FIRMIN DIDOT.

Voilà le langage de la foi. La foi aime et ne raisonne pas. L'argument

de Pascal n'est que celui du doute et de la crainte.

L'homme illustre, dont l'hypothèse a donné lieu à cette note, n'était

pas au reste un fanfaron d'athéisme. Très-différent de Lalande, à qui il

était d'ailleurs si supérieur, il gardait pour lui ses opinions et n'en

tirait aucune vanité. Sa vie irréprochable prouve qu'à une seule près

(la foi qui ne se donne pas), il possédait toutes les vertus.]

[25: _Espercieux_, statuaire. Entre tous ses ouvrages, tous empreints

d'un talent réel, on a remarqué surtout un bas-relief placé à l'arc de

triomphe du Carrousel, et relatif à la victoire d'Austerlitz, morceau

sévère comme l'antique, et les bas-reliefs qui décorent la fontaine du

marché Saint-Germain, morceaux pleins de goût dans leur simplicité, et

qui font de cette fontaine un des plus jolis monumens de la capitale.

Tout occupé de son art, Espercieux sort peu de son atelier. Il n'a pas

été chercher la faveur, et la faveur n'est pas venue le chercher. Mais

le gouvernement s'honorera en lui faisant arriver là les récompenses

qu'il se contente de mériter. Il y a urgence; Espercieux n'est plus

jeune.]

[26: _Sarrette_ (Bernard). C'est à son intelligence et à son infatigable

persévérance que la France est redevable de son Conservatoire de

musique. 11 en forma le noyau dès 1789, en réunissant, pour en composer

la musique de la garde nationale parisienne, quarante-cinq musiciens

provenant du dépôt des Gardes-Françaises. En 1790, ce corps, porté à

soixante et dix-huit, passa au compte de la municipalité de Paris pour

le service de la garde nationale et des cérémonies publiques, et M.

Sarrette, qui jusqu'alors avait soutenu ces musiciens à ses frais, fut

remboursé de ses avances et nommé commandant de ce corps, auquel les

artistes les plus célèbres de l'époque se firent affilier. En 1792, lors

de la destruction de toutes les écoles publiques, il réussit à conserver

celle-ci sous le titre d'école gratuite de musique. Reconnaissant

bientôt l'utilité, la nécessité d'une institution qui fournissait aux

besoins de ses armées, le gouvernement alloua des fonds pour le

traitement des professeurs. En 1793, un décret de la Convention,

conservant à cette école l'organisation qu'elle avait reçue de son

fondateur, lui conféra le titre d'_Institut de musique_. Enfin l'année

suivante une autre loi lui donna celui de _Conservatoire de musique_;

et, chargé de l'organiser définitivement, M. Sarrette en fut nommé le

directeur.

Cette grande pépinière de virtuoses, où toutes les parties de l'art

musical étaient enseignées par les artistes les plus habiles, sous

l'inspection des Méhul, des Chérubini, des Gossec, des Le Sueur,

rivalisa dès sa naissance avec les plus célèbres écoles d'Italie; c'est

elle qui, tout en fournissant à nos papiers. Il demanda les moyens

d'exécution à l'archiduc Charles, qui refusa d'abord nettement, et qui

ne consentit, après de longues hésitations, que quand des ordres

péremptoires du baron de Tuguth eurent été mis sous ses yeux. Ce fut

comme contraint qu'il permit que M. de Barbaczy, colonel des hussards de

Szecler, obéit aux réquisitions que pourrait lui faire M. de Lherbach.

«Le retard de l'arrivée du courrier jetait M. de Lherbach dans une

grande perplexité. Il repassait dans la conversation toutes les

circonstances de ses rapports avec l'archiduc Charles; il rappelait

l'indignation que le prince avait d'abord témoignée, et ce souvenir lui

donnait à craindre qu'une insigne faiblesse n'eut fait révoquer

l'autorisation précédemment donnée. Cette conversation, qui fut longue,

apprit au comte de ***, sur l'événement préparé, tout ce qu'il désirait

en savoir; il en fit son rapport dans la nuit même au baron de Mongelas,

ministre des affaires étrangères de l'électeur, qui lui recommanda

d'employer jusqu'au bout le moyen d'information que le hasard lui avait

livré.

«Le lendemain, nouvelle conversation; anxiété plus vive. Cette vaine

attente fait croire que l'affaire est manquée. Mais à minuit on entend

le cor d'un postillon, les portes de l'hôtel s'ouvrent, un courrier

monte rapidement l'escalier: «Qu'il entre», dit le comte de Lherbach.

Hoppé d'ouvrir la dépêche et de la lire à haute voix. L'affaire a

réussi; l'attentat est consommé. Bientôt des regrets d'homme se mêlent à

la joie du diplomate. «J'avais dit à ce Barbaczy _de faire houspiller un

peu par ses gens cet insolent Bonnier. Ils l'ont tué! à la bonne heure;

mais Robergeot, cet homme dont le caractère honnête et doux contrastait

si fort avec celui de ses collègues, l'avoir massacré! encore si c'était

Jean de Bry!_» On entendait le baron de Lherbach gémir, s'agiter sur son

canapé. Ses exclamations, dans lesquelles il y avait quelques signes

d'humanité, durèrent un bon quart d'heure; le diplomate prit le dessus.

«Enfin, dit-il, l'Autriche connaîtra ses ennemis. Allons nous coucher.»

Le comte d'A*** remit un nouveau rapport à M. de Mongelas; mais il n'a

pas pu lui apprendre si le comte de Lherbach avait dormi d'un sommeil

tranquille.»]

[29: _Bonaparte prend la résolution de revenir en France_. Elle fut

aussitôt exécutée que conçue. L'on ne lira pas sans un vif intérêt, j'en

suis sûr, la note qui m'a été communiquée sur un fait si important par

un général qui a fait la campagne d'Égypte en qualité d'aide de camp

avec Bonaparte, et qui fut confluent des considérations et témoin des

circonstances qui déterminèrent son chef à prendre une résolution si

hasardeuse le lendemain presque de sa victoire d'Aboukir.

_Note sur le départ du général Bonaparte de l'Égypte, et sur sa

traversée jusqu'à Fréjus,_ fournie par le général Eugène Merlin.

«Beaucoup de personnes, même les plus sensées, croient que le

départ du général Bonaparte de l'Égypte fut provoqué par un message

secret qu'il reçut, soit d'un des membres du Directoire exécutif,

soit d'un de ses frères. J'ai vu des individus soutenir avec

opiniâtreté et avec aigreur cette opinion, qu'ils ne pouvaient

appuyer que sur des bruits vagues et populaires.

«Acteur moi-même dans la circonstance qui _seule_ provoqua sa

résolution de quitter son armée, je vais faire l'exposé pur et

simple du fait; on jugera...

«Le 15 thermidor an VII, au matin, huit jours après la bataille

d'_Aboukir_ contre les Turcs, le général en chef Bonaparte, étant à

Alexandrie, reçut l'avis que le fort d'Aboukir, dans lequel

s'étaient retirés les débris de l'armée turque, capitulait. Il

m'expédia aussitôt auprès du général _Menou_, qui commandait le

siége de ce fort, afin de prendre une connaissance exacte de la

situation de la place au moment de la prise de possession, de

l'état de la garnison prisonnière, etc. etc.

«Il serait hors de propos de retracer ici l'affreuse image de

carnage et de destruction qu'offrait ce petit fort qui, destiné à

contenir une garnison de 2 à 300 hommes, en avait renfermé, pendant

huit jours, environ 5000, que nos bombes et nos boulets de gros

calibre, et le manque absolu d'eau et de vivres, avaient réduits au

nombre d'environ 2000 au moment de la capitulation; il suffira de

dire que jamais tableau plus affreux ne s'est offert à mes yeux

pendant le cours de dix-sept campagnes, si ce n'est peut-être à la

bataille d'_Eylau_.

«Après avoir rempli ma mission dans le fort d'_Aboukir_, je fus

rejoindre le général Menou dans sa tente pour y prendre ses

dépêches pour le général en chef. J'y trouvai le secrétaire du

commodore anglais, sir _Sidney Smith_, qui venait d'y arriver comme

parlementaire, sous prétexte de traiter d'un échange de

prisonniers. L'objet de sa mission exposé, il ajouta: «M. le

commodore a reçu hier un aviso qui lui a apporté des gazettes

d'Europe. Comme vous en êtes privés depuis long-temps, il a pensé

que vous les liriez avec plaisir, et en voici un paquet qu'il m'a

chargé de vous remettre». Le parlementaire parti, on n'eut rien de

plus pressé que de parcourir les gazettes, mais on ne put, au

préalable, se défendre d'un sentiment d'effroi, présumant avec

raison que le commodore _Smith_ n'était aussi obligeant que parce

que les nouvelles étaient désastreuses pour la France. Ce funeste

soupçon fut bientôt confirmé.

«Ces journaux contenaient tous les détails des défaites de

_Schérer_ sur l'Adige, et des événemens accomplis depuis ces

premiers revers jusqu'à l'arrivée des débris de l'armée française

sous les murs d'Alexandrie; la défaite de _Jourdan_ en Souabe, etc.

«Je m'empressai de prendre congé du général _Menou_ et de repartir

pour _Alexandrie_, pour y porter au général _Bonaparte_ les

gazettes funestes, quoique bien précieuses en même temps. Il était

dix heures du soir, et j'arrivai à Alexandrie à minuit passé. Le

général Bonaparte était couché et dormait profondément. J'entre

dans sa chambre: «Général, lui dis-je en l'éveillant, je vous

apporte une collection de gazettes d'Europe (c'était la gazette de

Francfort et le Courrier français de Londres). Vous y lirez

beaucoup de nouvelles désastreuses.--Que se passe-t-il donc? me

demanda-t-il en se mettant avec agitation sur son séant.--_Schérer_

a été battu en Italie; nous avons perdu presque tout ce pays, et à

l'époque du 1er mai notre armée avait déjà rétrogradé jusqu'à la

Bormida. _Jourdan_ a été battu dans la Forêt-Noire et a repassé le

Rhin». À ces mots, le général se jeta en bas de son lit et s'empara

des gazettes, qu'il lut sans interruption pendant le reste de la

nuit. Des exclamations de colère et d'indignation sortaient à

chaque instant de sa bouche, en voyant comment on avait perdu, dans

moins d'un mois, le beau pays qu'il avait conquis avec tant de

gloire!

«Le lendemain, 16 thermidor, il fit appeler de grand matin le

contre-amiral Gantheaume, avec lequel il s'enferma dans son cabinet

pendant deux heures.--Le 17, il partit pour le _Caire_. Arrivé à

_Rahmanieh_, il y laissa ses chevaux et bagages et tous ceux de son

état-major, avec ordre d'y attendre son retour et s'embarqua avec

nous pour le _Caire_, où nous arrivâmes le 20. Nous n'y étions que

depuis cinq à six jours, lorsque le général _Bonaparte_ annonça

pour le lendemain un voyage dans la province de _Damiette_, qui ne

devait nous tenir que huit jours absens, et nous ordonna de faire

nos préparatifs en conséquence. Quelques mots échappés au général

_Bonaparte_ lorsque je lui avais remis les gazettes à Alexandrie,

sa conférence mystérieuse avec _Gantheaume_, m'avaient donné

l'éveil sur ses desseins, et l'annonce d'un voyage de peu de jours

à Damiette ne me fit pas prendre le change. Je voyais faire, pour

cette absence de huit jours, des préparatifs beaucoup plus

considérables qu'on n'en avait fait pour l'expédition de _Syrie_,

qui nous avait tenus quatre mois éloignés du _Caire_. _Bourrienne_,

secrétaire du général, emballait tous ses papiers, et à onze heures

du soir (une heure avant le départ), plus de vingt chameaux étaient

rassemblés dans la cour du quartier-général et y attendaient leur

charge. Tout cela était bien de nature à me confirmer dans

l'opinion que j'avais conçue, que le général Bonaparte allait

quitter l'Égypte.

«Il partit du quartier-général à _minuit_, et fut s'embarquer à

_Boulak_ sur le bateau qui lui servait à naviguer sur le Nil, joli

bâtiment, de l'espèce de ceux que l'on nomme dans le pays une

_djerme_. Il était armé de six pièces de canon, et avait une

chambre spacieuse et bien meublée pour le général et son

état-major. Arrivés à la pointe du Delta, que l'on nomme en arabe

_Bad-el-Bakara_, au lieu de prendre à droite la branche de

_Damiette_, il fit suivre celle de _Rosette_, et se rendit à

_Menouf_, capitale de la province de _Menouffieh_, dans le Delta.

Le général de division _Lanusse_ commandait cette province, et

_Bonaparte_ s'arrêta vingt-quatre heures chez ce général qui,

pendant le dîner, lui dit: «On prétend, mon général, que vous allez

vous embarquer à Alexandrie pour retourner en France. Si le fait

est vrai, j'espère que, rentré dans notre patrie, vous penserez à

votre armée d'Égypte». Le général répondit «que ce bruit était

faux; que son voyage n'avait d'autre but que de visiter le _Delta_

et la province de Damiette qu'il n'avait pas encore vus.--Si vous

allez à _Damiette_, lui répliqua le général Lanusse, il serait plus

naturel et plus direct de prendre le canal de _Menouf_, qui y

conduit en droite ligne, et qui vous procurera l'agrément de

traverser le Delta dans son entier.» (On était alors dans la saison

où le Nil commence à sortir de son lit, et où tous les canaux

intérieurs sont navigables). Le général Bonaparte répondit qu'il

avait besoin d'aller d'abord à Rosette, et que de là il se rendrait

à _Damiette_ en traversant le lac de _Burlos_. Le général _Lanusse_

ne put pas insister davantage, mais il fut sans doute plus

convaincu qu'auparavant du départ du général en chef pour la

France.

«En quittant _Menouf_, le général Bonaparte rentra dans la branche

de Rosette et continua sa route jusqu'à _Rahmanieh_, où il débarqua

et où nous trouvâmes les chevaux qu'il nous avait ordonné d'y

laisser lorsque nous nous y étions embarques dix jours auparavant

pour remonter au _Caire_.

«Aussitôt débarqués, nous montâmes à cheval et continuâmes notre

route sur _Alexandrie_. La nuit nous surprit au village de

_Birket_, qui n'en est éloigné que de cinq à six lieues. Le général

en chef s'arrêta dans cet endroit et y fit dresser les tentes pour

y passer la nuit. Jusque-là le plus grand mystère avait été gardé

sur le véritable but de notre voyage par le général _Bonaparte_, le

général _Berthier_ et _Bourrienne_ (ces deux derniers étaient seuls

dans la confidence du général en chef). Cependant personne de

l'état-major ne pouvait plus douter du motif de notre prompt retour

à _Alexandrie_, depuis que nous avions quitté la direction de

_Rosette_. Bourienne cessa alors de nous faire un mystère de notre

départ, et il nous annonça que notre embarquement aurait lieu le

lendemain. Il faut avoir été éloigné pendant dix-huit mois de sa

patrie, en proie pendant tout ce temps aux fatigues et aux dangers

dans un pays barbare, pour se faire une idée de la joie que nous

causa cette annonce!... Peu d'instans après l'établissement de

notre camp à _Birket_, il passa un détachement qui se rendait

d'_Alexandrie_ à _Rahmanieh_, et qui nous annonça que deux frégates

françaises étaient à l'ancre en dehors du port neuf, et qu'elles

n'attendaient sans doute que nous pour mettre à la voile.

«Le lendemain, on fit halte au puits de _Beida_, à trois lieues

d'Alexandrie dans le désert. _Bourienne_ me tira à part, et me

remit, pour en faire un _duplicata_, l'instruction que le général

Bonaparte adressait, en parlant au général _Kléber_, on lui

remettant le commandement. Assis sur le sable, à l'ardeur du soleil

brûlant de midi, j'éprouvai une vive satisfaction à faire cette

copie.

«Après être restés une heure environ au puits de _Beida_, nous

continuâmes notre route; mais, au lieu de nous diriger sur

_Alexandrie_, nous primes brusquement à droite pour gagner

directement le bord de la mer, que nous atteignîmes au bout de deux

lieues. Arrivés sur la plage, nous aperçûmes distinctement une

voile à environ trois lieues au large. Le général en chef en conçut

quelque inquiétude; _Sidney Smith_ avait quitté huit jours

auparavant sa croisière pour aller se ravitailler en _Chypre_, et

l'on craignait que ce ne fût son escadre qui revint prendre sa

station devant le port d'Alexandrie.

«Le général _Bonaparte_ avait donné rendez-vous au général _Menou_

et au contre-amiral _Gantheaume_ à la première citerne que l'on

rencontre en allant d'_Alexandrie à Aboukir_, et qui est à une

lieue de ce fort. Il m'ordonna de m'y transporter et de guider ces

deux généraux vers l'endroit où il se trouvait à les attendre. Je

partis avec un seul guide, au risque d'être enlevé par les Arabes,

ce qui dans ce moment eût été jouer de malheur, et je trouvai

effectivement Menon et Gantheaume à l'endroit désigné. _Gantheaume_

prit l'alarme lorsque je lui parlai du bâtiment que nous venions

d'apercevoir; il monta sur une dune de sable pour le reconnaître,

et ne tarda pas à se convaincre que ce navire courait la bordée

vers l'_île de Chypre_; ce qui lui fit conjecturer qu'il avait été

envoyé pour reconnaître ce qui se passait dans le port

d'_Alexandrie_. Il se hâta de rejoindre le général Bonaparte pour

lui faire part des craintes que ce bâtiment lui inspirait, et pour

l'engager à ne pas perdre un instant à s'embarquer.

«L'endroit où nous avions joint le bord de la mer et où nous avions

fait halte est éloigné d'une petite lieue d'_Alexandrie_. Depuis

cet endroit jusqu'à la ville, la côte est bordée de dunes peu

élevées, qui s'abaissent vers la mer en pente douce. Une demi-heure

avant le coucher du soleil nous cheminâmes le long du rivage, et

couverts par les dunes, qui empêchaient notre troupe d'être

aperçue, nous nous dirigeâmes sur le _Pharillon_, situé à la pointe

orientale du Port-Neuf, à un demi-quart de lieue de la ville, de

laquelle on ne pouvait nous découvrir. La nuit était close et

obscure lorsque nous arrivâmes au _Pharillon_, et les chaloupes des

frégates qui devaient s'y trouver pour nous recevoir n'étaient pas

encore arrivées.

«Rendus au lieu de rembarquement, tout le monde mit pied à terre,

et le général _Menou_ envoya un aide de camp en ville pour en

ramener du monde afin de prendre nos chevaux et ceux des cent

cinquante guides ou environ qui allaient s'embarquer avec le

général Bonaparte. Ces chevaux, en attendant, furent abandonnés sur

le rivage aux soins du petit nombre d'individus qu'on laissait à

terre, et au nombre desquels se trouvaient tous les palfreniers

égyptiens accoutumés à _suivre à pied_ leur maître, même dans les

courses les plus pénibles.

«Cependant, quoique nous fussions depuis une demi-heure sur le

rivage, les chaloupes n'arrivaient pas, et au risque de donner

l'éveil à la ville, on fut obligé de brûler des amorces pour les

avertir de notre arrivée et leur indiquer l'endroit où nous étions

à les attendre. Elles répondirent à la fin à ce signal, sans lequel

on ne nous eût trouvés qu'avec beaucoup de temps et de difficulté,

tant la nuit était noire. Les chaloupes arrivées, chacun, sans

distinction de rang ni de grade, s'empressa de s'embarquer, et se

mit pour cela dans l'eau jusqu'aux genoux, tant l'impatience était

grande, et tant on craignait d'être laissé en arrière. C'était à

qui entrerait le premier dans les embarcations, et on se poussait

pour y arriver avec assez peu de ménagement et de considération. Il

en résulta, dans le moment, entre les officiers de l'état-major,

quelques querelles, qui furent oubliées dès qu'on fut arrivé à bord

des frégates.

«Les frégates _le Muiron_ et _le Carrère_, destinées à transporter

le général Bonaparte, son état-major et les officiers-généraux

qu'il emmenait avec lui, étaient mouillées en dehors de la passe du

Port-Neuf, à demi-portée de canon du _Pharillon_. Le général

Bonaparte arriva à neuf heures à bord du _Muiron_. Il faisait un

calme plat, et on se mit à table en arrivant, en formant des voeux

pour obtenir promptement un peu de vent pour appareiller. On

désirait pouvoir, avant le jour, se trouver hors de vue de la

terre, tant par la crainte de la croisière anglaise qui pouvait

reparaître d'un moment à l'autre, qu'à cause de la garnison

d'Alexandrie, dont on craignait le mécontentement à la nouvelle de

l'embarquement du général Bonaparte.

«Le lendemain, 7 fructidor an VII, au lever du soleil, le même

calme régnait encore, et pendant plus de trois heures nous pûmes

distinguer la foule qui s'était portée sur les avances du Port-Neuf

pour nous examiner. Aucun symptôme de mécontentement ne se

manifesta, aucun mouvement n'eut lieu pour s'opposer au départ du

général en chef.

«Vers neuf heures du matin, il s'éleva une légère brise de terre,

dont on se hâta de profiter pour mettre à la voile. Au bout d'une

heure, cette brise fraîchit un peu, et à midi nous avions perdu de

vue les côtes d'Égypte.

«Ce narré simple et fidèle prouve évidemment que le général

Bonaparte n'avait reçu en Égypte aucune dépêche particulière et

secrète qui ait déterminé son départ. Aucun bâtiment n'était arrivé

de France, et on objecterait vainement qu'un courrier avait pu

débarquer et lui remettre secrètement ses dépêches. Un tel

_débarquement secret_ sur la côte d'Égypte, et sous les yeux d'une

armée privée depuis son arrivée dans ce pays de lettres de France,

était une chose physiquement impossible. _Bonaparte_ n'aurait pu

recevoir de communication secrète de cette nature que par

l'intermédiaire de la croisière anglaise, dont le commandant sir

_Sidney Smith_ était trop mal avec lui, et connaissait d'ailleurs

trop bien ses devoirs et les intérêts de son gouvernement pour

consentir à se prêtera un acte de bienveillance aussi

répréhensible.

«Une crainte bien fondée empoisonnait le bonheur que nous

éprouvions de nous voir en route pour retourner dans notre patrie.

Comment, dans une mer aussi étroite, espérer de pouvoir échapper

aux croisières nombreuses et formidables que l'ennemi y entretenait

sur tous les points?... Nos frégates, anciens bâtimens vénitiens,

marchaient si mal, qu'il était évident qu'elles n'eussent pas pu

soutenir une chasse de six heures, et qu'aperçues à midi par des

forces supérieures, elles devaient être prises avant le coucher du

soleil! L'étoile de Bonaparte, qui alors brillait de tout son

éclat, pouvait seule nous faire surmonter les obstacles.

«Le vent favorable qui nous fit quitter les rivages de l'Égypte

nous conduisit en deux jours à la hauteur de _Derne_, sur la côte

du désert de Barbarie, à cent lieues environ d'_Alexandrie_; mais

alors il nous abandonna, et celui de _nord-ouest_, qui pendant neuf

mois règne presque sans interruption dans ces parages, reprit son

empire, et ne cessa pas de souffler pendant vingt-quatre jours

consécutifs: ce vent nous était absolument contraire. La crainte de

rencontrer l'ennemi nous empêchait de courir de grandes bordées,

qui seules auraient pu nous faire gagner du chemin en bonne roule,

et nous forçait à nous tenir toujours à une distance rapprochée de

la côte de Barbarie. Si nous eussions pu passer sur la côte

orientale de l'île de _Candie_, et traverser ensuite l'Archipel,

l'obstacle que nous présentait le vent de _nord-ouest_ eût cessé de

nous contrarier; mais ces parages étaient couverts de vaisseaux

anglais, et l'amiral _Gantheaume_ conduisait en France une tête

trop précieuse pour ne pas éviter leur rencontre.

«Que ces vingt-quatre jours de vent contraire furent longs à

passer!... Tous les jours à midi, lorsqu'on faisait le point, nous

éprouvions une sorte de désespoir en nous retrouvant au même

endroit que la veille, et quelquefois plus en arrière. Souvent l'on

se disait: «Si _Sidney Smith_ est revenu devant Alexandrie dix

jours seulement après notre départ, et qu'après s'en être aperçu il

se soit mis de suite à notre poursuite, et qu'il se soit porté sur

le _cap Bon_, en traversant l'Archipel, il y arrivera

indubitablement avant nous, et nous ne pouvons pas lui

échapper!...»

«Enfin, le 2 ou le 3 complémentaire an VII, le vent passa au

_sud-sud-ouest_, et souffla avec force dans cette partie pendant

huit jours. Le 5 nous passâmes entre _Malte_ et la côte d'Afrique.

Le 1er vendémiaire an VIII nous célébrâmes l'anniversaire _de la

fondation de la république. Bourienne, alors républicain_, fit des

couplets analogues à la fête et _brûlans de patriotisme_. La nuit

suivante nous passâmes entre le _cap Bon_ et la _Sicile_. Ce

passage est le plus favorable pour les croisières. Les Anglais y en

avaient tenu constamment, et, par un bonheur inconcevable, il ne

s'y en trouvait pas dans ce moment. Ce hasard paraissait tenir du

prodige!

«Le vent favorable nous conduisit jusqu'en _Corse_, et le 6

vendémiaire au matin, nous étions par le travers du golfe

d'_Ajaccio_. Le général Bonaparte, ignorant la suite des événemens

militaires depuis le mois de mai, et craignant que l'ennemi ne fut

maître de la _Provence_, résolut de prendre langue en Corse; mais

incertain si cette île était encore en notre possession, il envoya

un des deux petits avisos qui nous accompagnaient communiquer avec

la côte. Ce bâtiment revint bientôt nous annoncer que la Corse

était toujours française, mais qu'il n'avait pu obtenir de

renseignemens plus étendus des misérables pêcheurs auxquels il

avait parlé. La même incertitude existait donc encore sur le sort

de la _Provence_; et comme le vent était depuis quelques instans

redevenu contraire et était repassé au _nord-ouest_, le général

Bonaparte se décida à relâcher à _Ajaccio_. Après avoir fait nos

signaux de reconnaissance, nous entrâmes dans le golfe, qui a près

de trois lieues de profondeur, et au fond duquel est bâtie la

petite ville d'_Ajaccio_. Une _felouque-corsaire_, envoyée du port

pour nous reconnaître, nous joignit à une lieue de la ville; en

apprenant que le général Bonaparte était à notre bord, le capitaine

fit des sabres réitérées de ses petits canons, et prenant les

devans à l'aide de ses rames, ce bâtiment arriva quelques minutes

avant nous devant les bastions de la citadelle, où à l'annonce de

cette nouvelle, et sans avoir reçu aucun ordre, on tira spontané

ment le canon de réjouissance. Les habitans d'_Ajaccio_, surpris de

cette canonnade, se portaient en foule sur le port, où ils

apprirent l'heureuse nouvelle, à laquelle cependant ils

n'ajoutèrent pleinement foi qu'après avoir reconnu leur illustre

compatriote. À peine avions-nous jeté l'ancre, que déjà une foule

d'embarcations chargées d'habitans entouraient nos frégates. L'air

retentissait des cris de _vive Bonaparte!_ La municipalité, en

costume, vint à la poupe, et fit ainsi que tous les citoyens,

éclater sa joie en reconnaissant le général. Cette municipalité fit

au général le narré succinct de tous les événemens politiques et

militaires, et lui apprit la révolution du 30 prairial. Quelle

nouvelle foudroyante pour moi!... Je croyais retrouver mon père à

la fête du gouvernement français; il était errant, proscrit, et

n'avait échappé que de _trois voix_ au décret d'accusation que

voulaient porter contre lui les forcenés qui cherchaient à rétablir

le régime de la terreur, et qui avaient déjà ressuscité la société

des jacobins.

«Bientôt la foule qui entourait les frégates voulut monter à bord.

On lui représenta vainement que nous étions en quarantaine, et que

jamais bâtiment venant du Levant n'en avait été exempté. «Il n'y a

pas de quarantaine pour Bonaparte, pour le sauveur de la France»,

s'écrièrent-ils tous. La municipalité elle-même joignit ses

instances à celles du peuple, et le général se laissa mettre à

terre et se rendit dans sa maison paternelle, qu'il habita pendant

tout le temps de sa relâcher à _Ajaccio_.

«Comme on la vu plus haut, le vent avait passé au _nord-ouest_ au

moment de notre entrée dans le golfe d'_Ajaccio;_ il s'y maintint

neuf jours consécutifs, et rendit inutile une tentative que les

frégates firent dans cet intervalle pour en sortir. Enfin le 14 il

redevint favorable, et nous nous remîmes en route pour _Toulon_.

Nous n'en étions plus qu'à dix lieues, lorsque le 16, une

demi-heure avant le coucher du soleil, _Jugan_, lieutenant de

vaisseau et adjudant du contre-amiral, signala, du haut de la

vergue du grand perroquet, une flotte anglaise dont il compta

vingt-deux voiles, à environ six lieues de distance. C'était la

flotte de _lord Keith_, commandant la croisière devant _Toulon_.

Elle se trouvait, par rapporta nous, sous le soleil couchant, qui,

frappant d'à-plomb sur ses voiles, nous les faisait clairement

distinguer, tandis qu'elle ne pouvait nous apercevoir, puisqu'il

son égard nous nous trouvions dans l'ombre. À l'annonce de

l'ennemi, dont on signala à haute voix le nombre des voiles, un

morne silence succéda tout à coup aux éclats bruyans de joie par

lesquels nous saluions d'avance le rivage de la patrie. L'amiral

_Gantheaume_, homme de peu de tête, la perdit d'abord au point

qu'il voulait, dès le moment même, faire embarquer le général

Bonaparte sur un grand canot pour le faire jeter sur le point de la

côte le plus rapproché. Mais le général se moqua de la proposition,

et déclara qu'il ne prendrait un semblable parti qu'après que les

frégates auraient perdu tout espoir d'échapper aux Anglais, et

qu'elles auraient au moins échangé quelques boulets avec eux.

«On se borna donc à prendre une autre direction et à gouverner sur

le port le plus voisin. Nous ne tardâmes pas à acquérir la

conviction que nos frégates n'avaient pas été aperçues par

l'ennemi, dont les coups de canon de signaux de nuit nous

indiquèrent, par leur direction, qu'il prenait la bordée du large.

À minuit nous étions très-près de la côte, dont nous nous

éloignâmes un peu pour attendre le jour, et à huit heures du matin,

le 17 _vendémiaire an VIII_, nous mouillâmes dans la baie de _San

Raphao_, à une portée de canon du village de ce nom, qui n'est

éloigné de _Fréjus_ que d'une demi-lieue.

«Le général Bonaparte envoya aussitôt un officier de marine à terre

pour annoncer qu'il se trouvait à bord, et que dès ce moment il se

mettait en quarantaine. Cet officier ne tarda pas à revenir,

ramenant à sa suite plusieurs canots, dans lesquels se trouvait la

municipalité de _San Raphao_ et les principaux habitans de

l'endroit. Malgré notre opposition et les défenses les plus

formelles, les officiers municipaux escaladèrent le bord de la

frégate, et déclarèrent qu'il ne pouvait y avoir de quarantaine

pour celui qui venait sauver la France et mettre la _Provence_ à

l'abri de l'invasion ennemie, dont elle était menacée. Bonaparte se

laissa faire encore une fois, et donnant ainsi, en apparence malgré

lui, le premier et peut-être le dernier exemple d'infraction aux

lois de la quarantaine, il se rendit de suite à terre et s'achemina

vers _Fréjus_ au milieu de la population de cette ville, qui

s'était portée à sa rencontre. L'après-midi du même jour il était

déjà sur la route de Paris. Les acclamations d'allégresse des

citoyens de toutes les classes et de toutes les opinions

l'accompagnèrent jusque dans la capitale. Jamais mortel ne fut

accueilli avec plus d'enthousiasme et de bénédictions, et ce

triomphe est sans contredit le plus complet et le plus honorable de

tous ceux que lui a décernés la reconnaissance publique. Celui-là

du moins fut entièrement spontané, et ne fut pas provoqué. La ville

de Lyon se distingua particulièrement à cet égard, et pendant la

journée qu'il passa dans cette ville, plus de _trente mille

habitans_ encombrèrent le _quai des Célestins_, sur lequel il était

logé, et s'y succédèrent sans interruption, l'applaudissant avec

ivresse toutes les fois que, cédant à leurs instances, il

paraissait à son balcon.»

Je pense qu'on ne lira pas sans intérêt, à la suite de celle-ci, la note

d'un de mes meilleurs amis, homme tranquille s'il en fut, et qui

pourtant, en dépit de la volonté de l'homme le plus volontaire du monde,

revint aussi en France avec lui par la même occasion.

Note fournie par M. Parceval de Grandmaison.

«Mon retour d'Égypte a été accompagné de circonstances qui en ont

gravé le souvenir dans ma mémoire, et les impressions qu'elles

m'ont fait éprouver n'ont point été affaiblies par le temps. Je

vais tâcher de les retracer.

«Une lettre que j'avais reçue de ma femme lorsque j'étais à Suez

m'avait appris l'état de pénurie dans lequel mon absence l'avait

précipitée. La vente de ses diamans était devenue sa dernière

ressource, et l'expédition de Syrie, dont l'issue a été si

malheureuse, n'étant pas encore terminée, me laissait dans une

ignorance absolue du sort de notre armée et des moyens qui me

restaient de revenir en France. Je restai long-temps dans cette

anxiété cruelle, et quand j'appris le retour de Bonaparte au Caire,

ayant rempli le but de ma mission à Suez, je vins le rejoindre sans

même avoir été rappelé par lui. Je mis sous ses yeux la lettre

alarmante que j'avais reçue de ma femme. Touché de ma situation, il

me pardonna la brusquerie de mon retour, m'autorisa à revenir en

France avec Denon, qui attendait la première occasion de

s'embarquer à Alexandrie, et porta même la bienveillance jusqu'à

m'offrir une traite de cent louis sur son frère Lucien, pour venir

au secours de ma femme. Il dit à Bourrienne, son secrétaire, de me

la remettre, et m'autorisa verbalement à partir avec Denon pour la

France dès que j'en trouverais l'occasion. Or je savais que

Bonaparte avait promis à Denon de ne pas retourner en France sans

l'y ramener. Différentes particularités qu'il est inutile

d'expliquer m'avaient fait pressentir le retour secret et prochain

du général, de sorte que je fis mes préparatifs, et me tins prêt à

le rejoindre à Alexandrie au premier signe de son départ: ce moment

ne tarda point à se présenter.

«Je dînais et soupais tous les jours avec les principaux membres de

la commission d'Égypte. Un soir que nous étions réunis à souper, un

guide vint de la part du général en chef nous dire que sa voiture

était à notre porte, où elle attendait nos collègues Monge et

Berthollet pour les conduire auprès de lui. Je n'entreprendrai pas

de peindre la surprise de mes convives, pour qui ce message fut un

trait de lumière: il n'est pas d'expressions capables de la rendre.

Je me presse d'arriver au moment de mon départ; ma malle et mon

passe-port étaient prêts; je me rendis à Boulak, où je me procurai

une embarcation pour descendre le Nil jusqu'à Ramanieh, bourgade

séparée d'Alexandrie par un désert de vingt-deux lieues.

J'accompagnais les guides du général, qui avaient ordre de venir le

trouver. Le commandant des chameaux qui nous étaient nécessaires

pour la traversée du désert, se détermina difficilement à nous en

donner, attendu qu'une horde d'Arabes bédouins ne manquerait pas de

nous attaquer à Birket, passage où ils s'embusquaient

ordinairement; sa prophétie se vérifia; nous fûmes attaqués par un

camp volant de ces brigands, qui nous apparurent comme des points

noirs sous l'horizon. À peine quelques instans s'étaient écoulés

qu'ils voltigèrent autour de nous. Le sifflement de leurs balles et

des nôtres ne tarda point à se faire entendre. Il n'y eut point

d'engagement, mais beaucoup de poudre brûlée. Après avoir cavalcade

long-temps autour de nous sans oser nous attaquer autrement que par

le feu de la mousqueterie, ils s'éloignèrent, nous étions épuisés

de fatigue et de soif, et les outres que portaient nos chameaux

étaient vides. Nous savions qu'une source coulait sur notre droite,

à un quart de lieue, mais le mirage et toutes ses illusions nous

présentaient le Nil à notre gauche, et quoique ce phénomène fût

connu des soldats, l'imitation du fleuve était si parfaite, qu'il

fut très-difficile de les dissuader. Enfin, tournant vers notre

droite, nous trouvâmes la source qui nous rafraîchit, et nous

continuâmes de faire roule vers Alexandrie. Arrivés près de la

ville, nous aperçûmes une vedette qui nous dit que Bonaparte

s'était embarqué la veille dans la rade d'Aboukir. Consternés de

cette nouvelle, nous entrons dans la cité. Tournant mes yeux vers

le port, j'aperçois deux frégates qui étaient dans la rade et

appareillaient pour partir. Je crie aux guides qui m'accompagnent:

«Les voilà! les voilà qui vous attendent; hâtez-vous, il est encore

temps.» À ces mots, nous nous précipitons vers le port, nous nous

emparons de plusieurs barques, et nous abordons la frégate _le

Muiron_, où les guides attendus par Bonaparte sont reçus sans

difficulté. Ma position était bien plus équivoque que la leur; on

ne comptait point sur mon arrivée, et elle ne pouvait être

justifiée que par l'autorisation verbale que Bonaparte m'avait

donnée de partir avec Denon, que je savais être sur l'une des deux

frégates. Une scène assez vive venait de se passer à bord du

_Muiron_, où l'administrateur sanitaire de l'armée d'Égypte, nommé

le Blanc, s'était caché dans l'espoir de partir _incognito_. Le

général, en étant instruit, l'avait renvoyé à Alexandrie après

l'avoir traité avec une grande sévérité. J'ignorais cette

particularité, qui ayant donné beaucoup d'humeur à Bonaparte,

rendait mon entreprise très-périlleuse. D'ailleurs, elle n'eût

point changé ma résolution, qui était bien arrêtée. Je monte à bord

du _Muiron_, et je demande à parler au général. On se préparait à

partir, et il était cinq heures du matin. J'apercevais différens

officiers de ma connaissance qui, ayant vu la déconfiture de

l'administrateur sanitaire, s'attendaient à me voir éprouver le

même sort, et feignaient de ne pas me reconnaître. Aucun ne voulait

m'annoncer,

Ils semblaient éviter ma présence importune,

Et la contagion de ma triste fortune,

quand je vis l'amiral Gantheaume se précipiter vers moi, en

s'écriant: «Quoi! Parceval, c'est tous! que venez-vous faire ici?

les ordres les plus sévères me défendent de laisser arriver

personne. Descendez sur-le-champ, vous ne pouvez rester ici un seul

instant.» J'alléguai que j'étais chargé de remettre au général des

dépêches d'une grande importance de la part du général Lanusse, qui

me les avait remises à Damiette. Il me pressa de les lui donner; je

m'y refusai, lui déclarant qu'il m'était recommandé de les remettre

à Bonaparte en main propre. «Je n'entends rien à tout cela, me

répondit Gantheaume; je ne connais que l'ordre que j'ai reçu; il

est positif, ainsi descendez.--En ce cas, lui dis-je, je vais

descendre, mais envoyez-moi Monge à qui je remettrai mes dépêches.»

Il y consent, me fait retirer dans mon embarcation, et s'acquitte

de la promesse qu'il m'a faite. Monge parait bientôt sur le bord du

navire. Je l'invite à descendre pour que je lui parle et lui

remette mes dépêches. «Je ne puis descendre, me répond-il.--En ce

cas, je vais monter.--Ne montez pas; si vous montez, je me retire.»

Alors une résolution désespérée s'empara de moi, j'escaladai

l'échelle par laquelle j'étais monté à bord du navire, je m'emparai

de mon collègue, lui remis les dépêches dont j'étais chargé, et lui

dis l'autorisation que m'avait donnée Bonaparte de partir avec

Denon. J'étais, en lui parlant, dans une agitation que je ne puis

exprimer; tout mon avenir était dans le succès de ma demande, et

cette pensée m'inspira une éloquence que je n'eus jamais à un

pareil degré. Monge connaissait la lettre que j'avais reçue de ma

femme, et il avait pris part à ma position. Il était ému, mais ne

me paraissait point déterminé à parler pour moi au général. Je le

pressai, le conjurai, au nom de l'amitié qu'il me portait, de ne

pas m'abandonner dans la conjoncture critique où je me trouvais. Je

lui dis que Bonaparte, engagé envers moi par une permission

positive, ne pouvait pas manquer à sa parole, et que m'ayant

toujours témoigné de la bienveillance, il ne me repousserait pas,

si j'étais appuyé par lui; que, du reste, ma résolution était

prise, et qu'on ne me ferait redescendre du navire qu'en m'en

précipitant; j'ajoutai tout ce qu'une situation aussi violente que

la mienne pouvait m'inspirer, revenant toujours à l'autorisation

formelle que Bonaparte m'avait donnée de partir avec Denon. Je vis

dans les yeux de Monge qu'il était fort ému, et je le pressai alors

si vivement que, triomphant de son extrême répugnance, il se décida

à parler au général. 11 était environ cinq heures du matin.

«Attends-moi ici, me dit-il, je vais le «réveiller», et il me

quitta. Le coeur me battait d'espérance et de crainte. Berthollet,

instruit de mon arrivée, vint me trouver et s'entretenir avec moi

pendant que Monge s'éloignait; il me parut épouvanté de mon audace,

convenant toutefois que l'autorisation que m'avait donnée le

général pouvait être d'un grand poids auprès de lui, lorsqu'un

employé qui avait été mon commis à Suez, et qui, ayant fait route

avec moi, était resté dans notre embarcation, craignant de n'être

point reçu à bord de la frégate, se mit à vociférer d'une manière

lamentable: «Et moi donc, moi! est-ce que je ne partirai

point?--Qui êtes-vous? lui dit Berthollet.--Je suis, répondit-il,

le commis de M. Parceval»; et il fit en cela une grande faute, car

je lui avais recommandé de dire, si je parvenais à être admis,

qu'il était mon domestique. J'étais d'ailleurs très-alarmé de sa

réclamation prématurée, qui pouvait me perdre. Berthollet, non

moins alarmé que moi de cet incident, fut en informer le général,

ce qui fut sur le point de ruiner toutes mes espérances. Sans cela,

tout allait le mieux du monde; Monge avait obtenu de Bonaparte la

permission que je désirais, et déjà le général Berthier, qu'il

était allé trouver, avait signé l'ordre donné au capitaine du

_Carrère_, qui naviguait de conserve avec _le Muiron_, de me

recevoir à son bord, lorsque Bonaparte, instruit de la présence du

commis qui demandait à partir avec moi, entra dans une colère

inexprimable, en déclarant qu'il ne voulait admettre qui que ce

fût, et qu'il fallait renvoyer tous ceux qui se présentaient. De

telle sorte que Monge, revenant avec l'ordre signé par le général

Berthier de me recevoir à bord du _Carrère_, qui allait naviguer de

conserve avec _le Muiron_, s'aperçut avec surprise que la face des

choses était absolument changée. Il pressa, pria, supplia Bonaparte

de ne rien changer à ses premières dispositions, et parvint à le

calmer en ma faveur, en lui disant qu'on allait renvoyer mon

compagnon de voyage; ce qui fut exécuté sur-le-champ, au grand

désespoir de celui-ci qui jetait les hauts cris et fut reconduit au

rivage d'Alexandrie, dont il ne revint qu'après la capitulation du

général Menou. On me remit l'ordre du général de me recevoir à bord

du _Carrère_, où je me présentai, et qui était commandé par mon ami

le capitaine Dumanoir, qui me reçut à bras ouverts. J'y trouvai

Denon avec les trois généraux Lannes, Murat et Marmont, qui

m'accueillirent parfaitement, et les deux frégates mirent à la

voile pour revenir en France.

]

[30: _Fontenelle_, compositeur qui n'était pas sans mérite. Il a donné à

l'Opéra une _Hécube_, ouvrage sévère et dans le système de Gluck, dont

il était sectateur enthousiaste. Il a donné aussi au même théâtre une

_Médée_. Le premier de ces deux opéras seul a obtenu du succès. Le

second, quoique moins bien accueilli que le premier, n'était pas dénué

de mérite.

_Fontenelle_ était un homme de moeurs fort simples et d'un esprit

vraiment philanthropique. Il est mort comme il avait vécu, en

philosophe, il y a quelques années, désignant pour ses héritiers ses

domestiques et les pauvres de Ville-d'Avray, commune sur laquelle était

la petite maison qu'il avait choisie pour retraite.]

[31: _Vie politique et militaire de Napoléon_.]

[32: _Lavalette_ s'était trompé une autre fois encore à mon sujet dans

ses Mémoires. Il y disait, et cela se trouve dans un extrait qui a été

publié par _la Revue de Paris_: «Des musiciens, aujourd'hui morts de

vieillesse, ont _beuglé_ au dîner du Directoire une cantate d'Arnault

sur la musique de Méhul.»

Je n'ai jamais chanté que ce que j'aimais ou que ce que j'admirais. Je

n'ai jamais aimé ni admiré le Directoire.

L'honorable littérateur qui a présidé à la publication des Mémoires de

Lavalette, sur ma réclamation, en a fait disparaître cette erreur, et en

cela il a fait en galant homme ce que certainement l'auteur aurait fait

lui-même; mais comme je n'ai pas pu réclamer contre le trait qui donne

lieu à cette note, dont je n'ai eu connaissance que par la publication

de l'ouvrage, ce trait, qui pèche au moins par l'exactitude, est resté.

C'est un des inconvéniens attachés à la publication des Mémoires

posthumes. Par respect pour l'auteur, l'éditeur y maintient quelquefois

des torts que l'auteur aurait réparés s'il avait pu se relire. Celui-ci

est bien léger; je ne l'eusse pas relevé, s'il n'appartenait pas à un

homme dont la mémoire m'est chère, et avec qui j'étais lié d'amitié.]

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 53 / 53 题