DES TIRETS OU TRAITS D’UNION.

Les Grecs et les Latins ne divisent pas les mots qui, composés

de plusieurs, n’en forment réellement qu’un seul, tels que, en

grec, αντιπέραν, vis à vis; παράπαν, tout à fait; παραμηρίδια,

haut-de-chausses; παράλογος, contre-sens; παραχρῆμα, sur-le-champ;

σύμπαν, tout à la fois; ἐξαίφνης, tout aussitôt; περιῤῥρρδην, tout

à l’entour. Et de même en latin: _adhuc_, jusqu’à présent, jusqu’à

ce jour; _hucusque_, jusqu’ici; _alteruter_, l’un ou l’autre;

_propemodum_, à peu près; _propediem_, jusqu’à ce jour; _ejusmodi_, de

cette façon; _quoadusque_, jusqu’à ce que; _quantuluscumque_, quelque

petit qu’il soit; _nihilominus_, néanmoins; _verumenimvero_, à la

vérité.

Les Grecs, dans la formation des mots composés, avaient souvent recours

à la contraction et même à la suppression de la lettre finale: de

ὄψον, ὀψοφαγία, ὀψοπώλης; de νόμος, νομοθέτης; dans κορυθαίολος, dans

ποδάρκης, dans μονάρχης, il y a même suppression de deux lettres.

Quelquefois, pour adoucir la prononciation, le ν se change en γ,

παγχάλεπος. De même les Latins, de _postero die_, ont fait _postridie_.

Usant du même procédé, nous avons fait de _bas bord_, _bâbord_; de

_bec jaune_, _béjaune_; de _contre escarpe_, _contrescarpe_; de

_contre trouver_, _controuver_; de _corps_, _corsage, corset_; de _il

n’y a guères_, _naguère_; de _tous jours_, _toujours_; de _la plus

part_[57], _plupart_; de _passe avant_, _passavant_; de _néant moins_,

_néanmoins_; de _plat fond_, _plafond_; de _plus tôt_, _plutôt_; de

_vaut rien_, _vaurien_; de _sous rire_, _sourire_; de _sous coupe_,

_soucoupe_, etc.; _de ores en avant_, est devenu _dorénavant_[58]; _à

l’entour_, _alentour_, etc.

[57] L’Académie, dans son Dictionnaire de 1694, écrit _tousjours,

pluspart_.

[58] Ce composé s’est écrit d’abord _de ores en avant_, puis

_d’ores en avant, doresenavant_, puis _doresnavant, dorenavant_,

et enfin _dorénavant_.

Dans les autres langues, les mots composés ne forment qu’un seul mot,

ou, si les traits d’union sont quelquefois admis, ils sont employés de

manière à n’offrir aucune difficulté grammaticale.

La langue italienne, qui de toutes se rapproche le plus de la nôtre, de

plusieurs mots n’en forme qu’un seul[59]: _acquavita_, eau-de-vie[60];

_affatto_, tout à fait; _capodopera_, chef-d’œuvre; _nulladimeno_,

néanmoins; _contuttociò_, avec tout cela; _conciosiacosachè,

conciofossecosachè_, puisque, bien que; _perlaqualcosa_, c’est

pourquoi; et en espagnol: _guardacostas_, garde-côte; _contraprueba_,

contre-épreuve; _guardasellos_, garde des sceaux, etc.

[59] Je me rappelle avoir lu dans Boccace _contuttosiacosachè_.

[60] Les Espagnols en ont fait aussi un seul mot: _aguardiente_,

contracté de _agua ardiente_.

Palsgrave, dans son _Esclarcissement de la langue françoyse_, en 1530,

écrivait _aulcunefoys, souventesfoys_; _autravers, paradventure,

jusqu’adix, jusqu’aumourir_.

Dans nos anciens manuscrits, on ne voit aucun trait d’union[61], non

plus que dans les dictionnaires de Robert Estienne. C’est dans le

Dictionnaire de Nicot que je le vois apparaître pour la première fois,

en 1573.

[61] «Quant à l’accent enclitique[‡] (sorte de trait d’union),

disait Dolet en 1540, il n’est point recevable en la langue

françoyse, combien qu’aulcuns soient d’aultre opinion.

Lesquelz disent qu’il eschet en ces dictions, _ie, tu, vous,

nous, on, ton_. La forme de cest accent est telle, ′: par

ainsi ilz vouldroient estre escript en la sorte qui s’ensuyt:

_M’attenderai′ ie à vous? Feras′ tu cela? Quand aurons′ nous

paix? Dict′ on tel cas de moy? Voirra′ lon iamais ces meschants

puniz?_ Derechef ie t’aduise que cela est superflu en la langue

françoyse et toutes aultres: car telz pronoms demeurent en leur

vigueur, encores qu’ilz soient postposés à leurs verbes. Et

qui plus est, l’accent enclitique ne conuient qu’en dictions

indeclinables, comme sont en latin, _ne, ve, q´, nam_. Qu’ainsi

soit, on n’escript point en latin en ceste forme: _Feram′ ego id

iniuriæ? Eris′ tu semper tam nullius consilij?_ Tiens donc pour

seur que tel accent n’est propre aulcunement à nostre langue.»

[‡] L'accent enclitique est représenté ici par le signe prime.

Le grand nombre de mots connus sous la dénomination de _mots

composés_, parce qu’ils n’expriment qu’une seule idée ou qu’un seul

objet avec le concours de plusieurs mots, sont maintenant tantôt réunis

par un _tiret_ ou trait d’_union_, tantôt séparés, sans tirets, et

tantôt groupés en un mot unique.

Isolés, ces mots offrent souvent un sens tout différent de celui qu’ils

auraient s’ils étaient réunis: _belle-mère, belle-sœur, beau-père,

blanc-bec, belle-de-jour_, ont un sens général tout autre que le sens

spécial de leurs composants. Il convient donc de les grouper le plus

possible en un seul mot qui représentera bien mieux l’idée particulière

qu’ils veulent exprimer. Par là serait évitée la difficulté, souvent

si grande, de l’orthographe du pluriel, car, dans une foule de cas,

on ne sait si la marque _s_ ou _x_ doit s’appliquer au premier ou

au second des composants, ou bien à tous deux. Les mots composés,

une fois agglutinés, rentrent dans la règle générale de formation

du pluriel des substantifs. Ainsi, en écrivant des _femmes_, des

_paroles aigredouces_, des _discours aigredoux_, des _rougegorges_, des

_cassecous_, des _cocalânes_, des _choufleurs_, on n’a plus à hésiter

pour savoir où mettre l’_s_, et s’il faut écrire _discours aigres-doux_

ou _aigre-doux_, des _femmes aigres-douces_ ou _aigre-douces_,

des _rouges-gorges_, des _casse-cous_, des _coq-à-l’ânes_ ou des

_coqs-à-l’âne_[62], des _choux-fleurs_, etc. Si l’on permettait

d’écrire _chefdœuvre_, ou plutôt _chédœuvre_ au singulier et

_chédœuvres_ au pluriel, et non _chefs-d’œuvre_, comme on le fait

maintenant, les poëtes n’auraient plus à regretter de ne pouvoir dire:

_chédœuvres éternels, les chédœuvres humains_, ce que ne permet pas

l’orthographe admise, _chefs-d’œuvre_[63].

[62] Ces vers de Regnard en sont la preuve:

Pour être un bel esprit,

Il faut avec dédain écouter ce qu’on dit;

Rêver dans un fauteuil, répondre en _coq-à-l’ânes_

Et voir tous les mortels ainsi que des profanes.

_Le Distrait_, act. IV, sc. 7.

[63] L’Académie, pour éviter les controverses grammaticales,

a souvent omis d’indiquer les pluriels, laissant indécis si

l’on doit écrire des _clair-obscurs_ ou des _clairs-obscurs_,

_maître-autels_ ou _maîtres-autels_, _brèche-dent_ ou

_brèche-dents_. En formant un seul mot des deux, on trancherait

la difficulté: un _clairobscur_, des _clairobscurs_; un

_maîtrautel_, des _maîtrautels_.

Un grammairien d’un vrai mérite explique ainsi l’orthographe

académique d’un _gobe-mouches_ et un _chasse-mouche_. «Un

_gobe-mouches_ ne prendrait pas ce nom s’il n’en avalait qu’une

et on écrit sans _s_ un _chasse-mouche_ parce qu’il suffit d’une

mouche pour en être importuné.» En écrivant un _gobemouche_,

des _gobemouches_, un _chassemouche_ et des _chassemouches_, on

soulagerait la grammaire de ces subtiles distinctions.

L’Académie écrit _eau-forte_ et _eau seconde, eau régale_.

Comment se rendre compte de la distinction subtile qui nécessite

le trait d’union mis par l’Académie au premier seul de ces

composés, tandis qu’elle écrit séparément les deux autres?

On devrait les écrire en un seul mot, et de même _eaudevie,

belledejour, belledenuit_.

Le mot _garde-malade_ peut s’écrire de cinq manières différentes,

selon l’analyse qu’on fera des composants: _une garde-malade_,

_garde de malade_; _une garde-malades_, qui garde les malades,

_des garde-malade_, qui gardent le malade ou un malade; _des

gardes-malade_, comme _gardes-marine_, gardiens de malade;

_des garde-malades_, qui gardent les malades; et enfin _des

gardes-malades_. Ce pluriel, qui semble le plus généralement

adopté, est le moins logique de tous. La forme _gardemalade_

supprime ces puériles difficultés.

L’Académie écrivant: _aussitôt, aujourd’hui, auparavant, auprès,

aplomb, embonpoint_ (qu’il serait mieux d’écrire _enbonpoint_,

puisqu’on a _mal-en-point_), pourrait écrire sans tiret, _acompte,

audevant, apropos, aprésent_. Pour trouver ces quatre mots au

Dictionnaire, il faut aller les chercher à _Compte_, à _Devant_, à

_Propos_, à _Présent_.

L’Académie écrivant: _plutôt, plupart_ (où le _s_ est retranché)[64],

_bienheureux, bienséant, biendisant, médisant_, pourrait écrire

sans tiret: _bienaimé, bienêtre, plusvalue_ ou _pluvalue_, et, en

un seul mot _plusqueparfait_, comme elle écrit _imparfait_. Puisqu’elle

écrit _betterave_, pourquoi _chou-rave_?

[64] Quant au genre des _lettres_, selon l’Académie, on doit

écrire tantôt _une s_, tantôt _le s_. Il en est de même pour

d’autres lettres _f, l, m, n, r_; à cet égard, il faut

aussi prendre un parti.

L’Académie, écrivant comme on prononce _bâbord_, terme de mer, et non

_bas-bord_, pourrait écrire sans tiret _bassetaille, bassecour_, ce

qui éviterait ce pluriel: des _basses-cours_, des _basses-tailles_.

Elle écrit avec raison _bientôt_: elle devrait faire de même pour

_sans doute_, dont les composants ne sont pas même réunis par un trait

d’union. Cependant, _sans doute_ exprime très-souvent le doute, au lieu

d’un sens affirmatif: _il viendra sans doute_ signifie _il viendra

probablement, peut-être_. On devrait donc écrire _sansdoute_ ou mieux

_sandoute_, comme _plutôt, souvenir, plafond_, etc.

Elle écrit sans tiret _clairvoyant_, et avec tiret _clair-semé, à

claire-voie_.

Elle écrit en un seul mot: _contrebande, contrecarrer, contredanse,

contredire, contrefaçon, contrescarpe_, etc., et devrait écrire aussi

sans tiret: _contr’épreuve_ ou _contrépreuve_, _contrecoup, contrecœur,

contremarque, contretemps, contresens, contrepoids, contrepied,

contrelettre, contrefort, contrordre_.

_Contre-poison, contre-taille_, sont ainsi écrits à leur ordre

alphabétique; mais, dans le cours de son Dictionnaire, l’Académie écrit

_contrepoison, contretaille_.

L’Académie écrit: _entrecouper, entrelacer, entrelacs, entremettre,

entrelarder_, auxquels elle devrait ajouter sans tiret: _entredonner,

entredéchirer, entredeux, entrepont, entresol_ et _soussol_ ou mieux

_sousol_[65].

[65] Dans les quatre éditions précédentes, l’Académie écrit

_entresol_ d’un seul mot, de même qu’elle écrit en un seul mot

_tournesol, parasol, préséance, présupposer, vraisemblance_, et

qu’on devrait écrire _havresac, bouteselle_ (et non _havre-sac,

boute-selle_), en prononçant l’_s_ comme il devrait toujours être

prononcé et non comme _z_. M. J. Quicherat observe avec raison

(_Traité de versification française_, p. 3) que «l’Académie a

tort d’écrire _dissyllabe_ et qu’on doit écrire _disyllabe_,

comme _dimètre, dilemme_: la particule _dis_ n’ayant rien à faire

dans cette composition.»

Il serait désirable que partout où l’_s_ se prononce _z_, cette

dernière lettre pût un jour la remplacer.

On écrivait autrefois _hazard, hazarder, nazillard, magazin_.

Corneille écrivait _cizeaux_; on devrait donc écrire de même

_bizeau, nazeau_, puisqu’on écrit _nez_. Bossuet, dans les

manuscrits de ses Sermons, p. 59, écrit: _vous oziez_.

La lettre _z_ est simple, euphonique et gracieuse. Il est

regrettable qu’on ait cru en devoir restreindre l’emploi aux

seuls mots suivants: _alezan, alèze, alize, alizier, amazone,

apozème, azerole, azerolier, azimut, azote, azur, azyme,

balzan, bazar, benzine, bézoard, bizarrerie, bonze, bronze,

Byzance, canezou, colza, coryza, czar, dizain, dizaine,

dizenier, donzelle, douzaine, douze, épizootie, gaz, gaze,

gazelle, gazer, gazetier, gazette, gazeux, gazomètre, gazon,

gazouiller, gazouillement, gazouillis, horizon, lazaret, lazuli_

(lapis), _lézard, lézarde, luzerne, mazette, mélèze, mozarabe,

Nazareth, nez, onzième, osmazôme, quartz, quatorze, quinze,

recez, rez-de-chaussée, riz, rizière, seize, sizain, sizaine,

suzeraineté, syzygie, topaze, trapèze, treize, vizir, vizirat_,

auxquels il faut ajouter les 41 mots commençant par cette lettre

au Dictionnaire.

Si le _z_ pouvait remplacer l’_s_ dans les mots où il en a pris

le son, on éviterait des difficultés orthographiques et une règle

de grammaire à apprendre avec les exceptions. L’_s_ reprendrait

sa fonction naturelle dans ces mots composés: _asymptote,

désuétude, entresol, havresac, monosyllabe, parasol, préséance,

présupposer, soubresaut, tournesol, vraisemblable_, etc., que des

étrangers croient devoir prononcer comme _aisément_, avec le son

du _z_.

L’Académie écrit: _gendarme, gentilhomme, lieutenant, mainmorte,

malhonnête, malintentionné, malpropre, malsain_; elle pourrait écrire

de même sans tiret: _faufuyant, gagnepain, gardefeu, gardemeuble,

mainforte_.

L’Académie écrit: _hautbois_ (qui serait mieux sous cette forme:

_haubois_, en italien _oboè_); pourquoi ne pas écrire: _hautecontre_ et

_contrebasse_? et puisqu’on écrit _justaucorps_, on pourrait admettre

_haudechausse_.

L’Académie écrit sans tiret: _nonpareille, parterre, partout,

passavant, porteballe, portechape, portechoux, portecrayon,

portefaix, portefeuille, portemanteau, postface_; et avec tiret:

_nonsens, passedebout, passeport, passetemps, peutêtre,

portecrosse, portedrapeau, portemontre, portevoix_. La

régularisation de ces derniers mots supprimerait l’embarras du pluriel.

On verra par le Tableau des mots composés la difficulté de le former.

L’Académie écrit: _outrecuidant, outremer, sauvegarde, soucoupe,

soussigné, souterrain, soutirer, surbaisser, surenchère_; elle pourrait

écrire sans tiret: _outrepasser, saufconduit, souslouer_ (ou mieux

_soulouer_), _sousentendu, sousordre, souspréfet_ ou _soupréfet_, et

devrait écrire _soulocataire, sousol_, comme elle écrit _soucoupe,

soutirer, sourire, soubassement, soumission, soulier_, mieux écrit

autrefois _soulié_.

L’Académie écrivant _surenchérir, surlendemain, surnaturel_, pourrait

écrire _surlechamp_, au lieu de _sur-le-champ_, et le placer à son

rang à côté de _surlendemain_, tandis qu’il faut chercher cet adverbe

ou locution adverbiale à _Champ_; _surlechamp_ est un adverbe comme

_sitôt_ et _aussitôt_, lequel est également composé de trois mots:

au-si-tôt.

L’Académie écrit: _becfigue, pourboire, quintefeuille, quintessence,

tournebride, tournebroche, tournemain, vaurien_. Elle pourrait

écrire sans tiret: _chaussetrape, coupegorge, couvrepied, curedent,

quatretemps, quatrevingts, songecreux_, et, puisque _tapecu_ est ainsi

écrit, _torchecul_ ou _torchecu_ devrait l’être de même.

Bien que l’Académie écrive des _contrevents_ et des _abat-vent_, des

_brise-vent_ et des _paravents_, des _casse-tête_ et des _serre-tête_,

des _tire-têtes_ et des _hausse-cols_, des _passe-poils_ et des

_passeroses_, des _passerages_ et des _passe-ports_, un _gobe-mouches_

et un _chasse-mouche_, ces mots, de même formation, devraient tous

prendre une figure orthographique uniforme.

Comment fixer les pluriels des mots suivants, que chacun forme à sa

manière:

Des _ayants cause_, des _bateaux-poste_, des _boute-selles_,

des _chasse-marée_, des _tête-à-tête_, des _souffre-douleur_,

des _contre-vérité_, des _coq-à-l’âne_, des _dames-jeannes_,

des _croc-en-jambe_, des _rouges-gorges_, des _rouge-queue_,

des _rouges-trognes_, des _rouges-bords_, des _garde-forêt_,

des _garde-robes_, des _cure-dent_, des _cure-oreilles_, des

_chausse-pied_, des _entre-côtes_, des _essuie-main_, des

_appui-main_, des _fesse-cahier_, des _porte-hache_, des

_pieds-d’alouette_, des _passe-volants_, des _hautes-contres_,

des _culs-de-sac_, des _guets-apens_, des _pince-maille_,

des _après-dînées_, des _après-midi_, des _garde-fous_, des

_gardes-marine_, des _perce-oreille_, des _trouble-fête_, des

_ponts-neufs_, des _messire-Jean_, des _bains-Marie_, des

_colin-maillard_, des _revenant-bon_, des _porte-étendard_, des

_serre-tête_, des _tire-têtes_, des _serre-file_, etc.?

Pour lever toute difficulté, ne pourrait-on pas, dès à présent, ramener

comme suit à une orthographe uniforme ces mots composés:

_Abajour, abavant, appuimain, avancoureur, avanmain,

avanscène, bassecour, boutefeu, brèchedent, brisecou,

brûletout, cassenoisette, chapechute, chassemarée,

chassemouche, cervolant, chaufepied, chaussepied,

chaussetrape, choufleur, contrecoup, coupegorge,

couvrefeu, crèvecœur, curedent, damejeanne, entracte,

entrecôte, entreligne, essuimain, gagnepain, gardechasse,

gardecôte, gardemagasin, gardemanger, gardemine,

garderobe, gâtemétier, gorgechaude, haussecol, haubois,

hautecontre, messirejean, millepied, mouillebouche,

ouïdire, passedebout, passedroit, passepartout, passepasse,

perceneige, portemontre, portecrosse, reineclaude,

reinemarguerite, réveillematin, saufconduit, serrefile,

serrepapier, serretête, tailledouce, terreplein, tirebotte,

troublefête, vatout, viceroi_, et enfin un _vanupied_, etc.

(Voir Appendice F.)

On place entre deux tirets la lettre euphonique _t_, et c’est avec

raison qu’on écrit: _y a-t-il, ira-t-il_; mais pourquoi ne pas en faire

autant pour l’_s_ qui a le même emploi? On ne devrait pas écrire, comme

on le fait, _donnes-en, poses-y, cueilles-en, donnes-y, manges-en_,

ce qui donne lieu à l’erreur fréquente que l’on commet en s’imaginant

que, dans toutes les conjugaisons, la seconde personne de l’impératif

doit avoir une _s_. Il faut donc de toute nécessité écrire _donne-s-en,

porte-s-y, va-s-en chercher, va-s-y, cueille-s-en, mange-s-en_; ou

mieux en mettant un _z_ euphonique à la place de l’_s_, puisque

l’Académie écrit maintenant _quatre-z-yeux_ qu’elle écrivait auparavant

_quatre-zyeux_.

* * * * *

Doit-on, pour la division des mots au bout des lignes, se conformer à

l’étymologie ou bien à l’épellation, qui favorise mieux la lecture à

haute voix? L’Académie, dans son Dictionnaire, n’a adopté aucune règle

fixe à cet égard: il conviendrait de faire cesser cette incertitude

qui embarrasse les correcteurs d’imprimerie. Ainsi, dans la même

page, on trouve écrit: _sou-scrire_ conformément à l’étymologie, et

_sous-crire_, conformément à l’épellation. Il en est de même pour

_sou-scripteur_ et _sous-cripteur, atmo-sphère_ et _atmos-phère,

hémi-sphère_ et _horos-cope, cata-strophe_ et _cho-révêque, mono-ptère_

et _coléop-tère_.

L’Académie ayant admis la division _i-nadmissibilité, i-négalité,

su-ranné, pros-terner, pros-tituer_, semblerait autoriser cette

division conforme à l’épellation pour _des-truction, des-titution,

dés-union, pres-cription_; cependant elle écrit aussi _in-specter,

in-spirer, ob-struction, pro-scrire_, conformément à l’étymologie.

Cette question, futile en apparence, a une application incessante dans

la pratique. Peut-être doit-on préférer la division adoptée pour les

langues grecque et latine, où l’on sépare, en fin de ligne, les mots

par un tiret d’après leurs racines.

Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours · 第 22 / 124 题