II

C'est un des charmes de ce pays crozonnais, qu'on s'y peut attendre à

toutes les surprises. On imaginerait difficilement une côte plus riche

en contrastes. L'exquis et le farouche s'y coudoient; et, lorsqu'on

pense avoir tout exploré, c'est le plus admirable, le plus saisissant,

qu'il reste à découvrir.

J'en fis l'épreuve, le lendemain, quand notre excellent hôtelier, M.

Pia, devenu notre guide, nous eut emmenés à l'extrême pointe, vers le

cap de la Chèvre, vers Dinan, vers le Toulinguet.

On se fût d'abord cru en plein désert. Le défilé des monotones croupes

chauves semblait devoir se prolonger indéfiniment, jusqu'aux derniers

confins de l'étendue. Et, tout à coup, cela s'arrêta net, comme dans un

sursaut de bête cabrée. La falaise dévalait à pic dans l'abîme et mirait

en une mer toute neuve, aux colorations ardentes, les architectures les

plus imprévues. On avait l'impression de quelque Babel océanique, bâtie

par des maçons fabuleux, aux âges d'avant l'homme. Forteresse ou temple,

on n'aurait su dire. Parfois, une gigantesque ogive de granit brut

ouvrait sur une terrasse verdoyante et fleurie, sorte de jardin

suspendu, artistement aménagé en un lit de sieste pour les fées marines,

les étincelantes déités des eaux.

Car c'est tout naturellement que les images légendaires s'évoquent en

ces lieux. Elles s'imposent d'elles-mêmes à l'esprit le moins poétique,

devant la surhumaine, la prestigieuse majesté du décor. Il n'y a ici

qu'une définition qui convienne: c'est un paysage de mythologie.

Et ce qui s'étale sous le ciel libre n'est rien auprès des splendeurs

cachées. Pour peu que, à mer basse, le soleil déclinant, vous vous

risquiez dans l'étroit sentier de précipice qui plonge vers la grève, un

monde vous est révélé, qui vous arrache, dès le seuil, un cri de stupeur

et d'émerveillement. Par la baie lumineuse d'un pylône cyclopéen, voici

se creuser, dans les entrailles vives du roc, une espèce de basilique

souterraine, une de ces étonnantes demeures de songe comme en vit seule

surgir dans ses extases la fantaisie délirante des conteurs orientaux.

Il n'y a pas de mots pour peindre de tels miracles de somptuosité. Des

ruissellements de pierres précieuses coulent le long des parois, la

voûte en est lambrissée, et le parquet lui-même, chaque jour lavé, poli

par la vague, s'embrase de tous les feux d'une mosaïque invraisemblable,

sertie d'émeraude, d'améthyste, de topaze et de diamant. Cela tient de

l'hallucination, du prodige. On hésite, interdit, comme les antiques

quêteurs d'aventures, quand, devant leurs yeux éblouis,

s'entre-bâillaient les profondeurs magiques du Vénusberg ou du Monte

della Sibylla.

Ce n'est pas sans un frisson de crainte superstitieuse que l'on franchit

l'entrée. On se demande si on ne viole pas je ne sais quel mystère

auguste et redoutable. Si vaste que soit le silence, on le sent habité

par une présence invisible, et comme tout vibrant encore d'un écho qui

viendrait de s'assoupir. On a l'impression de quelque chose de tragique

et de sacré. Les pourpres violentes qui bariolent les murs ont l'air

d'éclaboussures de sang frais. On rêve d'un Titan blessé qui se serait

réfugié là pour mourir.

Précisément, dans une des chapelles latérales, les gens de la Pointe

vous montrent une masse rocheuse qu'ils désignent par ce vocable

suggestif: le Tombeau. Et vous diriez, en effet, d'une sépulture

monumentale sculptée dans un enfeu. A la partie supérieure, le quartz,

labouré d'ondulations et de plis, donne l'illusion d'un linceul

recouvrant une forme couchée. Il semble, par instants, que l'on entende

respirer la pierre. C'est dans une grotte toute pareille que Morgane,

fille du prince de Tintagel, dut emporter le grand vaincu de la

Table-Ronde, le fils agonisant d'Uter Pendragon, pour le panser de ses

mains pieuses et l'endormir avec des charmes.

Au sortir de la merveilleuse caverne des grèves, nous fûmes entourés par

une nuée de moussaillons, enfants de cette côte, et qui vivent perchés

sur le rebord de la falaise, à la manière des goélands. Un d'eux nous

dit:

--Les nuits de claire lune, à mer pleine, on entend s'élever une voix de

femme qui tantôt soupire, et tantôt fredonne un refrain triste, dans une

langue inconnue.

Et nous eûmes plaisir à songer que c'était votre voix, ô fée

d'Avalon,--que c'était votre voix magique berçant le sommeil enchanté

d'Arthur.

La terre du passé · 第 63 / 103 题