Mais rien ne serait plus opposé à la sagesse dont nous parlons ici qu'une
prudence basse, et mieux vaudrait encore s'agiter inutilement autour d'un
bonheur quelconque, que d'attendre en dormant au coin du feu un bonheur
idéal qui ne viendra jamais. Sur le toit de celui qui ne sort pas de sa
maison, ne descendent d'habitude que les joies dont personne n'a voulu.
Aussi, n'appelons-nous pas sage celui qui, dans le domaine des sentiments,
par exemple, ne va pas infiniment au delà de ce que la raison lui permet,
ou de ce que l'expérience lui conseille d'attendre. Aussi, n'appelons-nous
pas sage l'ami qui ne se livre point à son ami parce qu'il prévoit la fin
de l'amitié, ou l'amant qui ne se donne pas tout entier, de peur de
s'anéantir dans l'amour.
Il faut se dire qu'ici, vingt aventures malheureuses n'enlèvent que les
parties périssables de notre énergie du bonheur, et l'on peut s'avouer que
toute sagesse n'est, en somme, qu'une sorte d'énergie purifiée du bonheur.
Être sage, c'est avant tout apprendre à être heureux, pour apprendre en
même temps à attacher une importance de moins en moins grande à ce que le
bonheur est en soi. Il importe que l'homme soit, aussi longtemps que
possible, aussi heureux que possible; car ceux qui sortent enfin
d'eux-mêmes par la porte du bonheur sont mille fois plus libres que ceux
qui sortent par celle de la tristesse. La joie du sage éclaire en même
temps son coeur et toute son âme, au lieu que la tristesse n'éclaire bien
souvent que le coeur. L'homme qui n'a pas été heureux ressemble un peu au
voyageur qui n'aurait jamais voyagé que de nuit.
Et puis, on trouve dans le bonheur une humilité plus profonde et plus
noble, plus pure et bien plus étendue que celle qu'on trouve dans le
malheur. Il y a une humilité que l'on doit mettre au nombre des vertus
parasites, avec l'abnégation stérile, la pudeur, la chasteté arbitraire, le
renoncement aveugle, la soumission obscure, l'esprit de pénitence et tant
d'autres, qui détournèrent si longtemps au profit d'un étang endormi,
autour duquel tous nos souvenirs errent encore, les eaux vives de la morale
humaine. Je ne parle pas d'une humilité basse, qui n'est trop souvent qu'un
calcul, ou, à prendre les choses au mieux, une timidité de l'orgueil et une
sorte de prêt usuraire que la vanité d'aujourd'hui consent à la vanité de
demain. Mais le sage lui-même s'imagine parfois qu'il est salutaire de se
diminuer un peu à ses propres yeux, et de ne pas s'avouer les mérites qu'il
a souvent le droit de se reconnaître lorsqu'il se compare à d'autres
hommes. Une telle humilité, bien qu'elle soit sincère, enlève à notre
loyauté intime, qu'il faut toujours respecter par-dessus tout, ce qu'elle
peut ajouter à la douceur de notre attitude dans la vie. En tout cas, elle
décèle une certaine timidité de conscience, et la conscience du sage ne
doit avoir aucune pudeur, aucune timidité.
Mais, à côté de cette humilité trop personnelle, existe une humilité
générale, une humilité haute et ferme qui se nourrit de tout ce
qu'apprennent notre esprit, notre âme et notre coeur. Une humilité qui nous
montre exactement ce que l'homme peut attendre et espérer, une humilité qui
ne nous diminue que pour rendre plus grand tout ce que nous voyons, une
humilité qui nous enseigne que l'importance de l'homme ne se trouve pas
dans ce qu'il est, mais dans ce qu'il peut apercevoir, dans ce qu'il tâche
d'admettre et de comprendre. Il est vrai que la douleur nous ouvre aussi le
domaine de cette humilité, mais elle ne le fait guère que pour nous
conduire trop directement à je ne sais quelle porte d'espérance, sur le
seuil de laquelle nous perdons bien des jours; au lieu que le bonheur,
n'ayant pas autre chose à faire au bout de quelques heures, nous en fait
parcourir en silence les sentiers les plus inaccessibles. C'est quand le
sage est aussi heureux que possible, qu'il devient aussi peu exigeant,
aussi peu orgueilleux qu'on peut l'être. C'est lorsqu'il sait qu'il possède
enfin tout ce qu'il est permis à l'homme de posséder, qu'il commence à
comprendre que ce qui fait la valeur de tout ce qu'il possède ne se trouve
que dans la manière dont il envisage ce que l'homme ne pourra jamais
posséder. Aussi n'est-ce guère qu'au sein d'un bonheur prolongé qu'on
acquiert une vue indépendante de la vie. Il ne faut pas être heureux pour
être heureux, mais pour apprendre à voir distinctement ce que nous
cacherait toujours l'attente vaine et trop passive du bonheur.