LXXVII

Existe-t-il un drame où un être parfaitement beau et parfaitement sage

souffre aussi profondément que le méchant? Il semble exact que dans ce

monde le mal entraîne son châtiment plus sûrement que la vertu ne voit sa

récompense. Il est vrai que le crime a l'habitude de se punir lui-même au

milieu de grands cris, tandis que la vertu se récompense dans le silence,

qui est le jardin clos de son bonheur. Le mal enfin amène des catastrophes

éclatantes, mais un acte de vertu n'est qu'un sacrifice muet aux lois les

plus profondes de l'existence humaine. Et c'est pourquoi, sans doute, la

balance de la grande justice nous paraît pencher plus volontiers du côté de

l'ombre que de celui de la lumière. Mais s'il est peu probable qu'existe

réellement «le bonheur dans le crime», le «malheur dans la vertu»

existe-t-il plus fréquemment? Éliminons d'abord les souffrances physiques,

celles du moins dont la source est cachée dans les forêts les plus obscures

du hasard. Il va sans dire qu'une troupe de bourreaux eût pu étendre

Spinoza sur un lit de tortures, et que rien n'empêche les maladies les plus

douloureuses d'assaillir Antonin le Pieux aussi bien que Régane ou Goneril.

Ceci n'est pas la part humaine, mais animale de la douleur. Observons

cependant que la sagesse envoie la science, la plus jeune de ses soeurs,

limiter chaque jour, dans les domaines du destin, la zone même de la

douleur physique. Mais, malgré tout, il y aura toujours dans ces domaines

un coin inabordable où la malaventure régnera. Il y aura toujours quelques

victimes d'une injustice irréductible, et si celle-ci nous attriste, du

moins nous apprend-elle à ajouter à une sagesse plus réelle, plus humaine

et plus fière, ce que nous enlevons à une sagesse trop mystique.

Nous ne devenons véritablement justes que du jour où nous sommes réduits à

chercher en nous seuls le modèle de la justice. Au reste, l'injustice du

destin remet l'homme à sa place dans la nature. Il n'est pas salutaire

qu'il regarde sans cesse autour de soi, comme un enfant qui cherche encore

sa mère. Ne croyons pas que le découragement moral doive naître de ces

déceptions. Une vérité, si décourageante qu'elle paraisse, transforme le

courage de ceux qui savent l'accepter. En tout cas, une vérité

décourageante, par cela seul qu'elle est une vérité, vaut toujours mieux

que le plus beau mensonge qui encourage. Mais il n'est pas de vérité

décourageante, il y a par contre des courages qui ne sont pas véritables.

Ce qui ébranle les faibles, est ce qui raffermit les forts: «Je pense au

jour de notre amour, écrivait une femme, où par une large fenêtre qui

s'ouvrait sur la mer, nous regardions venir à l'horizon une multitude de

barques blanches, qui toutes venaient docilement s'attacher au port que

nous dominions ... Ah! comme je revois ce jour!... Te rappelles-tu qu'une

seule barque portait une voile presque noire, et que ce fut la dernière qui

rentra au port? Te rappelles-tu aussi qu'il était l'heure de partir, cela

nous était pénible, et nous avions pris comme signal du départ l'arrivée de

la dernière barque? Dans ce hasard qui faisait la dernière barque sombre

nous aurions pu trouver une cause de mélancolie. Mais comme des amants qui

ont «admis» la vie, nous l'avons constaté en souriant et une fois de plus

nous nous sommes reconnus.»

Oui, c'est ainsi qu'il faudrait faire dans l'existence. Il n'est pas

toujours facile de sourire à l'arrivée des barques sombres, mais il est

possible de trouver dans la vie quelque chose qui nous domine sans nous

attrister, comme l'amour dominait sans l'attrister la femme qui parlait de

la sorte. À mesure que la pensée et le coeur s'élargissent, ils parlent

moins souvent d'injustice. Il est bon de se dire que dans ce monde tout est

pour le mieux par rapport à nous, puisque nous sommes les fruits de ce

monde. Une loi de l'univers qui nous semble cruelle doit être cependant

plus conforme à notre être que toutes les lois meilleures que nous

pourrions imaginer. Les temps sont probablement venus où l'homme doit

apprendre à placer ailleurs qu'en lui-même le centre de son orgueil et de

ses joies. Tandis que nos yeux s'ouvrent, nous nous sentons dominés par une

force de plus en plus énorme, mais nous acquérons en même temps la

certitude de plus en plus intime de faire partie de cette force; et même

quand elle nous frappe, nous pouvons l'admirer comme Télémaque enfant

admirait la force du bras paternel.

Accoutumons-nous peu à peu à considérer l'inconscience de la nature avec la

même curiosité et le même étonnement satisfaits et attendris que nous avons

parfois quand nous considérons les mouvements irrésistibles de notre propre

inconscience. Qu'importe que nous promenions le petit flambeau de notre

raison dans ce que nous appelons l'inconscience de l'univers ou la nôtre?

L'une nous appartient aussi intimement que l'autre. «Après la conscience

de notre pouvoir, dit Guyau un des plus hauts privilèges de l'homme, c'est

de prendre conscience de son impuissance, du moins comme individu. De la

disproportion même entre l'infini qui nous tue et ce rien que nous sommes,

naît le sentiment d'une certaine grandeur en nous: nous aimons mieux être

fracassés par une montagne que par un caillou; à la guerre, nous préférons

succomber dans une lutte contre mille que contre un. L'intelligence, en

nous montrant pour ainsi dire l'immensité de notre impuissance, nous ôte le

regret de notre défaite.»

Qui sait? il y a déjà des moments où ce qui nous défait paraît nous toucher

de plus près que la part de nous-même qui succombe. Rien ne change plus

aisément de foyer que l'amour-propre, car un instinct nous avertit que rien

ne nous appartient moins. L'amour-propre des courtisans qui entourent un

roi très puissant, ne tarde pas à chercher un refuge plus splendide dans la

toute-puissance de ce roi, et une humiliation qui descend sur leur tête du

haut d'un trône redouté, brise en eux d'autant moins d'orgueil qu'elle

tombe de plus haut. La nature, en devenant moins indifférente, ne nous

paraîtrait plus assez vaste. Notre sentiment de l'infini a besoin de tout

son infini, de toute son indifférence, pour se mouvoir à l'aise, et quelque

chose dans notre âme aimera toujours mieux pleurer parfois dans un monde

sans limite, que d'être constamment heureux dans un monde borné.

Si le destin était invariablement juste envers le sage, ce serait sans

doute parfait par le fait même que cela serait; mais puisqu'il est

indifférent, c'est mieux encore et peut-être plus grand; et en tout cas,

cela restitue à l'univers l'importance que cela enlève aux actes de notre

âme. Nous n'y perdons rien, puisque aucune grandeur, qu'elle soit dans la

nature ou au fond de son coeur, ne se perd pour le sage. Pourquoi nous

inquiéter ainsi de la situation de l'infini? Tout ce qui peut en appartenir

à un être n'appartiendra jamais qu'à celui qui l'admire.

La sagesse et la destinée · 第 75 / 114 题