DOUBLES LETTRES.

L’usage général, qui, dans la prononciation, tend de plus en plus à

atténuer la forte accentuation de certaines syllabes, a fait, en grande

partie, disparaître pour l’oreille la double consonne, qui devait

retracer à la vue l’étymologie dans les mots calqués sur le latin. Déjà

l’Académie, conformément au désir manifesté par Corneille, par les

Précieuses et par un grand nombre de bons esprits, a successivement

supprimé dans un très-grand nombre de mots l’une des deux consonnes,

dont l’emploi d’ailleurs n’avait rien de régulier. Car si, comme dans

le latin, la double consonne avait souvent pour but de faire élever la

voix sur la syllabe qu’elle termine[49], _molle, folle, chatte, sotte_,

etc., quelquefois, par un effet différent, elle la rendait brève dans

_flamme, manne, femme_; tandis que d’autres fois c’était la consonne

simple qui rendait brève la syllabe qui la précédait, _matin, dame_,

etc.

[49] Voir, à l’Appendice D, l’analyse de la Grammaire de Regnier

des Marais.

Cette irrégularité manifeste et l’exemple donné par l’Académie

offrent donc une grande latitude à l’égard de ce qui reste encore

de ces doubles lettres inutiles, qui doivent disparaître partout

où leur présence n’indique pas le but auquel elles sont destinées:

l’_élévation du ton sur la syllabe qu’elles terminent_; mais elles

doivent être conservées partout où leur présence peut encore se faire

sentir à l’oreille, même contrairement à l’orthographe latine, comme

dans _pomme, homme, personne_, et aussi dans _lettre_, bien que le

latin _pomum, homo, persona, litera_, exigerait, conformément

à l’étymologie, qu’on écrivît _pome, home, persone_[50]. On devra

donc dans la série des mots se terminant en _lle_ ou _mme_ ou _nne_,

etc., maintenir la double consonne qui précède l’_e_ muet final, et

qui, ainsi que _es_ au pluriel et _ent_ à la troisième personne du

pluriel des verbes, constituent la rime féminine. D’après ce principe,

il faudrait écrire il _s’abonne_ et un _aboné_, ils _s’abonnent_ et

ils _s’aboneront_; il _couronne_ et il _courona_, ils _couronnent_

et ils _couroneront_, il _pardonne_ et il _pardona_, comme on écrit

il _jette_ et il _jetait_. C’est ainsi que l’Académie écrit _battre_

et _bataille, batailler_; _combattre_ et _abatage_, _ficelle_

et _ficeler_, et cela conformément au précepte donné par Régnier

des Marais: «Il est de regle, dit-il, p. 108, et de l’usage fondé

par la regle, d’escrire _chapelle_ et _chandelle_ par deux _ll_ et

_chapelain, chandelier_ par une _l_ seule parceque dans les deux

premiers mots _chapelle_ et _chandelle_ l’_e_ qui précède l’_l_ est un

_e ouvert_, et que dans les deux autres, _chapelier, chandelier_,

il est muet.» Et ailleurs, p. 102, il fait la même observation pour

d’autres mots terminés en _e_ muet, _femme_ et _féminin_; _donne_ et

_donateur_; _homme_ et _homicide_.

[50] Conformément à l’orthographe latine, l’Académie écrit

_bonhomie, prud’homie, homicide_, se rapprochant ainsi de

notre ancienne orthographe, _home, homs, hom, om_ et enfin

_on_. Le Dictionnaire de l’Académie de 1694, conformément aux

instructions des _Cahiers_, écrit _consone_.

Dans quelques mots la double lettre a été remplacée par un accent

grave: ainsi on écrit _clientèle, fidèle, infidèle, stratagème,

deuxième, diadème, hétérogène, arbalète, achète, secrète_, _diamètre_,

etc., mais le nombre de mots figurés ainsi est très-restreint. Boileau

écrivait _lètre_ au lieu de _lettre_, et à son exemple on aurait pu

remplacer la double consonne par l’accent grave, en écrivant _chandèle,

chapèle, ficèle_, il _apèle_, etc.; cependant, pour ne pas changer les

habitudes, je crois préférable de conserver, du moins quant à présent,

la double consonne précédant l’_e_ muet final ou la syllabe dans

laquelle l’_e_ muet constitue la rime féminine (_e, es, ent_).

L’emploi de la double lettre doit toujours être conservé au milieu des

mots quand la prononciation l’exige, comme dans ce vers:

_Mortellement_ atteint d’une flèche _empennée_.

Au contraire, pourquoi la conserver lorsque ni la prononciation ni même

l’analogie ne la réclament, et qu’elle ne peut qu’induire en erreur

ceux qui apprennent le français?

Ainsi, lorsqu’on ne met qu’un _g_ dans _agression, agressif, agrandir,

agréer, agréger_, etc., pourquoi en mettre deux dans _aggraver,

agglomérer, agglutiner_, et faire une règle avec exception pour ces

trois _seuls_ mots? Si pour _abbaye, abbé, abbesse, gibbeux, rabbin,

sabbat_, seuls mots écrits avec deux _b_, l’Académie adoptait un

seul _b_, ce serait encore une règle d’exception à supprimer de la

grammaire[51].

[51] Voici comment notre ancienne langue française écrivait ces

mots:

En la vile out une _abeie_

Durement riche e garnie;

Mun escient (moine savant), nuneins y ot (eut),

E _abeesse_ kis (qui se) gardot.

Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours · 第 19 / 124 题