VEILLÉE D'AOÛT

C'était un soir, à Ouessant, dans l'auberge que j'ai décrite

ailleurs[6], avec sa salle basse, ornée de meubles qui furent des

épaves, et ses deux lucarnes aux rideaux retroussés, ouvrant sur une

ruelle étroite au bout de laquelle gronde la mer.

[6] Le _Sang de la Sirène_.

Un groupe d'Ouessantins fraternisaient, le verre en main, avec des

«îliens» de Batz, débarqués de la veille. La conversation, hésitante

d'abord, s'était promptement animée. On en vint à opposer l'une à

l'autre les deux terres, à vanter leurs mérites respectifs, les

avantages et les beautés propres à chacune d'elles, surtout les rudes

dompteurs de flots qu'elles s'honorent à l'envi d'avoir enfantés.

Ceux d'Ouessant citaient des noms par centaines, en une sorte de litanie

homérique: noms de pilotes, de sauveteurs, demeurés illustres dans les

fastes de l'île, mais dont la gloire n'a jamais franchi la passe

redoutée du Fromveur, sauf peut-être, en quelque rare circonstance, pour

être inscrite au livre, que nul ne feuillette, des annales du prix

Montyon. Les hommes de Batz, l'oeil narquois, attendirent, en souriant

dans leur barbe, que la kyrielle fût terminée; puis, l'un d'eux se leva

et dit:

--Nous autres, voilà: nous avons Trémintin!

Ce seul nom, jeté d'une voix tranquille, produisit sur l'assistance un

effet surprenant. Il y eut un moment de silence quasi religieux;

quelques Ouessantins ôtèrent leurs bérets. Un vieux se souvint d'avoir

connu Trémintin, d'avoir trinqué avec lui; il évoqua ses traits, son air

simple et bon enfant, la franchise et la douceur de ses yeux. Dès lors,

il ne fut plus question que du «brave pilote».

L'insulaire qui, le premier, avait prononcé son nom se trouvait être de

sa parenté: il avait été bercé sur ses genoux, avait retenu de sa bouche

le récit, vingt fois conté, de son héroïque aventure. Sur la prière des

Ouessantins, il le conta lui-même tel exactement qu'il l'avait entendu.

Il montra le _Panayoti_ entouré de barques ennemies, le pont envahi par

les pirates.

«--Comment nous débarrasser de cette racaille, lieutenant?

»--En les faisant sauter avec nous, Trémintin...»

La soute aux poudres est ouverte, l'enseigne Bisson y lance un brandon

enflammé.

»--Adieu, Trémintin!

»--Au revoir là-haut, lieutenant!»

Un peu de fumée blanche, un fracas formidable, et voilà tout le monde en

l'air. Trémintin cependant a eu le temps de faire le signe de la croix

et de se recommander à Notre-Dame. Et maintenant, en route pour le

Paradis!...

Mais le Paradis ne veut pas encore de lui. Après une tournée dans les

nuages, il se réveille au fond de la mer. L'eau salée, ça le connaît; il

y est chez lui: un bon coup de jarret le ramène à la surface. Il

s'ébroue, respire longuement, lève les yeux vers le ciel nocturne, piqué

d'étoiles et, là-bas, devant lui, debout sur les vagues encore agitées

par l'explosion, il voit se dessiner une svelte image de femme qu'à son

accoutrement il reconnaît pour la Vierge de Roscoff. Elle sourit,

incline la tête, semble lui crier: «Courage, Trémintin! Tu reverras ton

pays de Bretagne, et la flèche du Kreisker, et ta maison de l'Ile de

Batz». L'apparition s'évanouit; mais, au même instant, il se sent la

figure frôlée par un cordage: c'est un bout de filin qui traîne à

l'arrière d'une yole turque, fuyant à force de rames; il s'y cramponne

des deux mains et se fait remorquer ainsi jusqu'à terre. Il était sauvé.

Le narrateur ajouta:

--Jusqu'à la fin de ses jours, mon grand-oncle fut dévot à la Vierge.

«Sans elle, aimait-il à répéter, les crabes de la Méditerranée auraient

depuis longtemps nettoyé mes os.»

Gravement, les autres conclurent:

--C'est une grande sainte. S'ils ne l'avaient pas, les marins seraient

comme des enfants sans mère.

On but, à la ronde, à la mémoire de Trémintin, et les anecdotes se

succédèrent sur le compte de l'humble héros. Les moindres épisodes de sa

vie furent relatés. L'histoire de son voyage à la cour est inédite.

Rapatrié à l'Ile de Batz, le pilote achevait de s'y remettre de ses

innombrables blessures, quand, un jour, arriva du ministère de la marine

un grand pli cacheté: le roi--Louis-Philippe, au dire du

conteur--témoignait un pressant désir de voir Trémintin et le mandait à

Paris. Sa femme, Chaïc-Al-Lez, insista pour l'accompagner; elle

craignait pour lui les fatigues de la route, d'autant plus qu'en îlienne

qui n'avait jamais quitté son île, elle s'imaginait Paris à l'autre

extrémité du monde. Elle revêtit donc ses plus beaux atours, sa coiffe

de fil de lin, l'ample jupe qu'elle ne portait qu'une fois l'an, le

dimanche de Pâques, son tablier garni de dentelles et son petit châle de

mérinos noir brodé de fleurs de soie; puis, tous deux prirent la

diligence à Morlaix, munis d'un fort panier de provisions.

Aux Tuileries, on leur fit l'accueil le plus chaleureux, et la bonne

îlienne eut un succès presque égal à celui de son mari. Mais tous ces

honneurs la troublaient sans la séduire. Et, d'ailleurs, avec sa finesse

de paysanne, elle eut bientôt remarqué que la flatteuse curiosité dont

Trémintin et elle étaient l'objet n'allait pas sans quelque ironie.

Impatientée, un peu froissée aussi, elle tira le pilote par le bord de

sa vareuse et lui dit en breton:

--_Yvoun, deomp d'ar gèr!_ (Yves, retournons-nous-en chez nous!)

A quoi Louis-Philippe, se figurant avoir compris, au moins le dernier

mot, se hâta de répondre:

--Oui, oui, ma brave femme, vous pouvez être tranquille, nous

l'enverrons encore à la _guerre_.

Vous pensez si Chaïc-Al-Lez rit fort, à part soi, de ce quiproquo et si,

à l'Ile de Batz, les commères en firent des gorges chaudes. La chose

passa même en proverbe. Et l'on dit encore dans le pays, de quelqu'un

qui veut parler de ce qu'il ne sait pas, qu'il s'y entend à peu près

aussi bien que le roi de France au breton.

... Mais je me demande si à transcrire ces propos on ne leur enlève pas

tout leur charme. Ils ne valent, en réalité, que sur les lèvres d'un

homme de mer, devant un auditoire d'âmes simples et dans le cadre fruste

d'une auberge d'Ouessant, perdue au large des grandes eaux.

La terre du passé · 第 53 / 103 题