IV

C'est le matin, maintenant. Je suis venu m'asseoir sur un vaste

entablement de roches qui domine le village, et, de ce lieu, à cette

heure, dans l'éveil frissonnant du jour, je conçois sous l'influence de

quel ravissement les Bretons ont donné à cette terre son nom de

_Sklerder_, de Clarté. Tout y est lumière, en effet. On a l'impression

d'être en haute mer, sur le pont rasé d'un navire immense. Le ciel et

les eaux vous enveloppent de leur flamboyant éclat, et il n'est pas

jusqu'aux énormes mastodontes de pierre, vautrés dans cette solitude

préhistorique, qui ne brillent au moindre rayon de soleil, constellés

d'une scintillante poussière de mica. Des îles tremblent sur l'horizon,

dans une auréole de vapeur d'or. Et le spectacle est vraiment

féerique...

Cependant, la bourgade s'anime peu à peu. De Ploumanac'h, de Trégastel,

de tous les petits clans marins épars sur la côte, des groupes accourent

à l'appel des cloches, les hommes en tricots noirs ou bleus, les femmes

en _catioles_ de dentelles, le buste drapé dans de longs châles de

couleurs vives dont les franges leur tombent jusque sur les talons.

La mélopée des mendiants monte plus vibrante, et deux _sonneurs_

nomades, adossés à l'un des contreforts de l'église, font rage sur leurs

instruments, puis, soudain, s'interrompent de souffler, l'un dans son

biniou, l'autre dans sa bombarde, pour entonner entre deux airs un

lamentable couplet de complainte. C'est, du reste, la seule note locale.

Le gueux à la paillasse avait raison: c'en est fait, à La Clarté, des

grandes panégyries religieuses qui furent l'orgueil de son passé. La

fête ne remplit plus son cadre, ni son objet. La ferveur des croyants a

cédé la place à l'amusement des badauds. A la sortie de la procession,

je remarque que les jeunes filles de blanc vêtues qui font escorte à la

statue de la Vierge n'éprouvent aucune gêne, si même elles n'en

ressentent un secret plaisir, à voir trente appareils photographiques,

instantanés ou non, braqués sur elles: c'est signe, décidément, que

l'antique pudeur bretonne achève de s'apprivoiser.

Je suis rentré par le chemin des falaises que fréquentent seuls les

douaniers en service, les gardeuses de moutons et les ramasseurs

d'épaves. Le monstrueux pays de pierre semblait retombé au silence et

aux chaos des primitives nuits du monde. J'ai cherché des yeux au fond

de l'espace, du côté du large, la trace lumineuse en qui la folle

saluait hier la vivante apparition de Notre-Dame; mais, sur la mer

elle-même, sur la mer éteinte et muette, le «crépuscule des dieux» était

descendu.

La terre du passé · 第 27 / 103 题