PRÉFACE

Quelques années avant la guerre, au milieu de septembre, je fis une

excursion en auto avec un ami âgé de trente-cinq ans environ. Je l’avais

rencontré à l’hôtellerie d’une communauté de Bénédictins exilée en

Belgique depuis l’époque où l’athéisme officiel baptisa _défense laïque_

une crise de rage antireligieuse.

Aux offices, nous nous trouvions côte à côte ainsi qu’au réfectoire.

Comme nous étions les seuls retraitants, il arriva que, pendant les

récréations nous échangeâmes des propos qui me prouvèrent qu’il

possédait une forte culture littéraire. D’ailleurs il gardait toujours,

sous son bras ou dans la poche de son veston, un exemplaire de la

_Divine Comédie_. Je remarquai que ce poème constituait sa lecture

unique à l’exclusion de tout livre de piété. Il le feuilletait à la

chapelle où il me parut qu’il ne priait pas. Il l’annotait dans sa

cellule tandis que le missel dont le Père hôtelier l’avait muni, comme

moi, demeurait immuablement fermé.

Nous n’étions pas encore assez liés pour que je lui demandasse le motif

d’une préférence aussi exclusive. Au surplus, très courtois mais

distant, il se livrait peu. Il parlait assez volontiers de Dante pour

louer la splendeur farouche ou la suavité insinuante des images dont le

grand Florentin illustra ses vers; il analysait, de façon perspicace,

son symbolisme. Si l’entretien amenait le nom de quelque auteur

contemporain, les jugements qu’il formulait témoignaient de son sens

critique et de son bon goût. Mais, quant à tout autre sujet, il se

tenait sur une grande réserve--au point que, parfois, s’il entamait une

phrase qui aurait pu ouvrir un jour sur son être intime, il

s’interrompait net et laissait tomber la conversation. On eût dit alors

qu’il fermait une porte à triples verrous pour empêcher son

interlocuteur de pénétrer dans son âme.

Je crus m’apercevoir, tout d’abord, qu’il y avait là non de la méfiance

à mon égard, mais plutôt un sentiment de crainte tel que celui qu’on

éprouverait à peser sur une plaie mal guérie et d’où le sang ne demande

qu’à jaillir. Néanmoins, je me sentais intrigué car il est rare que deux

hommes sympathiques l’un à l’autre--c’était notre cas--vivent, pendant

une quinzaine, dans un tête-à-tête journalier sans en venir aux

confidences personnelles.

--Après tout, me dis-je, cela ne me regarde pas. Si ce garçon aime à

garnir de palissades les entours de son âme, je ne vois pas pourquoi je

tenterais de forcer la clôture. Il apprécie ainsi qu’il sied Dante et

l’art en général; ce n’est déjà pas si commun. Profitons de son

intelligence et gardons-nous d’entreprendre le cambriolage de sa

personnalité.

Cependant, la seconde semaine de mon séjour s’achevait et je dus songer

à boucler ma valise pour le départ. J’en parlai au Père hôtelier devant

Maurice--c’est le nom que je donnerai à mon nouvel ami.--De plus, je

manifestai le regret de n’avoir pas visité la célèbre abbaye de

Maredsous qui s’élève à une vingtaine de kilomètres du château isolé que

nos cénobites avaient adapté, tant bien que mal, aux règles et aux

coutumes de la discipline monastique.

--Je puis vous conduire à Maredsous, intervint Maurice, j’ai mon auto.

En moins d’une heure, nous serons là-bas. Après, je vous mènerai à la

gare de Namur où vous prendrez le train pour Paris.

Tandis qu’il me faisait cette proposition, je le regardais et il me

sembla que ce n’était pas une politesse banale qui l’avait inspirée.

D’ordinaire impassible, la physionomie de Maurice laissait percer le

désir que j’acceptasse.

Je ne saurais expliquer comment j’eus l’intuition que ma société lui

était bonne. Ce fut une sorte _d’avertissement_ qui se formula d’une

façon assez précise en moi. J’acquiesçai donc sans hésiter.

Nous gagnons l’abbaye; nous la parcourons rapidement, pilotés par un

frère convers. Comme, remontés sur la machine, je m’inquiétais de

l’heure approchante du train, Maurice me demanda tout à coup:

--Êtes-vous très pressé de retourner chez vous?

--Pressé?... Mon Dieu non: en ce moment je m’octroie des vacances et je

n’ai pas d’autre projet que celui d’être à Fontainebleau pour la fin du

mois. C’est le moment où ma chère forêt commence à se dorer d’automne.

--En ce cas, reprit-il, pourquoi ne resteriez-vous pas encore avec moi?

Il m’est venu l’idée de battre un peu le pays en votre compagnie. Je le

connais passablement et j’y sais des coins attrayants. Nous garderons

l’auto: nous irons à droite, à gauche, sans itinéraire fixé d’avance;

nous rencontrerons de vieilles églises d’architecture savoureuse et des

paysages bons à se fixer dans la mémoire. Ce ne sera pas du temps perdu

pour vous... Pour moi, non plus.

L’invite me séduisit et je n’eus pas grand’peine à consentir. La vie

ressemble si souvent à un sentier grisâtre et rectiligne entre deux

talus monotones qu’il faut s’empresser de saisir, avec gratitude, les

occasions de sauter par-dessus le remblai pour flâner parmi les

plaines--peut-être féeriques--qui s’élargissent là-bas et vont se perdre

dans la brume empourprée où se transfigurent des horizons mystérieux.

En outre, je sentais de plus en plus que Maurice _avait besoin de ma

présence_...

Ce récit n’ayant pas pour objet de développer des impressions de voyage,

je mentionnerai seulement que nous avons parcouru en tous sens les

Ardennes belges, poussé une petite pointe en Allemagne, une autre en

Hollande. Bien entendu, nul chauffeur mercenaire ne nous soumettait à sa

tyrannie. Maurice tenait le volant. Aux étapes, je lui donnais un coup

de main pour nettoyer et graisser la machine, changer les pneus, déjouer

l’astuce des aubergistes. Quant aux sensations d’art et de belle nature,

la récolte fut abondante... Je passe rapidement sur tout cela pour en

venir à l’épisode qui me révéla enfin mon compagnon de route.

Une seule fois, au cours de notre randonnée, Maurice eut la velléité de

s’ouvrir davantage. Nous visitions l’église d’une bourgade dont le nom

m’échappe. Nous y fûmes retenus par un retable du quatorzième siècle

représentant une Mise au tombeau. J’en admirai l’art naïf et pathétique.

Puis un enchaînement d’idées me fit rappeler la mort pour notre salut du

Rédempteur. Maurice m’écoutait sans émettre une syllabe; comme à

l’habitude, ses traits demeuraient rigides. Pourtant, lorsque j’ajoutai

que ce divin holocauste nous valait de sentir le Christ vivre en nous,

sa physionomie s’anima soudain; ses joues pâles se colorèrent; une

flamme, aussi vite éteinte qu’allumée, passa dans ses prunelles; et il

dit d’une voix sourde:

--Jésus est mort en moi; il ne ressuscitera pas...

Surpris, j’attendais avec quelque anxiété qu’il poursuivît. Mais, fâché

sans doute d’avoir rompu la consigne de silence sur soi-même qu’il

s’imposait, il se maîtrisa. Son visage redevint morne. Une minute après,

il se mit à détailler, du ton le plus froid et à un point de vue

purement technique, le travail de l’artiste qui avait sculpté le

retable.

Je craignis de le désobliger en contrariant son parti-pris et ne relevai

point le propos. Il me suffisait, quant à présent, d’être assuré que la

réserve insolite dont il se masquait l’âme, lui servait à refréner des

orages.--Sous cette glace où il fige l’expression de ses sentiments,

pensai-je, se creuse, sans doute, un cratère en éruption; il m’a envoyé

un jet de lave... Attendons la suite.

Elle ne tarda pas.

Le lendemain, nous passons la nuit dans un hameau perché sur une

colline, à peu de distance de Liége. Au réveil, je m’aperçois que c’est

dimanche et, naturellement, je demande à la patronne de l’auberge s’il y

a une église où entendre la messe.

--Pas ici, me répondit-elle, la paroisse est à une bonne lieue. Mais

vous trouverez, au bas de la côte, un couvent de religieuses du

Sacré-Cœur où la messe se dit à sept heures. La chapelle est ouverte au

public.

--Cela vous convient-il? dis-je à Maurice.

D’ordinaire, étant l’urbanité même, et aussi, tenant, je crois, beaucoup

à m’être serviable, il adhérait gracieusement à tout ce que je lui

proposais. Je fus donc fort étonné de le voir froncer le sourcil, pincer

les lèvres et secouer la tête. Pour la première fois, il montrait de la

mauvaise humeur.

--Réellement, dit-il, est-ce que vous tenez à ne pas manquer la messe?

--Mais oui, j’y tiens... D’ailleurs, c’est dimanche.

--Je le sais bien que c’est dimanche... Seulement, j’avais combiné notre

itinéraire du jour de façon à visiter deux ou trois sites assez éloignés

d’ici... Si nous allons à la messe, nous perdrons du temps.

Je repris:

--Une messe basse dure vingt minutes. Et puis, en ce qui me concerne, je

n’estime pas que ce soit du temps perdu... S’il vous déplaît d’y

assister, rien ne vous oblige de m’accompagner.

Il me regarda longuement, l’air indécis. Je dois avouer que j’avais

parlé d’une manière assez sèche. Le fait est que je me sentais dérouté

car si jusqu’alors j’avais eu lieu de soupçonner chez Maurice une sorte

d’inertie, quant à la foi, j’avais pu également constater qu’au

monastère comme ailleurs, il s’était conformé aux rites et aux préceptes

sans effort apparent ni répugnance marquée. Or, aujourd’hui, quelque

chose me disait que Maurice cherchait à se dérober et que cette mauvaise

raison d’une journée de voyage fort chargée ne constituait qu’un

prétexte.

Cependant, comme je ne voulais à aucun prix me donner, vis-à-vis de lui,

le rôle d’un censeur importun, je conclus en souriant:

--Eh bien, je file à la messe. Si vous n’y venez pas, j’en serai quitte

pour prier en _double_: un _introït_ pour vous, puis un pour moi et le

reste de même...

Ma plaisanterie ne le dérida pas. Il demeurait contracté. Mais, comme je

passais le seuil en disant: A tout à l’heure, il me rejoignit,

murmurant:

--Je vais avec vous.--Puis il ne desserra plus les dents jusqu’à la

chapelle.

De mon côté, je réfléchissais. J’étais assez perplexe. Pourquoi Maurice

s’insurge-t-il à propos d’une chose aussi simple que l’assistance à la

messe dominicale? S’il ne croit plus, pourquoi s’est-il astreint à une

retraite chez les moines? Pourquoi s’applique-t-il avec tant de soin à

dérober les mouvements profonds de son âme? Pourquoi, s’il nourrit de

l’hostilité contre l’Église, semble-t-il prendre plaisir à ma société?

Il a pu vérifier que--bien imparfaitement, certes, mais avec bonne

volonté--je m’efforce d’observer la loi catholique; donc, s’il en est

devenu l’adversaire, il aurait dû m’éviter, ne pouvant tabler sur mon

approbation...

Tout cela, et d’autres remarques analogues que j’avais faites à son

sujet, formaient un problème tramé d’éléments contradictoires.

Pour le moment, je n’étais pas à même de le résoudre. Je ne pus que me

remémorer l’aphorisme de Tourgueneff: «L’âme d’autrui, c’est une forêt

obscure.»

Mais dans cette forêt il y a parfois des vipères. Qui sait si le Vieux

Serpent n’engluait pas de son venin la conscience du pauvre Maurice?

Je conclus: En tout cas, il souffre et je voudrais essayer de lui venir

en aide. Je vais prier pour lui... S’il est dans les vues de Dieu que je

lui sois auxiliateur, unissant mon oraison au Saint Sacrifice,

j’obtiendrai que les mérites de Notre-Seigneur suppléent à mon

insuffisance.

Nous arrivons à la chapelle. Elle était de dimensions exiguës: une

poignée de paysans, de tâcheronnes et de fermières, une trentaine

d’enfants l’emplissaient presque jusqu’au porche, de sorte que nous

eûmes quelque peine à trouver place.

La messe commença. Quoique je fisse de mon mieux pour la suivre, _je

dus_ m’apercevoir que Maurice ne priait pas. Il gardait l’attitude d’un

homme bien élevé que les circonstances forcent de subir une corvée; mais

ses yeux erraient çà et là, en quête d’un incident ou d’un objet propre

à fixer son attention. On eût dit qu’il cherchait à me faire entendre

qu’il était venu là par condescendance mais que toute pensée religieuse

lui restait étrangère.

Attristé, je m’enfonçai dans une prière aussi fervente que possible à

son intention.

La sonnette tinta pour la Consécration et Jésus descendit sur l’autel.

Et alors, _je vis_, d’un regard d’âme, le Jardin des Olives. Les

disciples sommeillaient, étendus sur le sable;--parmi eux Maurice plus

assoupi que quiconque. Notre-Seigneur, le visage inondé du sang de son

agonie, vint à lui et lui dit: _Tu n’as pas pu veiller une heure avec

moi?..._ Mais Maurice ne répondit rien; il dormait.

Cette image me fut décisive. Dieu soit loué, me dis-je, il ne livre pas

le bon Maître aux juges iniques; il ne le flagelle ni ne le couronne

d’épines!... Il dort et un mauvais rêve l’obsède. Seigneur, faites que

je parvienne à l’éveiller...

La messe terminée, la chapelle se vida rapidement. Dehors, les fidèles

échangeaient, en patois wallon, des phrases joviales puis se séparaient

pour regagner qui sa métairie, qui sa chaumine.

Je dis à Maurice: Maintenant, je suis vôtre. Embrayons le moteur et en

route!...

Mais il ne paraissait plus aussi pressé de partir. Tournant le dos à

l’auberge, il me fit signe de le suivre et prit un chemin étroit qui

montait à notre gauche et aboutissait à une plate-forme d’où l’on

dominait le pays. J’allai après lui sans l’interroger. A l’expression de

sa figure, j’avais deviné que quelque chose venait de se produire en lui

qui modifierait nos rapports.

Nous arrivons au sommet de la montée et nous débouchons sur la petite

esplanade que Maurice m’avait indiquée. Nous y découvrons un banc de

bois vermoulu. Trois tilleuls l’ombrageaient dont le feuillage odorant

bruissait avec douceur au vent frais du matin. Devant nous, des prairies

descendaient en une longue pente que jalonnaient des pommiers touffus où

rougissaient les premières teintes de l’automne. Tout au bas, la ville

de Liége se tassait, grise et confuse, à travers les fumées onduleuses

qui montaient de ses toits d’ardoise. Elle emplissait la vallée d’une

rumeur vague où se cadençaient les gammes joyeuses des cloches du

dimanche. La Meuse décrivait une courbe au lointain et brillait, comme

un large cimeterre d’or et d’acier fabuleux, sous le soleil oblique.

Je revois ce paysage; je me rappelle, avant tout, le ciel si pur, si

profond, si diaphane, qui répandait sur nos têtes sa lumière argentée.

Nous nous asseyons. Maurice, les yeux baissés, se tait assez longtemps;

et je me garde de le troubler, car je crains d’effaroucher son esprit

ombrageux en manifestant trop tôt l’intérêt fraternel que je lui porte.

Enfin il relève le front, me fixe bien en face--la tristesse de son

regard m’émeut--et, me serrant la main d’un geste spontané, il se met à

me parler:

--Combien j’ai dû vous froisser, tout à l’heure, en montrant, d’une

façon aussi malgracieuse, que la messe me déplaisait!...

--Me froisser, ce serait beaucoup dire, répondis-je, mais j’avoue que je

fus quelque peu dérouté. En effet, vous reconnaîtrez que, depuis notre

rencontre, rien dans vos manières d’agir ne pouvait me donner à supposer

que la pratique religieuse vous fût répulsive.

--Oui, reprit-il, vous deviez croire à un caprice saugrenu de ma part.

Mais mon incartade avait des causes. Si cela ne vous ennuie pas, je vais

vous les exposer... Après tout, je suis las de me taire. Il y a trop de

temps que le fardeau de mes pensées m’écrase. Il me soulagerait de vous

en décrire la pesanteur. Si vous pouviez m’aider à le supporter, je me

féliciterais du hasard qui nous lia.

--Ce n’est peut-être pas un hasard, observai-je.

--Nous verrons... Pour commencer, il importe que je vous esquisse, à

grands traits, ma vie antérieure.

Il se recueillit quelques minutes. Les cloches allègres chantaient

toujours; les ramures éoliennes des tilleuls frémissaient à l’unisson;

caché à la cime, un ramier sauvage roucoulait timidement, par

intervalles. Sous le soleil pacifique, toute la campagne se reposait

dans le Seigneur et murmurait un hymne à sa gloire.

Cette harmonieuse sérénité me fit du bien. J’avais besoin de ce

réconfort, car de tels abîmes se creusent parfois dans une âme qui

s’apprête à vous livrer son secret! Lorsqu’il plaît à Dieu de m’en

ouvrir quelqu’une, je suis d’abord pris de panique: le sentiment de ma

propre misère m’accable et ce n’est que par une fuite éperdue dans le

Cœur de Jésus que j’obtiens le courage de revenir à elle et d’affronter

les vertiges de «la forêt obscure».

Enfin Maurice reprit la parole. Il s’exprimait avec lenteur, sans faire

un geste:

--J’appartiens à une famille qui, si loin que remonte le souvenir, fut

très pieuse et même rigide quant à l’observation des préceptes du

catholicisme. Ma mère avait perdu ses parents lorsque je vins au monde.

Veuve aussi, peu après son mariage, elle passait la plus grande partie

de ses journées à l’église. Tout enfant, elle m’emmenait avec elle; elle

exigeait que je reste agenouillé à son côté et me réprimandait si je

marquais de la fatigue ou de l’ennui. A la maison, c’étaient des

exercices de piété interminables, des lectures à haute voix, choisies

dans des traités d’ascétisme rébarbatifs qui, quoique je les comprisse

mal, m’infligeaient la notion que j’étais un être abominable de

naissance et qu’en moi ne cessaient de germer mille instincts pervers.

Les mots d’«enfer» et de «damnation» revenaient à tous les paragraphes.

Quand ma mère commentait ces textes lugubres, elle en aggravait encore

la désolation; un _Dies iræ_ perpétuel grondait en ses discours. De

sorte que je vivais dans une atmosphère de compression et d’effroi. Je

concevais Dieu comme un tyran prêt à me pulvériser pour un bâillement

involontaire aux offices, pour la demande d’une cuillerée de confiture

en plus sur le pain de mon goûter.

Plus tard, j’ai compris que ma mère, par hérédité ou par nature, s’était

imbue de jansénisme. Je sentais bien qu’elle m’aimait tout de même, mais

il y avait trop de jours où elle se reprochait son affection comme une

faiblesse. Alors, elle redoublait de sévérité à mon égard et, pour

expier ce manquement à la règle farouche qu’elle s’était imposée, elle

s’écrasait de mortifications.

Plusieurs fois, je la vis changer de confesseurs; elle ne les trouvait

jamais assez austères. Enfin elle découvrit un vieux prêtre retiré du

ministère et qui professait la sombre doctrine d’épouvante et de

réprobation où elle se cramponnait comme un naufragé de l’océan glacial

à une banquise.

J’appris à le connaître, cet homme, car dès que j’eus sept ans, elle

obtint qu’il me confessât toutes les semaines. Je me rappelle la rudesse

opiniâtre qu’il mettait à fulminer l’anathème contre mes pauvres petits

péchés. Il s’appliquait, avec un zèle atrabilaire, à me persuader que

j’étais un composé de toutes les imperfections et que, très

probablement, Dieu m’avait prédestiné aux rigueurs de sa justice.

Bien entendu, les plaisirs de mon âge m’étaient interdits; je n’ai

jamais possédé ni toupie ni soldats de plomb. On m’élevait soigneusement

à l’écart des autres enfants, tenus pour des vases de perdition. En

dehors de son directeur, ma mère ne recevait que trois dévotes surannées

qui partageaient son égarement. Parques inflexibles, leur âme se

révélait plus sèche, plus rugueuse et plus racornie que le cuir d’un

dromadaire tué par la soif au centre du Sahara. Elles s’accordaient pour

jeter de la cendre à la face de l’univers entier, critiquer âprement le

clergé de leur paroisse, éplucher avec malveillance et assaisonner de

vinaigre les faits et gestes de quiconque leur frôlait le coude. Leurs

propos me transperçaient comme une bise de novembre. Mais s’il

m’arrivait d’éternuer en leur présence, elles ne perdaient pas une

seconde pour me prédire la carrière d’un scélérat. Dénouement du drame:

des claques sur mes joues pâlotes et ma réclusion dans un cabinet

noir...

Quand je me reporte aux années de ma morne enfance, je les revois

pareilles à une courette obscure, humide et froide, étranglée entre

quatre maisons hautes de huit étages, aux murailles verdâtres comme des

linceuls moisissants, aux fenêtres closes de persiennes inexorables. Un

ciel couleur de suie pèse sans cesse sur les toits. Tout au fond,

grelotte un acacia malingre dont les quelques feuilles se fripent et se

recroquevillent sitôt sorties du bourgeon. Et cet arbrisseau qui

s’étiole, c’est moi-même...

Lorsque je fis ma première communion, l’implacable janséniste m’avait

tellement imprégné du sentiment de mon indignité que je reçus l’hostie

sans aucune joie. Je passai le reste du jour dans le tremblement, à me

redire que je venais, presque à coup sûr, de profaner le corps du Dieu

terrible dont la Majesté courroucée m’opprimait ainsi qu’un bloc de

granit.

Peu après, ma mère mourut subitement. J’eus pour tuteur un parent assez

éloigné qui crut assez faire en administrant, avec probité, la fortune

assez considérable dont j’héritais. Pour le surplus, je fus transplanté

dans un collège ecclésiastique, au loin. J’y passai même toutes mes

vacances...

Vous n’avez que faire de descriptions. Je n’entrerai donc pas dans le

détail de ma nouvelle existence. Ce qu’il importe d’en retenir, c’est

que le milieu, si différent de celui où j’avais langui auparavant, ne

réussit pas à modifier l’état de mon âme. Le contact de mes camarades de

pension--d’assez gentils enfants pour la plupart--ne me dégourdit point.

Je laissai tomber les avances que quelques-uns me firent. Je ne les

rabrouais pas, mais je prenais un air si malheureux et si morose quand

on m’invitait à une partie de barres ou de billes, qu’on finit par me

considérer comme un jeune hibou qui ne saurait se plaire aux envolées

pépiantes des passereaux. On me laissa dans mon coin; et cet isolement

me maintint dans la stupeur terrifiée où je me figeais depuis que

j’avais reçu l’empreinte du jansénisme.

Des professeurs et des surveillants, aucun n’obtint ma confiance ni mon

affection. Je ne leur reproche pas de m’avoir négligé. C’étaient de bons

prêtres, attentifs à leur fonction. Mais n’étant qu’une demi-douzaine,

toujours surmenés, parmi un grand nombre d’élèves, ils ne pouvaient

guère se donner à l’un plus qu’à l’autre. Ils nous instruisaient et nous

éduquaient _à la grosse_, d’après des méthodes traditionnelles,

s’attachant surtout à nous canaliser dans un courant d’habitudes pieuses

qui nous devinssent une routine préservatrice pour l’avenir.

Or je crois qu’à cette époque, j’aurais eu besoin d’une sollicitude

particulière. J’eusse rencontré un cœur d’apôtre, comme on prétend qu’il

en existe, quelqu’un de brûlant qui me témoignât de la tendresse, qui me

réchauffât l’âme, peut-être serais-je sorti de l’ombre taciturne où je

me confinais pour m’épanouir au grand soleil de la joie, ainsi que le

faisaient mes camarades.

Ce sauveteur clairvoyant je ne le trouvai pas.

Je passai donc les jours à rêver tristement dans le vague. Pourtant, à

la longue, une pensée obsédante s’empara de moi qui fixa mon esprit

jusqu’alors à la dérive. La voici: je comparais, à toute heure, la

religion rébarbative, que ma mère et son vieux directeur m’avaient

inculquée, à la dévotion aisée que nos maîtres nous apprenaient. Je

m’aperçus vite qu’elles ne coïncidaient en aucun point. Et je me

demandais: Dieu est-il un despote inaccessible dont nous ne sommes

jamais sûrs d’apaiser la colère? Ou bien est-il un dominateur indulgent,

que quelques exercices de piété, accomplis avec exactitude mais sans

trop de réflexions, suffisent à contenter?

J’avais beau me poser la question, je n’arrivais pas à une réponse qui

me tranquillisât. Enfin, à force d’incertitudes, un scrupule me vint. Je

m’imaginai que, par manque de soin dans mes examens de conscience,

j’avais dissimulé des péchés dont la survivance en moi m’aveuglait quant

à la façon de comprendre Dieu et de lui être agréable.

Je me crus damné sans rémission. Cette idée me fut bientôt si pénible

que je résolus de la soumettre à mon confesseur. Si j’avais su

m’expliquer, si surtout j’avais remonté jusqu’à la cause initiale de mon

désarroi, il est à peu près certain qu’il aurait saisi la gravité du mal

dont je souffrais et qu’il y aurait porté remède. Mais, par timidité et

aussi par crainte d’offenser Dieu en alléguant des excuses au crime dont

je m’estimais coupable, je me bornai à dire au Père que je ne pouvais

plus communier parce que, malgré les absolutions antérieures, ma

conscience demeurait chargée de péchés.

Je m’exprimai sans doute d’une façon très gauche car mon confesseur

comprit que je lui avais caché des fautes dont j’avais eu honte de lui

spécifier l’espèce. Mais il ne lui fallut pas beaucoup d’interrogations

pour se rassurer à cet égard. Il en conclut que mon scrupule ne

provenait que d’un défaut de confiance dans la miséricorde divine. Il me

reprocha, en termes peut-être trop sommaires, un excès d’analyse sur

moi-même et me prescrivit de mettre désormais plus de simplicité dans ma

préparation au sacrement de pénitence. Puis, comme trente élèves

attendaient leur tour, agenouillés à la file dans la chapelle, il me

congédia.

Je demeurai anxieux. La question n’était pas résolue: qui avait raison

des tenants du Dieu sévère ou des partisans du Dieu de mansuétude? Les

impressions reçues jadis restaient trop fortes pour que je ne penchasse

pas vers les premiers. Elles l’emportèrent et il en résulta que je

m’ancrai dans le désespoir avec la conviction que les maîtres, les

élèves et moi-même nous étions tous des réprouvés. Par suite, nos

confessions, nos communions, nos prières n’étaient que gestes et

chuchotement vains dans les ténèbres... Plus rien à faire pour notre

salut!

Cette crise était trop violente pour durer... Vous m’objecterez que

j’aurais dû, par exemple, me confier au Supérieur. Homme d’expérience,

il m’aurait, je le suppose, tiré de la cave sans soupiraux où je

m’isolais de la sorte...

--Assurément, répondis-je, dans un cas pareil, se taire, c’est aggraver

son mal.

--Oui, mais voilà, je ne parlai pas. Je ne sais quelle force latente me

murait dans mon silence. Il semble que, rabattue sur elle-même de si

bonne heure, attaquée dans sa volonté, mon âme était devenue incapable

de dilatation. Lorsque le sentiment de désespoir qui l’opprimait

s’atténua par l’accoutumance, je fus pris d’une sorte d’atonie

religieuse. Je ne me dérobai point à la pratique; je continuai d’obéir,

sans objections, au règlement: j’allais à la messe, je me confessais, je

communiais comme les autres. Mais je faisais tout cela d’une façon

machinale, parce qu’il n’était pas dans mon caractère de me révolter.

Une résignation passive atrophiait mes facultés. On disait de moi: «Ce

n’est pas un mauvais garçon, mais il a l’air d’un somnambule...»

Et c’est ainsi que j’entrai dans l’_indifférence_. Que vous décrire de

plus? Mon âme gisait dans mon corps comme un cadavre dans son cercueil.

Mes années d’études finies, je passai mon baccalauréat et je retournai

dans le monde. Mon tuteur, qui avait hâte de se débarrasser de moi, me

fit émanciper et me rendit compte de ma fortune. A dix-neuf ans, je me

trouvai mon maître, sans avoir à gagner mon pain, mais aussi sans

personne qui s’intéressât à moi. Du reste, j’aurais découragé les

sympathies par mon manque d’entregent.

Or, il advint qu’aussitôt libre de me conduire à ma guise, je m’éloignai

de la religion. Comment cela se produisit, je ne saurais trop

l’expliquer: je le constate. Du jour au lendemain, la foi se retira de

moi. Je ne mis plus les pieds à l’église; mes lèvres perdirent

l’habitude de formuler la moindre prière. Je ne pensai plus à Dieu.

Cette évolution se fit sans luttes ni angoisses. Simplement, toute idée

religieuse me quitta comme, en octobre, l’écorce de certains platanes se

détache et tombe.

Je ne m’alarmai pas de ce changement. Au contraire, je respirai plus à

l’aise parce que la qualité de mon indifférence avait changé: la

résignation avait disparu; elle était remplacée par la sensation

agréable d’être libéré d’un joug trop onéreux pour mes épaules. Aussi ne

fis-je rien du tout pour réagir.

Cependant, il n’est pas dans la nature que l’intelligence et la

sensibilité demeurent oisives. L’existence d’un mondain désœuvré ne

m’intéressait pas. Le contact de ce qu’on appelle «la bonne société»

m’ennuyait prodigieusement et je m’empressai de m’en tenir à distance.

D’autre part, je ne me sentais de goût pour aucune profession. Je me

tournai donc vers l’art, la littérature et les philosophies. Je les

cultivai, non dans le dessein de créer une œuvre, mais de meubler

d’objets délectables la solitude de mon esprit. En somme, je fus un

_dilettante_, un collectionneur de belles formes et de pensées

ingénieuses, nullement soucieux de les classer d’après une doctrine

préconçue.

Je me disais: Si, comme l’assure Stendhal, «la beauté est une promesse

de bonheur», peut-être en la cherchant un peu partout, deviendrai-je ce

que je n’ai jamais été--heureux.

Tout d’abord, je lus avec avidité, sans m’imposer un choix. La substance

de cent bibliothèques m’emplit le cerveau. Puis je voyageai; je visitai

des musées; j’appris des langues, entre autres l’italien si à fond, que

je pus lire Dante dans le texte. Des métaphysiques contradictoires

m’occupèrent comme l’avaient fait les styles différents des écrivains et

des peintres. Nulle ne me retint. Elles m’amusaient, mais pour mon

jugement, elles n’avaient pas plus de consistance que ces fumées qui

montent de la ville devant nous.

Au bout de quelques années de ce régime, je découvris soudain que toutes

ces choses ne m’intéressaient plus. Je me trouvai, parmi leurs prestiges

fragiles, comme un promeneur sous une futaie saisie par la gelée et qui

se dépouille. Art, littérature, philosophies me furent des feuilles

sèches qui papillonnaient autour de moi, puis descendaient s’abattre sur

la terre durcie. Je les foulais d’un pied paresseux et leur bruissement

monotone cessa bientôt de me divertir.

Je végétai alors quelques mois dans un état d’inertie intellectuelle et

morale. Je sentais en moi un vide immense que, rien au monde, me

semblait-il, n’était capable de combler. _L’ennui, fils de la morne

incuriosité_, comme dit Baudelaire, s’installa dans mon âme. Je ne fus

qu’un bâillement continuel et je regrettai de ne pouvoir user les

vingt-quatre heures du jour à dormir.

A la longue, cette léthargie m’effraya comme un symptôme d’hébétude; une

réaction se fit. Voulant galvaniser l’automate ambulant que je devenais,

je m’aperçus que j’avais des sens et je me dis: Mais des gens existent

qui n’ont d’autre occupation que de régaler leur sensualité. Puisque les

plaisirs de l’esprit m’ont déçu, pourquoi ne pas les imiter? Après tout,

gorger la brute, qui veille en nous, des jouissances qu’elle préfère,

c’est peut-être le moyen d’échapper au _spleen_ rongeur dont je suis

possédé.

Je n’hésitai pas beaucoup; j’allai à la débauche comme j’aurais pris le

train pour faire une cure dans une ville d’eaux. Ayant de l’argent,

j’eus des amis ou, du moins, des personnages joviaux se dirent tels,

qu’affriandait ma bourse facilement ouverte. Sous leurs auspices, je bus

à l’excès, je passai des nuits entières au jeu, je connus des filles.

Notez que je me conduisis de la sorte sans l’ombre de scrupules ni de

remords. Cette façon de tuer le temps m’apparaissait parfois un peu

malpropre et passablement stupide, mais pas du tout dégradante. J’y

voyais une diversion à ma solitude intérieure. C’est pourquoi je me

rendais à l’orgie quotidienne sans entrain mais avec autant d’exactitude

qu’un employé de ministère qui se rend à son bureau.

Cela dura jusqu’au moment où je crus m’éprendre d’une créature dont la

plastique admirable n’avait d’égale que sa science du vice. Le charme

tout animal qui se dégageait d’elle me conquit. Rouée comme pas une,

experte dans l’art de circonvenir la vanité masculine, elle établit si

adroitement ses gluaux qu’elle parvint à me persuader qu’elle m’aimait

avec désintéressement.

L’illusion me tint pendant une année environ. Puis une circonstance

fortuite me fit apercevoir qu’entre ses doigts déliés, j’étais un pantin

dont elle tirait les ficelles à loisir. Je découvris sa rapacité

foncière, sa malfaisance, et que la comédie sentimentale jouée par elle

dissimulait les plus vulgaires des calculs. Je la pris en grippe, je

rompis notre liaison; du même coup, je me dégoûtai de «la fête» et je

tournai le dos aux bruyants imbéciles qui m’y avaient initié.

Mais alors l’ennui, l’affreuse sensation de vide, à peine assoupis, se

réveillèrent en moi. La vie m’apparut tellement insipide, tellement

désolée que je résolus de m’en évader: le suicide, c’était la

délivrance. J’avalai du laudanum. Malheureusement, j’en pris une dose

trop forte. On vint à mon secours; on me fit vomir. Je fus très malade,

mais je ne mourus pas... Et je me retrouvai tout seul, semblable à un

bout de bois flottant çà et là sur une eau stagnante où se décomposent

de fétides végétaux. C’est ainsi que je me peignais mon existence

présente et à venir.

Je signalerai que je n’éprouvai pas le désir de renouveler mon suicide.

Lors de ma tentative manquée, au moment où je crus que tout était fini,

l’idée de Dieu m’avait traversé l’esprit. Ce ne fut qu’un éclair mais,

par elle, j’eus l’intuition confuse que ma destinée n’était pas

accomplie. Revenu à moi, j’ai interprété ce mouvement comme un sursaut

de l’instinct de conservation, car nul retour à la foi perdue ne

s’ensuivit.

Par la suite, étant donné que mon intelligence avait besoin de se

formuler une conception du monde, je me cantonnai dans une espèce de

bouddhisme teinté d’ironie.--Nous sommes le jouet des apparences, me

dis-je; sachant cela, je puis me laisser aller au flux d’images sans

cesse changeantes que l’illusion universelle fait ondoyer autour de nous

et en nous, mais je ne les prendrai pas au sérieux. Puisque la vie n’est

qu’un songe entre deux néants, j’éviterai du moins que le rêve tourne au

cauchemar. Ne voulant ni bien ni mal à personne, j’assisterai, en

spectateur sceptique et souriant, aux agitations humaines. Et parmi ceux

qui tiennent un rôle dans cette parade multicolore, j’observerai de

préférence les naïfs qui s’imposent un idéal, le prennent pour une

réalité et se figurent y conformer leurs actes.

C’est pourquoi je choisirai comme principal théâtre de mes observations,

les communautés de religieux contemplatifs. Les autres hommes sont mus

par des ambitions médiocres ou assez basses tandis que les nuées

chatoyantes où ces reclus transposent leur raison de vivre ne manquent

pas d’une certaine élévation.

Sous prétexte de retraites, j’allais donc de monastère en monastère.

Retenez que, ce faisant, je restais indifférent aux convictions de mes

hôtes. Je ne cherchais nullement à les partager. En même temps, je

m’épris de Dante et je fis de son œuvre une étude suivie. Il en résulta

que je vécus dans une atmosphère de christianisme intense. Je

sympathisais avec l’Église catholique par le cerveau; j’approfondissais

sa doctrine, son cérémonial, son art, mais je tiens à bien spécifier que

cet attrait relevait uniquement de mon sens esthétique. Ni mon intellect

ne s’y soumettait, ni ma sensibilité n’entrait en jeu. Toute pratique me

restait étrangère. Il y avait des textes d’oraison dont j’admirais

l’éloquence comme j’aurais admiré un morceau de rhétorique dû à un

orateur de talent, mais _je ne priais pas_. Pourquoi l’aurais-je fait?

Ne concevant Dieu que comme une illusion cultivée par des âmes plus

nobles que celles du vulgaire, je ne me sentais pas enclin à le louer ni

à l’implorer.

J’en étais là, lorsque, il y a trois mois, me trouvant chez des

Trappistes, j’allai à matines dans l’intention de me bercer vaguement

aux cadences de la psalmodie. On disait l’_Invitatoire_. Tout à coup, un

verset se détacha en _relief_ de cette récitation monotone et fixa mon

attention d’une manière insolite. Je le traduis tel que je le compris:

_Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs

ainsi qu’au jour de colère et de tentation dans le désert[1]._

[1] C’est un passage du psaume 94: _Hodie si vocem ejus audieritis,

nolite obdurare corda vestra sicut in exacerbatione secundum diem

tentationis in deserto._ Dieu y offre la grâce. La repousser serait

néfaste.

Aussitôt une idée jaillit en moi et s’épanouit, comme le bouquet d’un

feu d’artifices, à travers les ténèbres somnolentes où je me

dorlotais...--Quoi, me dis-je, cette religion, dont j’use pour engourdir

mon ennui comme je ferais d’un opium de qualité supérieure,

détiendrait-elle la vérité? Peut-être que le Dieu invoqué par ces braves

gens existe d’une façon concrète, peut-être qu’il récompense leur

docilité à ses préceptes par un flot d’amour... S’il les aime en effet,

pourquoi ne m’aimerait-il pas moi aussi?

J’essayai de réagir contre l’émotion si étrange qui m’amollissait. Mais

j’avais beau recruter des explications rationnelles à ce bouleversement

de mon être le plus intime: influence du milieu trop fervent, analyse

trop assidue de _la Divine Comédie_, etc., une voix me répétait:

_N’endurcis pas ton cœur. Maintenant tu n’es plus dans le désert..._ Et

mon cœur, je le sentais comme traversé d’un coup de flèche à la fois

douloureux et suave. Et la voix reprenait avec une autorité _lumineuse_:

Dieu t’aime!...

Néanmoins, je ne voulus pas me rendre encore. Je m’enfuis de la Trappe;

je mis Dante sous clef dans un tiroir. J’entrepris des diversions. Vains

efforts; ce sentiment ne cessait de me ressaisir: Dieu n’est pas le

tyran dont on écrasa mon enfance! Il est l’Amour!

Son premier effet sur mon âme fut de me tirer de l’indifférence: je pris

un intérêt singulier aux choses de la foi. Pour m’éclairer sur la

signification et la portée de ce changement, je résolus de consulter un

prêtre... Or, je ne le fis pas. Cela vous étonne sans doute?

--Auriez-vous craint, demandai-je, de vous heurter à quelque Bournisien

qui vous recommanderait, contre les troubles de l’âme, «un verre d’eau

fraîche additionné de cassonade»?

--Ce n’est pas cela du tout. J’avais pris rendez-vous avec un théologien

de qui j’avais entendu vanter la culture et l’esprit de charité. Je

devais le trouver à son confessionnal à une heure fixée par lui. Or, dès

que je fus entré dans l’église, le Suisse me prévint qu’il était retenu

à la sacristie par les zélatrices d’une œuvre et qu’il me faisait

demander de l’attendre quelque peu.

Je m’assis dans un coin et je me mis à colliger mes impressions

récentes. Notez que je ne priais pas ni n’avais envie de me confesser.

Je venais prendre une consultation, et rien de plus.

Or, à peine commençais-je à réfléchir, qu’une véritable tempête s’éleva

en moi. Je me sentis une aversion violente pour ce prêtre, que je

n’avais jamais vu et à qui, une minute plus tôt, je désirais pourtant

exposer ce qu’il y avait de plus secret et de plus douloureux dans mon

âme. Puis des ricanements saccadés, des blasphèmes dont je n’avais

aucunement l’habitude me labourèrent l’entendement; et je devais me

contraindre pour ne pas les articuler à voix haute. Puis il me sembla

que quelqu’un d’invisible avait surgi près de moi et me tirait vers la

porte. En même temps, une voix sarcastique paraissait me chuchoter

ceci:--Pauvre niais, tu ne vois pas que tu es la dupe de ton imagination

surchauffée? Ne compte pas sur ce rêveur fanatique pour te fournir une

explication plausible de ton état. Il ne pourrait que t’encombrer

l’esprit de ses propres chimères. Ce soi-disant retour à un Dieu plus

qu’hypothétique, c’est encore une illusion, la plus nuisible de toutes;

elle aurait pour conséquence un surcroît d’inquiétude. Ne t’y livre pas;

déguerpis au plus vite et tu redeviendras ton maître sans avoir subi

l’humiliation de te confier à un radoteur d’_oremus_ qui serait trop

fier de t’asservir!...

A ce coup, je crus avoir retrouvé mon équilibre. Cette voix, qui

formulait, avec netteté, des directions d’idées dont, hier encore,

quoique d’une façon moins virulente, je goûtais la vraisemblance, me

parut celle même du bon sens. Sans balancer, je gagnai la sortie.

Une fois dehors, il me sembla que je respirais plus à l’aise. Mais cela

ne dura pas. Loin d’avoir reconquis l’indifférence et surtout la paix,

dès le lendemain, je fus en proie à une forme nouvelle d’incertitude

angoissée qui m’écartela. D’une part, cette sorte d’avertissement, ce...

rayon d’amour reçu chez les Trappistes reparaissait, dissipait les nuées

sombres qui pesaient sur mon âme. Mon cœur se pénétrait d’une tendresse

mystérieuse. J’avais envie de m’agenouiller, d’adorer, de prier. D’autre

part, l’être de persiflage et d’amertume, qui semblait s’être installé

en moi, bafouait mes velléités de croire et de me soumettre à l’Église.

Cette dualité ou, si vous voulez, ce duel me devint bientôt si pénible

que je décidai d’entreprendre une expérience.

--Je vais, me dis-je, retourner chez des moines. Si j’y ressens quelque

chose d’analogue à ce que j’éprouvai aux matines de la Trappe, ce sera

peut-être un signe que le Dieu d’amour n’est pas une illusion. Alors il

se peut que je lui rende les armes...

Comme j’avais repris ma vie errante de naguère, je m’enquis du couvent

le plus proche. C’était ce monastère de Bénédictins où nous nous sommes

connus.

Tout d’abord, rien de déterminant ne se produisit. Je ne priais pas;

j’attendais. Et je me sentais toujours de la répugnance à prendre

quelqu’un des Pères pour confident de mon litige intérieur.

En ce qui concerne mes rapports avec vous, j’avais lu le récit de votre

conversion. Par instants, j’y voyais un exemple que j’aurais profit à

suivre. Mais, plus souvent, vous me fîtes l’effet d’une intelligence et

d’une sensibilité aberrantes qui, par exaltation morbide, avaient lâché

la proie pour l’ombre. Est-ce que ma franchise vous blesse?

--Nullement, dis-je, cette appréciation résulte de votre état d’âme avec

beaucoup de logique. Mais continuez, je vous prie...

--Malgré ces poussées de malveillance involontaire à votre égard, je ne

tardai pas à me sentir de l’amitié pour vous. Nos causeries d’art et de

littérature me faisaient du bien. J’y oubliais mes déchirements d’âme et

je m’en trouvais un peu pacifié. C’est pourquoi je vous ai proposé ce

voyage. Si vous aviez refusé, j’en aurais été fort ennuyé.

Je ne me trompe point, n’est-ce pas, en avançant que, durant nos

courses, nous nous sommes fort liés? Néanmoins, je dois vous dire que

chaque fois qu’il vous est arrivé de porter l’entretien sur la religion,

je ne sais quelle impulsion, dont je ne me rends pas compte, m’écarta de

vous. Cela ressemblait à de la haine. J’y résistais, mais je me hâtais

de parler d’autre chose. Vous l’avez remarqué?

--Je l’ai remarqué, dis-je.

--Enfin, lorsque, ce matin, j’ai essayé de vous faire manquer la messe,

j’obéissais à un mouvement de ce genre. Puis j’ai craint de vous avoir

chagriné. Je vous ai donc accompagné à la chapelle. Mais pendant tout le

commencement de la cérémonie, j’étais dominé par la préoccupation de

bien vous montrer que ma condescendance n’impliquait pas l’adhésion à la

prière commune; je ne pouvais m’empêcher de me poser en esprit supérieur

qui regarde des enfants jouer à la balle. Quelle absurdité, n’est-ce

pas?

--Oh! non, répondis-je, c’était la suite obligée de tout le reste...

--Maintenant voici le plus étrange. Ma comédie de scepticisme indulgent

ne dura pas. Un autre phénomène succéda. Voici: Quoique, de corps, je me

sentisse très éveillé, il me sembla que mon âme s’ensommeillait...

Comment vous expliquer cela? Le jeu normal de mes facultés paraissait

suspendu. Je perdis la notion du temps et de l’espace. J’eus

l’impression de m’enfoncer dans un rêve au cours duquel _je me suis

étendu par terre, dans un jardin sombre. Je dormais d’un sommeil agité,

peuplé d’images lugubres... Un peu après la Consécration, il me sembla

que quelqu’un de lumineux se dressait près de moi qui m’invitait à me

réveiller..._ Alors le sentiment d’amour de Dieu, éprouvé naguère à la

Trappe, m’envahit tout entier... Je sentis la Paix!...

Il s’interrompit une minute. Une émotion extraordinaire lui soulevait la

poitrine. Je vis qu’il avait les yeux pleins de larmes. Je pense qu’on

me croira si je dis que j’étais presque aussi haletant que lui.

Faisant effort pour conclure, Maurice reprit:

--Eh sortant de la messe, j’étais décidé à tout vous raconter. C’est

pourquoi je vous ai amené ici... Mais, ajouta-t-il avec un sourire

plutôt piteux, je gage que je vous fais l’effet d’un insensé. A présent

que j’ai fini cet exposé de mes variations et de mes errements, je

m’apparais à moi-même une merveille d’incohérence. Tenez-moi pour un

fou, si vous le jugez à propos, mais, de grâce, donnez-moi un

conseil!...

Je fus quelque temps sans répondre. J’étais tout hors de moi à

considérer l’action divine sur cette âme. Surtout, le fait que nous

eussions été transportés, à la même minute, au Jardin des Olives, pour y

entendre l’appel de Notre-Seigneur, me remplissait d’une gratitude

infinie. Prenant tout de suite la parole, je n’aurais pu que pousser des

cris de joie.

Mais il ne s’agissait pas encore de chanter _Magnificat_. Il me fallait

raisonner, exposer à Maurice le sens de sa laborieuse évolution du Dieu

d’épouvante au Dieu d’amour, tel qu’il m’était octroyé de le concevoir.

D’ailleurs, le cher garçon attendait ma réponse avec anxiété. Voyant que

je me taisais, il reprit:

--N’est-ce pas, je vous semble tellement inconsistant et absurde que

vous hésitez à me l’avouer? N’importe, ne ménagez pas mon amour-propre;

dites-moi votre opinion sans périphrases. Je me suis soulagé en vous

décrivant ma triste existence mais je n’y vois pas clair. Me

laisserez-vous dans cette obscurité? Puisque nous sommes amis, vous me

devez du secours. Moquez-vous de moi si vous voulez, mais ne

m’abandonnez pas!...

Il n’y avait pas à différer davantage. Quoique le sentiment de mon

insuffisance me fît frémir, je suppliai, en esprit, Notre-Seigneur, de

venir à mon aide et je parlai:

--Certes non, je ne me moquerai pas de vous! Si peu que je vaille, il

faudrait que je fusse un bien étrange paltoquet pour ne pas prendre au

grand sérieux votre angoisse. Je vais donc essayer de vous donner un

avis fraternel selon que Dieu me montre l’état de votre âme... Je vous

affirme, d’abord, que loin de juger votre aventure comme une course

incohérente dans la nuit sans étoiles, j’y distingue, au contraire, une

marche continue, voulue de Dieu, vers la lumière. Les événements, leur

influence sur vous s’y lient d’après une logique toute surnaturelle.

Sachez-le: pas un instant vous ne fûtes abandonné...

Maurice me regarda d’un air surpris, comme s’il me soupçonnait de

divaguer; mais, me voyant très calme, il me fit signe de poursuivre...

Je continuai:

--Au sortir de votre enfance, abîmée, glacée par une hérésie dont

l’aberration se double de férocité, vous aviez, avant tout, besoin d’une

détente. Dieu vous plaça dans un milieu de piété modérée, comme on

plonge dans un bain d’eau tiède un piéton qui fut trouvé enseveli, un

soir d’hiver, sous six mètres de neige. Là, bien que vous n’en ayez pas

eu la notion, votre âme dégela. Cela, par le seul fait que les pratiques

de règle suivies par vous avec docilité vous attiraient des grâces qui,

pour n’être pas sensibles, n’en agissaient pas moins dans cette partie

profonde de nous-même qu’on nomme le subconscient. Vous m’objecterez

que, cependant, vous ne cessiez pas de subir l’impression du fantôme

impitoyable que le Jansénisme substitue à Notre Père qui est aux cieux.

C’est qu’il fallait que vous appreniez, par votre seule expérience, que

cette atroce doctrine ne mène qu’à une impasse où réside le désespoir.

L’effet fut produit le jour où vous êtes entré dans l’indifférence par

la fatigue de frapper du front contre un mur sans issue. Il se fit alors

en vous un vide que Dieu se réservait de combler à son heure. Ainsi que

vous l’avez dit, «toute idée religieuse vous quitta comme l’écorce de

certains platanes se détache et tombe».

Ensuite, Dieu, qui voulait que vous expérimentiez le néant des liesses

humaines, où il n’a point de part, permit que vous tentiez de

remplacer--à l’imitation de tant d’autres qui s’y perdent!--la foi

éclipsée par le culte de l’art, de la littérature et de ces idoles

décevantes qui s’intitulent philosophies. Ce ne fut qu’une diversion

passagère. Ces jeux de l’esprit n’agitaient que la surface de votre âme;

mais, en sa substance, le travail divin continuait d’une façon latente.

C’est pourquoi vous n’avez pas tardé à vous apercevoir que votre vaine

recherche d’une beauté--qui n’est pas d’En-Haut--ne vous rapportait que

poussière et feuilles sèches. Et de nouveau, vous avez senti--le vide.

Or, il fallait que vous fissiez le tour complet des expédients par

lesquels nous nous efforçons de leurrer «l’inexorable ennui qui fait le

fond de la nature humaine dès qu’elle s’éloigne de Dieu», comme dit

Bossuet. Déçu quant aux joies de l’intelligence, vous avez espéré abolir

votre inquiétude par l’exercice d’une sensualité grossière. Vous avez

échoué puisque, très vite, les Bacchanales vous dégoûtèrent, puisque la

Bacchante, qui menait les danses, en vous tenant la main, vous apparut

ce qu’elle était, c’est-à-dire: une sorcière puant le sabbat et

couronnée de crapauds.

Il vous restait une étape à franchir. Repris de désespoir, vous aviez

tenté ce crime sur vous-même: le suicide. Dieu para le coup. Et alors

vous avez bu à cette coupe de chloral qu’on appelle le bouddhisme. Vous

vous figuriez obtenir, par cette religion du néant, la certitude que le

monde n’est qu’un fleuve d’illusions dont il suffit d’absorber les

reflets sans se préoccuper de sa source ni de son embouchure.

Venu à ce point, vous risquiez l’abrutissement total. Mais Dieu veillait

à votre insu; car, dans le même temps, il vous rendit le goût exclusif

des choses religieuses. Oh! naturellement, pour en savourer le charme,

vous avez cru vous placer à un point de vue purement esthétique. Mais là

résidait l’élément décisif de votre résurrection. C’est tellement vrai,

qu’à l’heure fixée par lui, Dieu surgit «dans votre désert»: il vous fit

_sentir_ sa présence; il vous révéla qu’il était l’Amour!...

Et maintenant, dites-moi si, parmi vos débauches d’esprit et de corps,

vous aviez jamais ressenti quoi que ce soit qui égalât en intensité, en

_réalité_, cette sensation, cette certitude: Dieu est là, il rayonne

dans mon cœur et il m’aime?

Maurice n’eut pas à réfléchir.

--Sincèrement, non! déclara-t-il, je me sentais si heureux que j’aurais

voulu rester là toujours tant je me sentais pénétré d’un effluve de

tendresse miséricordieuse.

--Oui, comme saint Pierre, vous auriez voulu planter votre tente sur le

Thabor. Mais il vous restait à _mériter_, par de nouvelles luttes, le

retour de la Grâce...

--Et voilà ce qui me déroute, s’écria Maurice, ce qui ferait croire à un

trouble de mon intelligence. Tout ce que vous venez de me développer me

semble plausible; vous le reconnaissez vous-même: à ce moment, Dieu

m’avait conquis. Pourquoi, dès lors, quand j’ai voulu recourir au

prêtre, me suis-je dérobé? Pourquoi, presque malgré moi, ai-je subi ces

mouvements de répulsion, proches de la haine, contre l’idée religieuse

et aussi contre vous parce que vous pratiquiez? Pourquoi cet orgueil

amer qui m’obligeait de feindre l’indifférence?

Je repris:

--La façon dont la Grâce illuminante vous toucha relève de la Mystique

car la Mystique, telle que Pascal l’a fort bien définie, c’est _Dieu

senti par le cœur_. Vous n’avez pas eu à raisonner pour vous convertir

parce que, comme il arrive dans la voie extraordinaire où vous étiez

conduit, la présence de Dieu fit, pour ainsi dire, explosion au centre

même de votre sensibilité. Mais c’est également une loi sans exception

de la Mystique que quand le Surnaturel divin se manifeste de la sorte en

nous, le Surnaturel diabolique se dresse aussitôt pour le combattre. Le

Démon entre en fureur dès qu’il voit une âme sur le point de lui

échapper. Il n’est rien qu’il ne tente pour la retenir. C’était lui qui

vous suggérait vos résistances et vos ironies malveillantes contre le

prêtre, contre la messe, contre votre compagnon de voyage. Vous alliez à

l’ordre, donc il s’efforçait de vous rejeter dans le désordre. Dieu vous

avait dit: _Oui, je suis là et tu me suivras_: lui répondait: _Non!_ car

il est l’Esprit qui «toujours _nie_». Or il fut vaincu puisque, malgré

toutes ses ruses, vous vous êtes libéré en me confiant votre histoire,

puisque, tout de suite auparavant, Notre-Seigneur vous avait attiré à

Gethsémani pour vous réveiller du sommeil néfaste où vous vous

attardiez...

Maurice demeura pensif. Pendant plus d’un quart d’heure il se tint, la

tête inclinée, les mains jointes, à méditer la miséricorde de Jésus. Je

me gardai de rompre ce silence. Je priais, ah! comme je priais pour lui!

Comme je suppliais le Bon Maître d’achever sa conquête! Je répétais

mentalement: Seigneur, j’ai fait ce que j’ai pu; je ne saurais faire

davantage, mais dites seulement une parole et son âme sera guérie!...

Soudain, Maurice se redressa. Son visage exprimait la soumission et

l’humilité; deux larmes glissaient lentement sur ses joues. Il dit:

--Notre Père qui êtes aux cieux, délivrez-moi du Mal!... Puis, se

tournant vers moi:--A présent à votre avis, que faut-il que je fasse?

Je répondis:

--Constatez qu’en analysant vos états d’âmes, je me suis tenu sur le

plan psychologique d’une façon exclusive. Je crois que Dieu m’a placé,

sur votre chemin, comme un poteau indicateur et rien d’autre. Je n’ai

pas qualité pour peser, dans les balances de la morale chrétienne, vos

mérites et vos démérites, pour établir la distinction entre ce qui

excuse, en partie, vos fautes ou ce qui les aggrave. Me poser en

confesseur, témoignerait d’une outrecuidance que je n’oserais me

permettre. Seul, un prêtre peut vous diriger désormais dans la voie où

Dieu vous appelle avec tant d’insistance. Allez trouver celui que vous

avez fui. Il possède, m’avez-vous dit, une grande intelligence et la

charité. Il aura donc grâce d’état pour appliquer à votre âme le

discernement des esprits. Par le sacrement de pénitence, il enlèvera

l’amas de péchés qui pourrit en vous. Puis il vous apprendra comment

correspondre aux grâces que vous avez reçues, à celles que vous recevrez

encore. Sous sa direction, comme vous êtes de bonne volonté, vous

obtiendrez la paix intérieure promise aux enfants de la Rédemption.

--Dès demain, dit Maurice, je suivrai votre conseil. Mais je voudrais

vous demander encore un service. Je pressens qu’il me faudra donner un

objet à mon activité future. Lequel m’engagez-vous à choisir?

--Jusqu’à aujourd’hui, repris-je, vous viviez confiné en vous-même comme

dans une pièce obscure au plafond surbaissé. Il faut en sortir; il faut

respirer le grand air salubre du dehors. Nombre de vos souffrances

proviennent de ceci que vous ne vous êtes jamais occupé que de votre

seule personne. Or, le culte du Moi, cet _égotisme_ dont certains se

vantent est une manie solitaire par où l’âme se gâche, s’atrophie et se

stérilise. Notre-Seigneur a dit: «_Si quelqu’un veut venir après moi,

qu’il fasse abnégation de _lui-même_._» Cela peut s’entendre: Qu’il se

sacrifie pour son prochain, comme je me suis sacrifié pour le salut de

tous les hommes. C’est la générosité que nous mettons au sacrifice qui

compte devant Dieu. Efforcez-vous de l’acquérir. Vous êtes riche; allez

aux pauvres. En les aimant, avec la pensée constante qu’ils sont les

membres souffrants de Jésus, vous vous unirez au Crucifix, vous

détruirez en vous l’orgueil et l’égoïsme. Au contact des humbles, vous

deviendrez humble, car il vous sera donné de comprendre que, seul, le

sang qui ruisselle des plaies de Notre-Seigneur, sanctifie nos désirs et

nos actes.

--J’essaierai, dit Maurice.

--Nous allons nous séparer, poursuivis-je, et me souvenant combien moi

aussi, je me suis dilué naguère dans l’anarchie des sens et de la

pensée, je prierai pour vous comme je vous demande de prier pour moi.

Mes prières ne valent pas grand’chose, mais vous pouvez être sûr que je

les offrirai, de grand cœur, à votre intention. Et puis nous nous

écrirons... Un dernier mot: pour ma part, c’est d’une façon bien

insuffisante, bien misérable que j’ai répondu à l’appel de Dieu.

Cependant son amour pour une pauvre créature sans cesse défaillante est

si indulgent qu’il me fait sentir tous les jours davantage le bonheur

d’appartenir à son Église. Elle m’encadre dans ses dogmes, elle me

stimule par l’exemple de ses Saints, elle me fortifie par la sève

surnaturelle que ses sacrements m’infusent. Quelles que soient les

difficultés de la vie quotidienne, jamais, du temps de mes ténèbres, je

n’aurais pu concevoir que des joies aussi lumineuses fussent possibles.

Ah! si je faisais mon devoir, tout mon être ne serait qu’un cantique

d’actions de grâces perpétuel!... Toi Maurice, tu connaîtras bientôt

cette allégresse et cette paix intérieures et tu verras qu’au regard de

cette béatitude, les voluptés du monde ne sont que de la brume sur un

fumier. Va donc de l’avant, sans retourner la tête; _noli obdurare cor

tuum_. Sous la conduite du saint prêtre qui t’attend pour te purifier,

revêts-toi de Jésus-Christ, ainsi que nous le prescrit l’Apôtre; par

Lui, avec Lui, en Lui, tu posséderas l’Amour et ses splendeurs...

Quelques heures plus tard nous nous quittions après nous être embrassés

comme des frères.

Pour finir, voici ce que Dieu tira de notre rencontre. La guerre vint.

Maurice, officier de réserve, fit partie des troupes qui combattaient en

Flandre, lors de la «Course à la Mer». Un éclat d’obus le frappa sous

Dixmude, en octobre 1914. «Il est mort comme un Saint, et en priant pour

vous», m’écrivit l’aumônier qui l’assista durant son agonie.--Les

pauvres le pleurèrent car il leur avait tout donné: son grand cœur et sa

fortune. Et cela, comme nous l’enseigne Notre-Seigneur au Saint

Évangile, c’est la pierre de touche de la conversion parfaite chez un

riche.

C’est de mon colloque avec Maurice sur le tertre aux tilleuls que naquit

la première idée de ce livre: _habent sua cunabula libelli_. Les lettres

que je lui écrivis, ses réponses en constituent partiellement la

substance. Mais depuis, combien d’autres Indifférents j’ai rencontré!

Celui qui observe les rites d’une façon machinale mais qui fuit

l’oraison parce que, prétend-il, «à Paris, on ne peut pas se

recueillir». Celui qui ne va plus à la messe parce que «les affaires

l’absorbent». Celui dont un vice d’habitude avait fait la conquête, qui,

par la grâce de Dieu, s’en était délivré et qui, retombé, se décourage.

Celui qui déclare: «Il y a du bon dans toutes les religions» et qui, par

suite, estime plus expédient de n’en pratiquer aucune. Et d’autres, et

d’autres encore, peuple d’ombres qui, à certaines heures, se pressent,

en gémissant autour de moi. Et surtout ceux-là qui traitent la Sainte

Église en grand’mère fort cacochyme et un peu ennuyeuse à qui l’on rend

des devoirs de politesse avec froideur et correction.--A bien considérer

notre temps, on s’aperçoit qu’une partie des maux qui l’accablent

proviennent de cette indifférence, plus ou moins maquillée, où tant

d’âmes se figent. De même que, parfois, dans des organismes anémiés, la

circulation se ralentit, de même l’Esprit qui vivifie les âmes, ne

trouve plus chez beaucoup qu’une inertie de la foi, qu’une paresse

marécageuse où il ne peut prendre son courant.

Et cependant, Jésus ne cesse de saigner pour nous sur le Calvaire!...

Usant de mes observations, de mes souvenirs, et de nombreuses

expériences, je tâche, dans les lignes qui suivent, d’attiser en tous

ces somnolents, la flamme languissante de l’amour de Dieu.

Mais tout seul, je ne puis rien ou si peu de chose! Qu’elles viennent

donc à mon aide par leurs prières, les belles âmes dont les

encouragements me soutinrent tant de fois depuis que Notre-Seigneur me

commanda de le suivre dans la voie douloureuse. Qu’elles m’obtiennent

l’assistance de la Sainte Vierge et l’intercession des Bienheureux. Que

le Crucifix me demeure un phare immuable dans les ténèbres qui couvrent

de plus en plus la terre empoisonnée d’orgueil matérialiste. Que la

grâce de Dieu les protège, ces amis, et me protège durant les fléaux qui

vont venir. Alors nous goûterons la félicité d’être tenus pour des

fous--à cause de Jésus-Christ vivant en nos cœurs. Et la porte du

Paradis s’ouvrira devant nous!--Ainsi soit-il.

Lettres à un indifférent · 第 5 / 40 题