C'est le matin, maintenant. Je suis venu m'asseoir sur un vaste
entablement de roches qui domine le village, et, de ce lieu, à cette
heure, dans l'éveil frissonnant du jour, je conçois sous l'influence de
quel ravissement les Bretons ont donné à cette terre son nom de
_Sklerder_, de Clarté. Tout y est lumière, en effet. On a l'impression
d'être en haute mer, sur le pont rasé d'un navire immense. Le ciel et
les eaux vous enveloppent de leur flamboyant éclat, et il n'est pas
jusqu'aux énormes mastodontes de pierre, vautrés dans cette solitude
préhistorique, qui ne brillent au moindre rayon de soleil, constellés
d'une scintillante poussière de mica. Des îles tremblent sur l'horizon,
dans une auréole de vapeur d'or. Et le spectacle est vraiment
féerique...
Cependant, la bourgade s'anime peu à peu. De Ploumanac'h, de Trégastel,
de tous les petits clans marins épars sur la côte, des groupes accourent
à l'appel des cloches, les hommes en tricots noirs ou bleus, les femmes
en _catioles_ de dentelles, le buste drapé dans de longs châles de
couleurs vives dont les franges leur tombent jusque sur les talons.
La mélopée des mendiants monte plus vibrante, et deux _sonneurs_
nomades, adossés à l'un des contreforts de l'église, font rage sur leurs
instruments, puis, soudain, s'interrompent de souffler, l'un dans son
biniou, l'autre dans sa bombarde, pour entonner entre deux airs un
lamentable couplet de complainte. C'est, du reste, la seule note locale.
Le gueux à la paillasse avait raison: c'en est fait, à La Clarté, des
grandes panégyries religieuses qui furent l'orgueil de son passé. La
fête ne remplit plus son cadre, ni son objet. La ferveur des croyants a
cédé la place à l'amusement des badauds. A la sortie de la procession,
je remarque que les jeunes filles de blanc vêtues qui font escorte à la
statue de la Vierge n'éprouvent aucune gêne, si même elles n'en
ressentent un secret plaisir, à voir trente appareils photographiques,
instantanés ou non, braqués sur elles: c'est signe, décidément, que
l'antique pudeur bretonne achève de s'apprivoiser.
Je suis rentré par le chemin des falaises que fréquentent seuls les
douaniers en service, les gardeuses de moutons et les ramasseurs
d'épaves. Le monstrueux pays de pierre semblait retombé au silence et
aux chaos des primitives nuits du monde. J'ai cherché des yeux au fond
de l'espace, du côté du large, la trace lumineuse en qui la folle
saluait hier la vivante apparition de Notre-Dame; mais, sur la mer
elle-même, sur la mer éteinte et muette, le «crépuscule des dieux» était
descendu.