LETTRE D'ISLANDE

Juillet 1894.

Depuis près d'un mois que l'événement s'est passé, tout a été dit sur la

tragique impression produite dans l'univers civilisé par l'assassinat du

Président Carnot. Si je me permets d'y revenir à si long intervalle,

c'est avec la pensée qu'on ne laisserait pas de trouver quelque intérêt

aux «notations» qui vont suivre. Cet intérêt, elles l'empruntent moins

au sentiment qui les a dictées,--le cri partout a été le même,--qu'au

milieu très spécial et, à vrai dire, unique où elles ont été consignées

par écrit. Je les extrais d'une lettre dont on vient de me donner

communication et qui arrive, sinon du pôle, du moins de ses alentours

immédiats.

Ils sont là-bas, «à Islande», comme parlent les Paimpolais, ils sont de

cent cinquante à deux cents navires qui forment dans les eaux de la mer

hyperborée une sorte d'archipel flottant, sans autres attaches avec la

mère patrie que les rares visites des croiseurs de l'État chargés de la

police des lieux de pêche. Une population de trois mille marins environ

les monte, Bretons, Picards, Flamands, la fine fleur de nos matelots de

la Manche. Les Bretons dominent, et particulièrement les hommes de

l'Armor trégorrois, de Perros-Guirec à Paimpol. Ce sont, pour la

plupart, des Celtes à la manière antique, avec de grands corps souples

et musclés, avec des âmes primitives et incomplètes, à la fois rudes et

tendres, capables d'audace et de puérilité, des âmes d'enfants et de

héros.

Vers la mi-février, vêtus du gilet de laine bleue que leurs femmes ont

passé l'hiver à tricoter, le ciré jeté en travers sur l'épaule, ils

descendent aux ports d'embarquement. Les goélettes aux gréements

compliqués sont rangées en file, toutes voiles tendues, le long des

quais. Le clergé local--je l'ai dit tantôt--s'avance en grande pompe et

les bénit; une par une, elles cinglent vers la haute mer: telle une

théorie de nefs sacrées. On les suit longtemps des yeux. Sur le rebord

des falaises, sur la pointe des caps aigus qui fendent les flots du

large de leurs proues immobiles, des mouchoirs s'agitent, saluant jusque

par delà les limites extrêmes de l'horizon le départ, quelquefois

éternel, des «Islandais».

La lettre que j'ai là sur ma table, c'est un de ces Islandais qui l'a

écrite,--un homme de quelque culture néanmoins, un «capitaine», proche

parent, d'ailleurs, de ce Guillaume Floury qui, s'il faut en croire les

racontars littéraires, a servi de prototype au Yann Gaos de Loti.

Représentez-vous un bon géant des légendes, une figure mâle, adoucie

d'un je ne sais quoi de féminin qui se remarque souvent, en ce pays,

même dans les traits les plus virils, une belle barbe noble et frisée de

dieu assyrien, et des yeux clairs, d'un bleu déteint, aux prunelles

dilatées et comme infinisées par le spectacle des vastes houles mornes

et brumeuses où, chaque année, six mois durant, il est accoutumé de

vivre.

Sa lettre est datée du Faxa-Fiord, à cinq milles au large de Reikjavik,

dans les parages occidentaux de l'île.

«Mauvais temps et mauvaises nouvelles», écrit-il; «depuis tantôt dix ans

que je fais la campagne, je n'ai pas encore vu saison pareille. Nous

avons très froid. Les hommes ont les mains coupées par les lignes et

grelottent tout le jour, comme s'ils avaient la fièvre, à cause des

grands paquets d'eau glacée que le ciel leur vide dessus, presque sans

discontinuer. Ajoutez que le poisson mord peu. Quoique sur un fond

excellent, nous n'en sommes, à mon bord, qu'à nos dix-huit mille morues,

juste la moitié moins que l'an passé. Tout ça n'est pas gai; et pas

n'est besoin de vous dire que nous n'avons guère de coeur à chanter,

malgré que d'habitude nous ne soyons points des pleurards... Voici,

outre cela, que nous apprenons la triste mort de M. Carnot. Les

_chasseurs_[3], qui viennent d'arriver, nous ont apporté les journaux

qui en parlent. Ça nous a donné comme une sueur. On nous eût avertis que

nous coulions, que nous n'aurions pas eu les sangs plus remués. J'ai dit

aux babordais, qui étaient de pêche:

[3] On appelle ainsi les navires chargés du ravitaillement des

goélettes de pêche. Ils quittent les ports bretons dans le courant

de juin, emportant de nouvelles provisions de sel, et rentrent avec

la morue déjà pêchée durant les premiers mois.

»--Amenez vos lignes. Nous allons lire cela dans l'entrepont.

»Les tribordais, réveillés en sursaut, se sont levés de leurs couchettes

et j'ai fait la lecture devant tout l'équipage accroupi en cercle autour

de moi. Quand j'ai eu fini, nous sommes restés là à rêver tristement,

sans courage. Personne ne trouvait rien à dire, mais plus d'un avait des

larmes aux yeux, et il y en avait d'autres qui juraient en dedans.

Jamais je n'aurais pensé que d'apprendre la mort du Président de la

République nous eût fait une peine si profonde. Mes hommes ne le

connaissaient guère que par les portraits qu'ils avaient vus de lui,

dans les auberges du pays, et même quelques-uns se rappellent si peu son

image, qu'ils la confondent avec celle de Mac-Mahon. Ils n'ont pas été

pour cela moins navrés. Peut-être même qu'en France vous n'avez pas été

aussi secoués que nous par cette nouvelle. Quand on est, comme nous,

loin de la patrie, isolés et quasi perdus en des parages où il ne fait,

comme au purgatoire, ni jour ni nuit, ballottés sur une mer sinistre

qu'on a dénommée à juste titre «le cimetière des navires», on est porté

à s'exagérer les choses et, si elles sont pénibles, à en souffrir plus

vivement...»

Je saute une page de détails intimes et personnels.

Qui n'a présente à la mémoire la description, d'une poésie si intense et

d'un réalisme si précis, qui ouvre _Pêcheur d'Islande_? On se rappelle,

dans ce logis sombre sentant la saumure et la mer, dans ce gîte trop bas

s'effilant par un bout «comme l'intérieur d'une grande mouette vidée»,

on se rappelle la petite Vierge en faïence, fixée sur une planchette

contre le panneau du fond, avec la note fraîche de sa robe rouge et

bleue «au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de

bois». Comme la plupart de ceux qui vivent dans le péril incessant des

eaux, les «Islandais» sont gens pieux, d'une piété intermittente

peut-être, mais qui est chez eux chose de tempérament et, aux heures de

crises, remonte tout de suite à fleur d'âme. Il en est même qui ne se

mettent en pêche qu'après avoir prié. Je me souviens d'avoir entendu

dire à l'un d'eux: «J'ai pris plus d'une morue avec un signe de croix.»

En règle générale, ils observent le dimanche, et ils célèbrent messe et

vêpres à leur façon, en chantant des cantiques. Un des leurs, celui qui

a la plus belle voix, remplit, dans la mesure du possible, les fonctions

d'officiant. On lui décerne le titre de «sacristain du bord».

«Quand le soleil a été bas sur l'horizon», reprend plus loin l'auteur de

la lettre, «le sacristain du bord, s'avançant vers moi, m'a dit:

»--Capitaine, c'est le moment du soir en notre pays. Si vous voulez,

nous allons faire comme chez nous, pour une fois, et réciter les

_grâces_ en commun.

»Il s'était déjà concerté avec les autres... Nous avons tous écouté la

prière, qui assis sur le plat-bord et appuyé au bastingage, qui debout

sur le pont, parmi les morues saignantes, empilées en tas. Pour

commencer, nous n'avions pas ôté nos _suroîts_, par crainte de nous

geler le crâne au vent de neige qui soufflait devers les montagnes de

l'île, mais, lorsque le sacristain, élevant la voix, a prononcé en

breton: «--Et maintenant disons un _De profundis_ pour le repos de l'âme

de M. Carnot», nous n'avons plus songé à rien d'autre, et nous nous

sommes tous découverts d'un seul geste. Je ne crois pas que nous ayons

jamais été aussi émus, même quand nous avons eu à étendre sur la planche

le cadavre de l'un d'entre nous pour le faire glisser à la mer...»

J'arrête là ces extraits. Peut-être trouvera-t-on, comme moi, que les

scènes qu'ils retracent ne manquent pas d'une certaine grandeur. Puisse

cet hommage lointain des exilés d'Islande être doux aux mânes du

Président Carnot!

La terre du passé · 第 38 / 103 题