LE PRINCE DE L’USURE

Te voici bien ennuyé, mon cher Ami! Tu m’écris que, par suite d’un

héritage pour lequel vous vous trouvez plusieurs légataires, des cousins

rapaces te chicanent, te cherchent noise, te souhaitent male-mort et,

avec la complicité des pieuvres légales qui s’embusquent autour des

tribunaux, contestent ton droit. Tu ajoutes: Quelle saleté que l’argent

qui souille ainsi les âmes!»

Tu as bien raison. Ceux qui ne hissent pas le coffre-fort sur un autel

pour lui rendre un culte passionné t’approuvent. Mais prends garde: si

tu revendiques, d’une façon trop âpre, les piles d’écus qu’on te

dispute, tu risques de t’intoxiquer à l’égal de ces malheureux que

l’amour frénétique de l’or tire, comme un aimant irrésistible, vers le

royaume du Très-Bas.

Le plus sage serait d’abandonner aux appétits qui grognent à ton

encontre ces «agglomérés» jaunes et luisants que Belphégor racla, dans

les latrines de l’enfer, pour la perte des fils d’Ève: pépites et

lingots. Tu te déclarerais pauvre par volonté délibérée. Or plus tu

serais pauvre devant les hommes, plus tu serais riche devant Dieu.

Notre-Seigneur dit au Saint Évangile: «_Là où est ton trésor, là, aussi

réside ton cœur._»

Si ton bien suprême villégiature dans le portefeuille de ton agent de

change, ton cœur l’y a suivi. Si tu as tout donné pour suivre Jésus, ton

bien c’est le Sacré-Cœur et ton cœur réside dans ce tabernacle adorable.

Il est vrai que beaucoup de nos contemporains se récitent sans cesse les

articles essentiels du _Credo_ cher à la finance: «Je crois en un seul

Dieu, le capital. Je vénère ses prêtres: les Boursiers. Je consens à

être leur dupe pour duper autrui, grâce à la magie de leurs

combinaisons. Je vendrais joyeusement mon âme au diable pour qu’ils

m’octroient l’hostie maculée et d’autant plus attirante qui a nom:

Quarante-pour-cent[9].»

[9] Voir la note 2 à la fin de cette lettre.

Or si tu refuses d’obéir aux préceptes de leur religion, ils te

mépriseront. Ils condamneront, comme une hérésie, ton «manque de sens

pratique». Ils te dénonceront à quelque moraliste israélite muni d’une

patente et consumé de respect devant quiconque possède ou gagne beaucoup

d’argent--pour qu’il excommunie, au nom de la Banque et des «Hautes

Affaires», ta scandaleuse insouciance.

Tu dis que l’estime de ce flagorneur t’importe peu. Tu le prouves en

négligeant de faire fructifier ton avoir de manière à en conquérir des

rentes abusives. Ton revenu, tu en distribues la plus forte part aux

faméliques. Donc tu mérites la gloire d’être considéré moins qu’une

épluchure par toute la ventripotence bourgeoise.

J’imagine que ce dédain de leur part te réjouit parce qu’il t’arrive

souvent la même aventure qu’à un ami de Dieu qui, ayant coutume de se

boucher le nez devant les idoles aurifères, fut, comme il sied, traité

de fol incurable par divers acrobates de la spéculation, accoutumés à se

disloquer, pour des gains illicites, dans son voisinage.

Je t’ai déjà fait allusion à cette histoire. Permets-moi de la répéter:

elle a une valeur d’apologue.

Barthélemy--nous l’appellerons ainsi--avait acquis une certaine fortune,

par les moyens les plus honnêtes, en Afrique. De retour au pays

provençal, qui l’avait vu naître, il ne se soucia nullement de

l’engraisser jusqu’à la rendre monstrueuse. Loin de faire bâtir un

_palace_ de style saugrenu, il garda sa modeste maison patrimoniale,

sise sous les palmiers, au bord d’une anse de la Méditerrannée radieuse.

Là, il vivait effacé et frugal dans le recueillement et l’oraison.

Aimant Jésus-Christ, il aimait, par conséquent, les pauvres. Il

assistait des parents besogneux, sans paraître remarquer les regards

flamboyants de convoitise dont ils scrutaient l’état de sa santé et la

serrure du tiroir qui, croyaient-ils, recélait un testament en leur

faveur. Il nourrissait maintes victimes de cette barbarie industrielle

et ploutocrate que des économistes notoires, surpayés, décorés de vingt

crachats, baptisent: la civilisation splendide du vingtième siècle.

Aussi possédait-il cette Paix incomparable des âmes que le Christ, Son

Père et l’Esprit prennent volontiers pour demeure.

Un jour, l’idée lui vint que s’il vendait sa maison, avec le domaine

attenant, il en tirerait une somme assez considérable qui lui

permettrait d’étendre ses charités.

La pensée de ce dépouillement le remplit de joie. Il fit afficher la

mise en vente dans l’étude de son notaire et l’annonça dans les feuilles

spéciales. Et, tout de suite, il eut lieu de vérifier ce que vaut la

nature humaine quand elle s’est hypnotisée devant la richesse.

«Jusqu’alors, me dit-il, on me marquait de la considération. J’étais

môssieur Barthélemy, propriétaire bien assis dont on respectait

l’immeuble tout en déplorant sa nonchalance à en augmenter le revenu. On

me saluait bas; on me parlait d’une voix pleine d’inflexions

caressantes; on me sollicitait d’entrer au conseil municipal. Or, dès

que le bruit se fut répandu que je cherchais à faire argent de ma

propriété, presque tout le monde en tira cet augure que j’étais ruiné.

La considération que l’on me témoignait s’évapora comme une flaque d’eau

de pluie au soleil. Le revirement fut instantané.

Lorsque j’allais par les rues, les notables qui, naguère, s’empressaient

de m’aborder, avec un sourire de jubilation, me prodiguaient les

poignées de main chaleureuses et s’informaient, plein de sollicitudes,

de l’état de mes digestions et de la régularité de mon sommeil,

semblèrent m’ignorer. Du plus loin qu’ils m’apercevaient, certains

passaient sur l’autre trottoir et prenaient tout à coup un intérêt

prodigieux aux évolutions des girouettes sur les toits. D’autres

feignaient de s’absorber dans la contemplation des étalages du premier

magasin venu. Ceux qui ne pouvaient absolument pas m’éviter, se

composaient une mine glaciale pour répondre brièvement à mes phrases de

politesse et sautaient sur n’importe quel prétexte pour se dérober au

plus vite. Ces comédies m’amusaient et m’écœuraient à la fois. Il était

évident que la terreur de m’entendre peut-être solliciter un emprunt

motivait ces paniques.

Puis commença chez moi le défilé des fournisseurs. D’habitude, je

réglais leurs notes tous les trois mois. Mais, persuadés de ma

déconfiture, ils n’attendirent pas l’échéance coutumière. Chacun

s’amenait, armé de sa facture, balbutiait des formules obliques sur

l’imminence d’un gros payement qui le talonnait ou sur l’incertitude des

affaires et sollicitait, d’un ton mi-humble, mi-menaçant, des espèces

immédiates.

Mes parents, dévorés d’inquiétude, firent plusieurs démarches pour me

tirer des précisions sur l’état de ma fortune. Comme je les rabrouai

assez sèchement et que je me gardai de les rassurer, ils s’assemblèrent

en conseil de famille et agitèrent le projet de me faire interdire.

Il y eut enfin un épisode d’un comique navrant. J’employais parfois une

vieille femme de quatre-vingts ans, à peu près aveugle et miséreuse au

possible, à de menus travaux dans mon potager. Vous pensez bien qu’elle

ne me rendait pas grands services. Mais ce m’était un subterfuge pour

lui donner l’illusion qu’elle était encore capable de gagner un salaire.

L’ayant visitée, je la priai de venir le lendemain lier, au potager, des

salades qui ne demandaient qu’à blanchir. Mais la bonne femme secoua la

tête et marmotta: «Je ne veux pas perdre mon travail. A cette heure,

faudra me payer d’avance...»

Barthélemy n’ajouta aucun commentaire. Il s’efforçait de rire, mais je

vis qu’il avait les yeux humides. Il connaissait les hommes et savait

les vilenies dont beaucoup sont capables. Néanmoins, le souvenir du

cynisme avec lequel son entourage avait manifesté, en cette occasion,

son culte de la Fortune, lui serrait le cœur.

Il reprit: «Lorsque, informations prises, il fut avéré que mon projet de

vente n’était que «l’incartade d’un original», et que mes revenus

restaient intacts, tous les coups de chapeaux serviles, tous les

sourires aimables, tout l’empressement à ramper devant mes écus,

ressuscitèrent. Ce fut à vomir!...»

Il haussa les épaules en soupirant et ajouta: «Pauvre humanité!» Et

désignant, avec un regard d’infinie tendresse, un Crucifix accroché au

mur, il conclut: «Heureusement, j’ai Celui-ci qui me console de

tout!...»

Veux-tu maintenant que je te peigne le pendant de ce vilain tableau? Ce

sera facile.

Il y a une trentaine d’années, je vivais dans les ténèbres, loin de

Dieu. Cependant, malgré mon aveuglement,--blasphématoire, à

l’occasion,--Notre-Seigneur daignait déjà m’octroyer cette grâce

incomparable: le mépris de la fortune mal acquise. Or j’habitais un

petit village sis à proximité du parc planté par les Rothschild autour

de leur affreux château de Ferrière. Le chef de la dynastie, c’était

alors le baron Alphonse que, bien qu’étant son voisin, je n’avais jamais

vu. Disgrâce dont je me consolais facilement.

Il advint pourtant que nous nous rencontrâmes... Le poète Banville

commit une erreur quand il s’écria:

Que Rothschild est à plaindre: il n’a pas vu Lagny!

car ce fut précisément à la gare de Lagny que ce prince de l’usure

hébraïque m’apparut dans sa gloire ébahissante. J’attendais le train

pour Paris en faisant les cent pas sur l’asphalte de l’embarcadère. Tout

fonctionnait selon la routine quotidienne. Les hommes d’équipe vaquaient

à leur besogne avec nonchalance. Le chef de gare s’étirait, en bâillant,

au seuil de son bureau. De vagues voyageurs, échoués çà et là sur des

bancs, échangeaient des propos sans imprévu.

Soudain, un timbre électrique grelotte: un train allant vers Meaux est

signalé. Et, en même temps, un coupé bleu-sombre, attelé d’un bai

magnifique, vient se ranger à la barrière de sortie. Je riais sous cape

en observant l’air d’impayable majesté que se donnait le cocher rubicond

qui occupait le siège, quand, à la vue de cet équipage, un mouvement

insolite se produit parmi le personnel. Le chef de gare se précipite

vers ses subordonnés, les rassemble d’un geste impérieux et les aligne

près de la barrière. Fait anormal, les employés lui obéissent avec

empressement. Ils se tiennent immobiles, les yeux écarquillés d’anxiété

respectueuse, le cou tendu vers le viaduc sous lequel la locomotive,

débouchant d’une courbe, vient de surgir. Eux aussi, les voyageurs

secouent leur apathie. Ils se lèvent et, exhibant des figures où se

marque la plus intense vénération, ils forment un groupe bourdonnant au

bord du quai. J’y entends murmurer ces mots: «--Rothschild est dans le

train!...» Et l’on devine qu’ils se préparent à saluer le Maître de l’Or

comme ils ne salueraient peut-être pas le Saint-Sacrement à la

procession de la Fête-Dieu.

Le train entre en gare, patine sur les rails et stoppe. D’un

compartiment réservé descend un homme de taille assez haute, très

simplement vêtu de gris-clair, coiffé d’un tube à huit reflets et guêtré

de blanc. Il a le teint terreux, le nez crochu, des favoris poivre et

sel. Un bandeau noir lui couvre l’œil gauche. Pour l’œil droit, glauque

et perçant, il luit d’une telle arrogance sûre d’elle-même que je

renonce à en donner une idée.

Le chef de gare, congestionné d’émotion, accourt à sa rencontre et

s’incline presque jusqu’au marchepied. Sa casquette balaie le sol et il

marmotte, d’une voix entrecoupée, une phrase d’humble bienvenue.

Les employés, tête nue également, fléchissaient comme des joncs à la

brise. Leur échine dessinait un accent circonflexe. Quant aux voyageurs,

ils s’épuisaient en salutations réitérées. Même, la tenancière du petit

local où l’on voit souvent s’engouffrer des gens avides d’isolement, se

tenait le plus près possible, des papiers et un petit balai à la main.

Elle ne cessait de plonger en de larges révérences. Tenez pour certain

qu’elle eût considéré ce jour comme le plus beau de son existence si

Rothschild avait daigné stationner quelques minutes dans son

établissement.

Mais le potentat de Banque ne regardait personne. A peine s’il fit un

petit geste protecteur à l’adresse du chef de gare qui, toujours plié en

deux, l’accompagnait vers sa voiture. Lorsqu’il passa devant les hommes

d’équipe, ceux-ci se courbèrent si bas qu’on eût cru qu’ils allaient

baiser la poussière.

Quant à moi, Rothschild ne faisant point partie de mes relations, je

n’avais aucune raison de le saluer. Je le regardai donc tranquillement,

les mains derrière le dos et le chapeau sur la tête. En me croisant, il

ne me lança qu’un coup d’œil oblique comme si mon attitude le

surprenait. Mais la mine du chef de gare témoignait du scandale inouï

que lui causait mon crime de lèse-Plutus.

Dès que le Haut-Shylock se fut installé dans le coupé, qui partit

aussitôt, le préposé à la circulation ferroviaire revint sur moi et me

demanda d’un ton à la fois réprobateur et affligé:--Vous n’avez donc pas

reconnu le baron de Rothschild?

Son intonation était la même que s’il m’eût dit: «Pourquoi ne rends-tu

pas hommage à Dieu?»

Je lui répondis avec douceur:--Ce monsieur ne m’a pas été présenté... Et

je lui tournai le dos tandis qu’il demeurait cloué sur place, plus

étonné que s’il m’avait entendu faire une déclaration d’amour à la dame

mafflue, gardienne du petit local...

Bien souvent depuis, je me suis remémoré cet épisode. Considérant la

destinée mystérieuse du peuple juif, me rappelant les sages précautions

que prenait l’ancien Régime pour les maintenir hors de ses cadres, une

fois de plus j’ai reconnu les maux qui naquirent du sophisme égalitaire,

générateur d’envie et de discordes. L’esprit de la Révolution les

propage parmi nous, car Démocratie, cela implique ploutocratie[10]. Et

comme les Juifs sont les ploutocrates par excellence--ils ont contribué,

plus que quiconque, à édifier _cette maison à l’envers_: la société

contemporaine.--D’ailleurs, ils y jouent un double rôle: empereurs de la

finance, ils nous épuisent par leurs pratiques d’usure cosmopolite;

fournisseurs de subventions au socialisme ils sapent, avec ironie, les

assises vermoulues des régimes qu’instaura tour à tour la bourgeoisie

née des principes de 89. Ils sont les vrais bénéficiaires du cataclysme

horrible, qui, hier, ébranla et qui continue d’ébranler le monde.

Parasites ou destructeurs, il semble que les Juifs soient les

instruments de la colère divine. Et qui sait ce qu’ils seront demain?

[10] C’est ce que Charles Maurras a merveilleusement démontré dans

_l’Avenir de l’Intelligence_ et ailleurs.

Un fait constant, c’est que, d’une façon plus ou moins avouée, ils

haïssent l’Église. Le Crucifix, pour tout Juif sincère vis-à-vis de

lui-même, constitue un outrage permanent à son orgueil. Aussi, comme ils

rêvent de l’abolir, de le noyer à jamais dans la boue du matérialisme

pesant dont ils étouffent les âmes d’un grand nombre de nos

contemporains!...

Ami, tu ne seras pas de ceux-là. Tu épouseras joyeusement la sainte

pauvreté car, vois-tu, elle est «la grande Dame, veuve depuis

Jésus-Christ», disait saint François d’Assise. Quand viendront les

ombres du _Grand Soir_ elle maintiendra ceux des catholiques, qui

n’encensent pas le Veau d’or, dans la Lumière. En ce crépuscule,

peut-être prochain, ce ne sont pas les _bien-pensants_ aux goussets

dorés, serviteurs des Juifs, ni les bavards, disciples de Nicomède, des

parlements qui sauveront l’Église. Ce seront les très pauvres des

monastères et ceux qui, dans le siècle, auront dédaigné l’or corrupteur:

des Trappistes, des Jésuites, des Franciscains, des Carmélites, des

Clarisses et des Sœurs de l’Assomption, et bien d’autres religieux et

moniales de tous les Ordres. Ce seront des prêtres séculiers qui se

seront dépouillés pour les indigents, des laïques sans capitaux ni

rentes. Oui, c’est ce bataillon sacré qui formera la garde d’honneur

autour de Jésus remis en croix.

Prions le Seigneur pour qu’il nous rende dignes d’être enrôlés parmi ces

apôtres des derniers temps!...

Lettres à un indifférent · 第 23 / 40 题