LIV

«Qu'il faut avoir dit adieu au bonheur, s'écrie Renan, parlant du

renoncement de Marc-Aurèle, qu'il faut avoir dit adieu au bonheur pour

arriver à de tels excès! On ne comprendra jamais tout ce que souffrit ce

pauvre coeur flétri, ce qu'il y eut d'amertume dissimulée par ce front

pâle, toujours calme et presque souriant. Il est vrai que l'adieu au

bonheur est le commencement de la sagesse et le moyen le plus sûr de

trouver le bonheur. Il n'y a rien de doux comme le retour de joie qui suit

le renoncement à la joie, rien de vif, de profond, de charmant, comme

l'enchantement du désenchanté.»

C'est ainsi qu'un sage décrit le bonheur d'un sage, et pourtant, le bonheur

de Renan, aussi bien que celui de Marc-Aurèle se trouvent-ils uniquement

dans le retour de joie qui suit le renoncement à la joie et dans

l'enchantement du désenchanté? S'il en était ainsi, mieux vaudrait encore

être moins sage pour être moins désenchanté. Mais que voulait-elle, la

sagesse qui se déclare désenchantée? Que cherchait-elle si elle ne

cherchait pas la vérité, et quelle est donc la vérité qui puisse détruire

ainsi au fond d'un coeur sincère l'amour même de la vérité? Si la vérité

vous apprend que l'homme est mauvais, la nature sans justice, la justice

inutile et l'amour sans puissance, dites-vous qu'elle ne vous apprend rien,

si elle ne vous apprend en même temps une vérité plus grande, qui enveloppe

toutes ces désillusions d'une lumière plus éclatante et moins vite épuisée

que les mille lumières éphémères qu'elle vient d'éteindre autour de vous.

Il n'y a pas de limites à la vérité, et c'est pourquoi la sagesse n'a

jamais le droit de déplier ainsi, au premier carrefour de l'orgueil, la

pauvre petite tente du désenchantement ou du renoncement. Car il y a un

incroyable et bien fragile orgueil à se déclarer satisfait de ce que rien

ne nous peut satisfaire. Une satisfaction de ce genre n'est qu'un

mécontentement qui n'a même plus la force de se lever; et être mécontent,

au fond, c'est ne plus essayer de comprendre.

Tant que l'homme s'imagine qu'il est de son devoir de renoncer au bonheur,

ne renonce-t-il pas à une chose qui n'est pas encore le bonheur? Et puis, à

quels bonheurs faut-il dire cet adieu, qui manque de simplicité? Certes, il

est juste d'écarter de nous tout bonheur qui fait du mal aux autres, mais

le bonheur qui fait du mal aux autres demeure-t-il longtemps un bonheur

pour le sage? Et lorsque sa sagesse connaît enfin d'autres satisfactions,

sait-elle encore qu'elle renonce aux premières?

Défions-nous toujours de la sagesse et du bonheur qui sont fondés sur le

mépris de quelque chose. Le mépris et le renoncement, qui est le fils

infirme du mépris, ne nous ouvrent guère que l'asile des vieillards et des

faibles. Nous n'aurions le droit de mépriser une joie que lorsqu'il ne nous

serait même plus possible de savoir que nous la méprisons. Mais tant que le

mépris ou le renoncement doit prendre la parole ou agiter une pensée amère

au fond de notre coeur, c'est que la joie dont nous ne voulons plus nous

est encore nécessaire.

Evitons d'introduire dans notre âme certains parasites des vertus. Et le

renoncement n'est bien souvent qu'un parasite. Alors même qu'il ne

l'affaiblit point, il inquiète notre vie intérieure. Quand un animal

étranger pénètre dans une ruche, toutes les abeilles suspendent leur

travail; et de même, quand le mépris ou le renoncement est entré dans

notre âme, toutes ses puissances et toutes ses vertus abandonnent leur

tâche pour se réunir autour de l'hôte singulier que l'orgueil leur amène.

Car tant que l'homme sait qu'il renonce, le bonheur de son renoncement naît

surtout de l'orgueil. Or, si l'on tient à renoncer à quelque chose, il

convient qu'on renonce avant tout aux bonheurs de l'orgueil, qui sont les

plus trompeurs et les plus vides.

La sagesse et la destinée · 第 52 / 114 题