses. Elle connaît maintenant
la joie unique, celle dont saint Thomas d’Aquin a dit «qu’elle n’est pas
une vertu distincte de la Charité, mais qu’elle en est l’acte et le
fruit».
Mais, après cette période de suave après-midi qu’imprègnent les clartés
candides de l’innocence reconquise, pour la grande purification qui doit
finir d’effacer toutes ses taches et lui ouvrir le royaume de la Grâce
illuminante, l’âme a passé par _la nuit obscure_, où elle connut les
amertumes du Jardin des Olives. Il lui a fallu «accepter l’angoisse et
la sécheresse et cela pendant un laps de temps assez long pour déraciner
ses habitudes encore imparfaites aussi bien à l’égard des choses divines
que des choses humaines. Au milieu des flammes de cette contemplation
ténébreuse, elle s’est revêtue de pureté et de simplicité; elle est
devenue apte à recevoir les touches sublimes, _quoique passagères_, du
Parfait Amour...» (Saint Jean de la Croix: _la Nuit obscure, l. II, ch.
IX_.)
Par volonté d’aimer Jésus toujours davantage, l’âme a subi
victorieusement l’épreuve. Alors elle connaît la quiétude. Un jour, sans
qu’elle se soit rendu compte du progrès accompli, sans que, cette fois,
la volonté intervienne, son oraison se transforme. Elle est tout
endormie quant au monde, tout éveillée vers Dieu. C’est une naissance où
elle ne peut formuler de paroles, et elle ne cherche d’ailleurs point à
en formuler: elle sent Dieu en elle, elle en Dieu; et pendant la brève
durée de cette union, elle n’a eu besoin d’aucun effort pour se
maintenir dans l’heureux sommeil qui l’immobilise. «C’est, dit sainte
Térèse, l’amour s’unissant à l’amour; les opérations de l’esprit y sont
ineffablement pures et d’une délicatesse telle qu’il est presque
impossible de les exprimer; mais Dieu sait bien les faire sentir!»
Repos ineffable, station splendide sur un sommet ensoleillé où il semble
que les ailes des anges caressent notre front, qui vous a connus
souffrirait des supplices plutôt que de se rendre indigne de vous
mériter encore!...
Seigneur Jésus, gardez-nous du Démon qui voudrait nous rompre les
jarrets afin de nous empêcher d’atteindre cette cime: la quiétude en
Vous.
* * * * *
Comme, forte de son viatique, la présence habituelle de Dieu, l’âme
purifiée ne s’arrête pas de gravir, avec courage, la voie étroite qui
mène à des sommets encore plus élevés, Dieu la récompense en lui donnant
des images. Qu’ils sont radieux ces tableaux et ces symboles! Quelle
flamme de vertu ils allument au centre le plus intime de la voyageuse!
Le mystique ignoré, qui me rapporta sa rencontre de l’Enfant-Jésus dans
la forêt, me disait une autre fois: «Il y a des jours où j’entre dans un
recueillement très profond. Mon âme est alors comme une toile où une
invisible main dessine et colore des paysages de la plus intense beauté.
D’abord, je les admire, sans en pénétrer la signification. Mais bientôt,
pour peu que je la demande au Bon Maître, elle m’est donnée, non point
par des paroles, mais par une intuition dont je ne saurais te faire
saisir toute la netteté. Que te dirais-je? _Je comprends par la vue_
sans avoir besoin de méditer ni de raisonner.
«Un soir, j’étais dans ma chambre, agenouillé sur mon prie-Dieu. En face
de moi, la muraille tapissée d’un papier gris. Tout à coup, cette
surface monotone disparut. Je découvris un ruisseau qui coulait, en
chantant comme une tribu d’alouettes, à travers une plaine, tout
frémissante de sèves printanières et toute parée de grands lys dont les
pistils d’or et les pétales d’une blancheur ébouissante se miraient avec
prédilection dans l’onde heureuse qui glissait devant mes yeux. Qu’elle
était bleue cette eau, et si pure qu’elle semblait un fragment du ciel
de mai tombé sur la terre! Je ne me lassais pas de la contempler; et
j’aurais voulu m’y plonger pour suivre son courant loin, très
loin--jusqu’au Paradis... Et en même temps, la paix de Jésus régnait en
moi, plus souveraine que jamais.
«J’ai su que ce ruisseau signifiait la vie unitive, fondue
continuellement en Dieu, où je pourrais être admis si je restais fidèle
à la Croix dont Jésus m’a fait la faveur de charger mes épaules... Je ne
puis m’expliquer davantage. Ce que j’ajouterai, c’est que cette image
occupa, en les illuminant, toutes les puissances de mon être jusqu’au
matin et que le murmure de l’eau mélodieuse ne cessa de résonner en moi
durant toute la journée qui suivit.»
Il se tut quelques instants, les yeux fixés ailleurs que sur la terre.
Puis il reprit: «On ne peut confondre ces images, qui viennent de Dieu,
avec celles que nous présente parfois notre imagination. Celles-ci
s’effacent rapidement sans nous laisser aucun souvenir et sans nous
avoir incités à la vertu. De même, les simulacres, que le Démon tente
parfois d’insinuer en nous, ne réussissent pas à leurrer, d’une façon
persistante, l’âme en état de grâce. D’abord chatoyants, ils ne tardent
pas à s’obscurcir. Et puis ils apportent bien vite du trouble et des
pensées fangeuses. Un signe de croix suffit à les dissiper.»
Et il conclut, les maintes jointes, le regard vers son
Crucifix:--«Seigneur Jésus, ne permets pas que l’Ennemi se déguise en
ange de Lumière pour substituer ses images fallacieuses à celles que ton
Amour daigne parfois m’octroyer quoique je ne les mérite aucunement...»
* * * * *
Un autre jour encore, Lapillus me dit: «Il y a plus haut que les images.
Il y a cette contemplation involontaire où l’on distingue les choses de
ce monde unies aux choses du Ciel par un regard d’âme indicible parce
qu’il relève de notre seule intelligence unie à celle de Dieu...
Dimanche dernier, à la grand’messe, le peuple et le clergé, tous
ensemble, chantaient le _Credo_. Je chantais aussi quand, tout à coup,
il me sembla que chacun des articles, proférés en toute ferveur,
devenait--une synthèse. Je _vis_, pas des yeux du corps, mais d’un
regard d’âme ineffable, les Apôtres réunis, sous la présidence de la
sainte Vierge, promulguer, pour tous les siècles, l’autorité immuable du
_Credo_. Je vis, _simultanément_, l’Incarnation s’irradier en Marie; je
vis les hérésies aboyer autour de ces Dogmes, comme des chiens enragés.
Je vis--ah! je vis la communion des Saints sur terre, en Purgatoire, en
Paradis. Et je vis Jésus vivre continuellement en nous par le
_Credo_...»
Il se tut un peu. Puis il reprit d’une voix qui sonnait comme une harpe
éolienne: «Seigneur Jésus, garde-moi de l’orgueil. Fais que je ne perde
pas de vue un seul instant que cette Lumière, je la dois à ta seule
miséricorde et non pas à mon mérite. Je ne suis rien, je ne vaux rien,
je n’existe pas--hors de ton Sacré-Cœur...»