Le dernier esprit

Le fantôme approchait d'un pas lent, grave et silencieux. Quand il

fut arrivé près de Scrooge, celui-ci fléchit le genou, car cet

esprit semblait répandre autour de lui, dans l'air qu'il

traversait, une terreur sombre et mystérieuse.

Une longue robe noire l'enveloppait tout entier et cachait sa

tête, son visage, sa forme, ne laissant rien voir qu'une de ses

mains étendues, sans quoi il eut été très difficile de détacher

cette figure des ombres de la nuit, et de la distinguer de

l'obscurité complète dont elle était environnée.

Quand Scrooge vint se placer à ses cotés, il reconnut que le

spectre était d'une taille élevée et majestueuse, et que sa

mystérieuse présence le remplissait d'une crainte solennelle. Mais

il n'en sut pas davantage, car l'esprit ne prononçait pas une

parole et ne faisait aucun mouvement.

«Suis-je en la présence du spectre de Noël à venir?», dit Scrooge.

L'esprit ne répondit rien, mais continua de tenir la main tendue

en avant.

«Vous allez me montrer les ombres des choses qui ne sont pas

arrivées encore et qui arriveront dans la suite des temps,

poursuivit Scrooge. N'est-ce pas, esprit?»

La partie supérieure de la robe du fantôme se contracta un instant

par le rapprochement de ses plis, comme si le spectre avait

incliné la tête. Ce fut la seule réponse qu'il en obtint.

Quoique habitué déjà au commerce des esprits, Scrooge éprouvait

une telle frayeur en présence de ce spectre silencieux, que ses

jambes tremblaient sous lui et qu'il se sentit à peine la force de

se tenir debout, quand il se prépara à le suivre. L'esprit

s'arrêta un moment, comme s'il eût remarqué son trouble et qu'il

eût voulu lui donner le temps de se remettre.

Mais Scrooge n'en fut que plus agité; un frisson de terreur vague

parcourait tous ses membres, quand il venait à songer que derrière

ce sombre linceul, des yeux de fantôme étaient attentivement fixés

sur lui, et que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait voir

qu'une main de spectre et une grande masse noirâtre.

«Esprit de l'avenir! s'écria-t-il; je vous redoute plus qu'aucun

des spectres que j'aie encore vus! Mais, parce que je sais que

vous vous proposez mon bien, et parce que j'espère vivre de

manière à être un tout autre homme que je n'étais, je suis prêt à

vous accompagner avec un coeur reconnaissant. Ne me parlerez-vous

pas?»

Point de réponse. La main seule était toujours tendue droit devant

eux.

«Guidez-moi! dit Scrooge, guidez-moi! La nuit avance rapidement;

c'est un temps précieux pour moi, je le sais. Esprit, guidez-moi.»

Le fantôme s'éloigna de la même manière qu'il était venu. Scrooge

le suivit dans l'ombre de sa robe, et il lui sembla que cette

ombre la soulevait et l'emportait avec elle.

On ne pourrait pas dire précisément qu'ils entrèrent dans la

ville, ce fut plutôt la ville qui sembla surgir autour d'eux et

les entourer de son propre mouvement. Toutefois ils étaient au

coeur même de la Cité, à la Bourse, parmi les négociants qui

allaient de çà et de là en toute hâte, faisant sonner l'argent

dans leurs poches, se groupant pour causer affaires, regardant à

leurs montres et jouant d'un air pensif avec leurs grandes

breloques, etc., etc., comme Scrooge les avait vus si souvent.

L'esprit s'arrêta près d'un petit groupe de ces capitalistes.

Scrooge, remarquant la direction de sa main tendue de leur côté,

s'approcha pour entendre la conversation.

«Non..., disait un grand et gros homme avec un menton monstrueux,

je n'en sais pas davantage; je sais seulement qu'il est mort.

-- Quand est-il mort? demanda un autre.

-- La nuit dernière, je crois.

-- Comment, et de quoi est-il mort? dit un troisième personnage en

prenant une énorme prise de tabac dans une vaste tabatière. Je

croyais qu'il ne mourrait jamais...

-- Il n'y a que Dieu qui le sache, reprit le premier avec un

bâillement.

-- Qu'a-t-il fait de son argent? demanda un monsieur à la face

rubiconde dont le bout du nez était orné d'une excroissance de

chair qui pendillait sans cesse comme les caroncules d'un dindon.

-- Je n'en sais trop rien, fit l'homme au double menton en

bâillant de nouveau. Peut-être l'a-t-il laissé à sa société; en

tout cas, ce n'est pas à moi qu'il l'a laissé: voilà tout ce que

je sais.»

Cette plaisanterie fut accueillie par un rire général.

«Il est probable, dit le même interlocuteur, que les chaises ne

lui coûteront pas cher à l'église, non plus que les voitures; car,

sur mon âme, je ne connais personne qui soit disposé à aller à son

enterrement. Si nous faisions la partie d'y aller sans invitation!

-- Cela m'est égal, s'il y a une collation, observa le monsieur à

la loupe; mais je veux être nourri pour la peine.

-- Eh bien! après tout, dit celui qui avait parlé le premier, je

vois que je suis encore le plus désintéressé de vous tous, car je

n'y allais pas pour qu'on me donnât des gants noirs, je n'en porte

pas; ni pour sa collation, je ne goûte jamais; et pourtant je

m'offre à y aller, si quelqu'un veut venir avec moi. C'est que,

voyez-vous, en y réfléchissant je ne suis pas sûr le moins du

monde de n'avoir pas été son plus intime ami, car nous avions

l'habitude de nous arrêter pour échanger quelques mots toutes les

fois que nous nous rencontrions. Adieu, messieurs; au revoir!»

Le groupe se dispersa et alla se mêler à d'autres. Scrooge

reconnaissait tous ces personnages: il regarda l'esprit comme pour

lui demander l'explication de ce qu'il venait d'entendre.

Le fantôme se glissa dans une rue et montra du doigt deux

individus qui s'abordaient. Scrooge écouta encore, croyant trouver

là le mot de l'énigme.

Il les reconnaissait également très bien; c'étaient deux

négociants, riches et considérés. Il s'était toujours piqué d'être

bien placé dans leur estime, au point de vue des affaires,

s'entend, purement et simplement au point de vue des affaires.

«Comment vous portez-vous? dit l'un.

-- Et vous? répondit l'autre.

-- Bien! fit le premier. Le vieux _Gobseck_ a donc enfin son

compte, hein?

-- On me l'a dit...; il fait froid, n'est-ce pas?

-- Peuh! Un temps de la saison! temps de Noël. Vous ne patinez

pas, je suppose?

-- Non, non; j'ai bien autre chose à faire. Bonjour.»

Pas un mot de plus. Telles furent leur rencontre, leur

conversation et leur séparation. Scrooge eut d'abord la pensée de

s'étonner que l'esprit attachât une telle importance à des

conversations en apparence si triviales; mais intimement convaincu

qu'elles devaient avoir un sens caché, il se mit à considérer, à

part lui, quel il pouvait être selon toutes les probabilités. Il

était difficile qu'elles se rapportassent à la mort de Jacob, son

vieil associé; du moins, la chose ne paraissait pas vraisemblable,

car cette mort appartenait au passé, et le spectre avait pour

département l'avenir: il ne voyait non plus personne de ses

connaissances à qui il put les appliquer. Toutefois, ne doutant

pas que, quelle que fût celle à qui il convenait d'en faire

l'application, elles ne renfermassent une leçon secrète à son

adresse, et pour son bien, il résolut de recueillir avec soin

chacune des paroles qu'il entendrait et chacune des choses qu'il

verrait, mais surtout d'observer attentivement sa propre image

lorsqu'elle lui apparaîtrait, persuadé que la conduite de son

futur lui-même lui donnerait la clef de cette énigme et en

rendrait la solution facile. Il se chercha donc en ce lieu; mais

un autre occupait sa place accoutumée, dans le coin qu'il

affectionnait particulièrement, et, quoique l'horloge indiquât

l'heure où il venait d'ordinaire à la Bourse, il ne vit personne

qui lui ressemblât, parmi cette multitude qui se pressait sous le

porche pour y entrer. Cela le surprit peu, néanmoins, car depuis

ses premières visions il avait médité dans son esprit un

changement de vie; il pensait, il espérait que son absence était

une preuve qu'il avait mis ses nouvelles résolutions en pratique.

Le fantôme se tenait à ses côtés, immobile, sombre, toujours le

bras tendu. Quand Scrooge sortit de sa rêverie, il s'imagina, au

mouvement de la main et d'après la position du spectre vis-à-vis

de lui, que ses yeux invisibles le regardaient fixement. Cette

pensée le fit frissonner de la tête aux pieds.

Quittant le théâtre bruyant des affaires, ils allèrent dans un

quartier obscur de la ville, où Scrooge n'avait pas encore

pénétré, quoiqu'il en connût parfaitement les êtres et la mauvaise

renommée. Les rues étaient sales et étroites, les boutiques et les

maisons misérables, les habitants à demi nus, ivres, mal chaussés,

hideux. Des allées et des passages sombres, comme autant d'égouts,

vomissaient leurs odeurs repoussantes, leurs immondices et leurs

ignobles habitants dans ce labyrinthe de rues; tout le quartier

respirait le crime, l'ordure, la misère.

Au fond de ce repaire infâme on voyait une boutique basse,

s'avançant en saillie sous le toit d'un auvent, dans laquelle on

achetait le fer, les vieux chiffons, les vieilles bouteilles, les

os, les restes des assiettes du dîner d'hier au soir. Sur le

plancher, à l'intérieur, étaient entassés des clefs rouillées, des

clous, des chaînes, des gonds, des limes, des plateaux de

balances, des poids et toute espèce de ferraille. Des mystères que

peu de personnes eussent été curieuses d'approfondir s'agitaient

peut-être sous ces monceaux de guenilles repoussantes, sous ces

masses de graisse corrompue et ces sépulcres d'ossements. Assis au

milieu des marchandises dont il trafiquait, près d'un réchaud de

vieilles briques, un sale coquin, aux cheveux blanchis par l'âge

(il avait près de soixante-dix ans), s'abritait contre l'air froid

du dehors, au moyen d'un rideau crasseux, composé de lambeaux

dépareillés suspendus à une ficelle, et fumait sa pipe en

savourant avec délices la volupté de sa paisible solitude.

Scrooge et le fantôme se trouvèrent en présence de cet homme, au

moment précis où une femme, chargée d'un lourd paquet, se glissa

dans la boutique. À peine y eut-elle mis les pieds, qu'une autre

femme, chargée de la même manière, entra pareillement; cette

dernière fut suivie de près par un homme vêtu d'un habit noir

râpé, qui ne parut pas moins surpris de la vue des deux femmes

qu'elles ne l'avaient été elles-mêmes en se reconnaissant l'une

l'autre. Après quelques instants de stupéfaction muette partagée

par l'homme à la pipe, ils se mirent à éclater de rire tous les

trois.

«Que la femme de journée passe la première, s'écria celle qui

était entrée d'abord. La blanchisseuse viendra après elle, puis,

en troisième lieu, l'homme des pompes funèbres. Eh bien! vieux

Joe, dites donc, en voilà un hasard! Ne dirait-on pas que nous

nous sommes donné ici rendez-vous tous les trois?

-- Vous ne pouviez toujours pas mieux choisir la place, dit le

vieux Joe ôtant sa pipe de sa bouche. Entrez au salon. Depuis

longtemps vous y avez vos libres entrées, et les deux autres ne

sont pas non plus des étrangers. Attendez que j'aie fermé la porte

de la boutique. Ah! comme elle crie! je ne crois pas qu'il y ait

ici de ferraille plus rouillée que ses gonds, comme il n'y a pas

non plus, j'en suis bien sûr, d'os aussi vieux que les miens dans

tout mon magasin. Ah! ah! nous sommes tous en harmonie avec notre

condition, nous sommes bien assortis. Entrez au salon. Entrez.»

Le salon était l'espace séparé de la boutique par le rideau de

loques. Le vieux marchand remua le feu avec un barreau brisé

provenant d'une rampe d'escalier, et, après avoir ravivé sa lampe

fumeuse (car il faisait nuit) avec le tuyau de sa pipe, il le

retint dans sa bouche.

Pendant qu'il faisait ainsi les honneurs de son hospitalité, la

femme qui avait déjà parlé jeta son paquet à terre, et s'assit,

dans une pose nonchalante, sur un tabouret, croisant ses coudes

sur ses genoux, et lançant aux deux autres comme un défi hardi.

«Eh bien! quoi? Qu'y a-t-il donc? Qu'est-ce qu'il y a, mistress

Dilber? dit-elle. Chacun a bien le droit de songer à soi, je

pense. Est-ce qu'il a fait autre chose toute sa vie, _lui?_

-- C'est vrai, par ma foi! fit la blanchisseuse. Personne plus que

lui.

-- Eh bien! alors, vous n'avez pas besoin de rester là à vous

écarquiller les yeux comme si vous aviez peur, bonne femme: les

loups ne se mangent pas, je suppose.

-- Bien sûr! dirent en même temps mistress Dilber et le croque-

mort. Nous l'espérons bien.

-- En ce cas, s'écria la femme, tout est pour le mieux. Il n'y a

pas besoin de chercher midi à quatorze heures. Et d'ailleurs,

voyez le grand mal. À qui est-ce qu'on fait tort avec ces

bagatelles? Ce n'est pas au mort, je suppose?

-- Ma foi, non, dit mistress Dilber en riant.

-- S'il voulait les conserver après sa mort, le vieux grigou,

poursuivit la femme, pourquoi n'a-t-il pas fait comme tout le

monde? Il n'avait qu'à prendre une garde pour le veiller quand la

mort est venue le frapper, au lieu de rester là à rendre le

dernier soupir dans son coin, tout seul comme un chien.

-- C'est bien la pure vérité, dit Mme Dilber. Il n'a que ce qu'il

mérite.

-- Je voudrais bien qu'il n'en fût pas quitte à si bon marché,

reprit la femme; et il en serait autrement, vous pouvez vous en

rapporter à moi, si j'avais pu mettre les mains sur quelque autre

chose. Ouvrez ce paquet, vieux Joe, et voyons ce que cela vaut.

Parlez franchement. Je n'ai pas peur de passer la première; je ne

crains pas qu'ils le voient. Nous savions très bien, je crois,

avant de nous rencontrer ici, que nous faisions nos petites

affaires. Il n'y a pas de mal à cela. Ouvrez le paquet, Joe.»

Mais il y eut assaut de politesse. Ses amis, par délicatesse, ne

voulurent pas le permettre, et l'homme à l'habit noir râpé,

montant le premier sur la brèche, produisit son butin. Il n'était

pas considérable: un cachet ou deux, un porte-crayon, deux boutons

de manche et une épingle de peu de valeur, voilà tout. Chacun de

ces objets fut examiné en particulier et prisé par le vieux Joe,

qui marqua sur le mur avec de la craie les sommes qu'il était

disposé à en donner, et additionna le total quand il vit qu'il n'y

avait plus d'autre article.

«Voilà votre compte, dit-il, et je ne donnerais pas six pence de

plus quand on devrait me faire rôtir à petit feu. Qui vient

après?»

C'était le tour de mistress Dilber. Elle déploya des draps, des

serviettes, un habit, deux cuillers à thé en argent, forme

antique, une pince à sucre et quelques bottes. Son compte lui fut

fait sur le mur de la même manière.

«Je donne toujours trop aux dames. C'est une de mes faiblesses, et

c'est ainsi que je me ruine, dit le vieux Joe. Voilà votre compte.

Si vous me demandez un penny de plus et que vous marchandiez là-

dessus, je pourrai bien me raviser et rabattre un écu sur la

générosité de mon premier instinct.

-- Et maintenant, Joe, défaites mon paquet», dit la première

femme.

Joe se mit à genoux pour plus de facilité, et, après avoir défait

une grande quantité de noeuds, il tira du paquet une grosse et

lourde pièce d'étoffe sombre.

«Quel nom donnez-vous à cela? dit-il. Des rideaux de lit?

-- Oui! répondit la femme en riant et en se penchant sur ses bras

croisés. Des rideaux de lit!

-- Il n'est pas Dieu possible que vous les ayez enlevés, anneaux

et tout, pendant qu'il était encore là sur son lit? demanda Joe.

-- Que si, reprit la femme, et pourquoi pas?

-- Allons, vous étiez née pour faire fortune, dit Joe, et fortune

vous ferez.

-- Certainement je ne retirerai pas la main quand je pourrai la

mettre sur quelque chose, par égard pour un homme pareil, je vous

en réponds, Joe, dit la femme avec le plus grand sang-froid. Ne

laissez pas tomber de l'huile sur les couvertures, maintenant.

-- Ses couvertures, à lui? demanda Joe.

-- Et à qui donc? répondit la femme. N'avez-vous pas peur qu'il

s'enrhume pour n'en pas avoir?

-- Ah çà! j'espère toujours qu'il n'est pas mort de quelque

maladie contagieuse, hein? dit le vieux Joe, s'arrêtant dans son

examen et levant la tête.

-- N'ayez pas peur, Joe, je n'étais pas tellement folle de sa

société, que je fusse restée auprès de lui pour de semblables

misères, s'il y avait eu le moindre danger... Oh! vous pouvez

examiner cette chemise jusqu'à ce que les yeux vous en crèvent,

vous n'y trouverez pas le plus petit trou; elle n'est pas même

élimée: c'était bien sa meilleure, et de fait elle n'est pas

mauvaise. C'est bien heureux que je me sois trouvée là; sans moi,

on l'aurait perdue.

-- Qu'appelez-vous perdue? demanda le vieux Joe.

-- On l'aurait enseveli avec, pour sûr, reprit-elle en riant.

Croiriez-vous qu'il y avait déjà eu quelqu'un d'assez sot pour le

faire; mais je la lui ai ôtée bien vite. Si le calicot n'est pas

assez bon pour cette besogne, je ne vois guère à quoi il peut

servir. C'est très bon pour couvrir un corps; et, quant à

l'élégance, le bonhomme ne sera pas plus laid dans une chemise de

calicot qu'il ne l'était avec sa chemise de toile, c'est

impossible.»

Scrooge écoutait ce dialogue avec horreur. Tous ces gens-là, assis

ou plutôt accroupis autour de leur proie, serrés les uns contre

les autres, à la faible lueur de la lampe du vieillard, lui

causaient un sentiment de haine et de dégoût aussi prononcé que

s'il eût vu d'obscènes démons occupés à marchander le cadavre lui-

même.

«Ah! ah! continua en riant la même femme lorsque le vieux Joe,

tirant un sac de flanelle rempli d'argent, compta à chacun, sur le

plancher, la somme qui lui revenait pour sa part. Voilà bien le

meilleur, voyez-vous! Il n'a, de son vivant, effrayé tout le

monde, et tenu chacun loin de lui que pour nous assurer des

profits après sa mort. Ah! ah! ah!

-- Esprit! dit Scrooge frissonnant de la tête aux pieds. Je

comprends, je comprends. Le sort de cet infortuné pourrait être le

mien. C'est là que mène une vie comme la mienne... Seigneur

miséricordieux, qu'est-ce que je vois?»

Il recula de terreur, car la scène avait changé, et il touchait

presque un lit, un lit nu, sans rideaux, sur lequel, recouvert

d'un drap déchiré, reposait quelque chose dont le silence même

révélait la nature en un terrible langage.

La chambre était très sombre, trop sombre pour qu'on pût remarquer

avec exactitude ce qui s'y trouvait, bien que Scrooge, obéissant à

une impulsion secrète, promenât ses regards curieux, inquiet de

savoir ce que c'était que cette chambre. Une pâle lumière, venant

du dehors, tombait directement sur le lit où gisait le cadavre de

cet homme dépouillé, volé, abandonné de tout le monde, auprès

duquel personne ne pleurait, personne ne veillait.

Scrooge jeta les yeux sur le fantôme, dont la main fatale lui

montrait la tête du mort. Le linceul avait été jeté avec tant de

négligence, qu'il aurait suffi du plus léger mouvement de son

doigt pour mettre à nu ce visage. Scrooge y songea; il voyait

combien c'était facile, il éprouvait le désir de le faire, mais il

n'avait pas plus la force d'écarter ce voile que de renvoyer le

spectre, qui se tenait debout à ses côtés.

«Oh! froide, froide, affreuse, épouvantable mort! Tu peux dresser

ici ton autel et l'entourer de toutes les terreurs dont tu

disposes; car tu es bien là dans ton domaine! Mais, quand c'est

une tête aimée, respectée et honorée, tu ne peux faire servir un

seul de ses cheveux à tes terribles desseins, ni rendre odieux un

de ses traits. Ce n'est pas qu'alors la main ne devienne pesante

aussi, et ne retombe si je l'abandonne; ce n'est pas que le coeur

et le pouls ne soient silencieux; mais cette main, elle fut

autrefois ouverte, généreuse, loyale; ce coeur fut brave, chaud,

honnête et tendre: c'était un vrai coeur d'homme qui battait là

dans sa poitrine. Frappe, frappe, mort impitoyable! tes coups sont

vains. Tu vas voir jaillir de sa blessure ses bonnes actions,

l'honneur de sa vie éphémère, la semence de sa vie immortelle!»

Aucune voix ne prononça ces paroles aux oreilles de Scrooge, il

les entendit cependant lorsqu'il regarda le lit. «Si cet homme

pouvait revivre, pensait-il, que dirait-il à présent de ses

pensées d'autrefois? L'avarice, la dureté de coeur, l'âpreté au

gain, ces pensées-là, vraiment, l'ont conduit à une belle fin! Il

est là, gisant dans cette maison déserte et sombre, où il n'y a ni

homme, ni femme, ni enfant, qui puisse dire: Il fut bon pour moi

dans telle ou telle circonstance, et je serai bon pour lui, à mon

tour, en souvenir d'une parole bienveillante.» Seulement un chat

grattait à la porte, et, sous la pierre du foyer, on entendait un

bruit de rats qui rongeaient quelque chose. Que venaient-ils

chercher dans cette chambre mortuaire? Pourquoi étaient-ils si

avides, si turbulents? Scrooge n'osa y penser.

«Esprit, dit-il, ce lieu est affreux. En le quittant, je

n'oublierai pas la leçon qu'il me donne, croyez-moi. Partons!»

Le spectre, de son doigt immobile, lui montrait toujours la tête

du cadavre.

«Je vous comprends, répondit Scrooge, et je le ferais si je

pouvais. Mais je n'en ai pas la force; esprit, je n'en ai pas la

force.»

Le fantôme parut encore le regarder avec une attention plus

marquée.

«S'il y a quelqu'un dans la ville qui ressente une émotion pénible

par suite de la mort de cet homme, dit Scrooge en proie aux

angoisses de l'agonie, montrez-moi cette personne, esprit, je vous

en conjure.»

Le fantôme étendit un moment sa sombre robe devant lui comme une

aile, puis, la repliant, lui fit voir une chambre éclairée par la

lumière du jour, où se trouvaient une mère et ses enfants.

Elle attendait quelqu'un avec une impatience inquiète; car elle

allait et venait dans sa chambre, tressaillait au moindre bruit,

regardait par la fenêtre, jetait les yeux sur la pendule,

essayait, mais en vain, de recourir à son aiguille, et pouvait à

peine supporter les voix des enfants dans leurs jeux.

Enfin retentit à la porte le coup de marteau si longtemps attendu.

Elle courut ouvrir: c'était son mari, homme jeune encore, au

visage abattu, flétri par le chagrin; on y voyait pourtant en ce

moment une expression remarquable, une sorte de plaisir triste

dont il avait honte et qu'il s'efforçait de réprimer.

Il s'assit pour manger le dîner que sa femme avait tenu chaud près

du feu, et quand elle lui demanda d'une voix faible: «Quelles

nouvelles?» (ce qu'elle ne fit qu'après un long silence), il parut

embarrassé de répondre.

«Sont-elles bonnes ou mauvaises? dit-elle pour l'aider.

-- Mauvaises, répondit-il.

-- Sommes-nous tout à fait ruinés?

-- Non, Caroline. Il y a encore de l'espoir.

-- S'_il_ se laisse toucher, dit-elle toute surprise; après un tel

miracle, on pourrait tout espérer, sans doute.

-- Il ne peut plus se laisser toucher, dit le mari; il est mort.»

C'était une créature douce et patiente que cette femme. On le

voyait rien qu'à sa figure, et cependant elle ne put s'empêcher de

bénir Dieu au fond de son âme à cette annonce imprévue, ni de le

dire en joignant les mains. L'instant d'après, elle demanda pardon

au ciel, car elle en avait regret; mais le premier mouvement

partait du coeur.

«Ce que cette femme à moitié ivre, dont je vous ai parlé hier

soir, m'a dit, quand j'ai essayé de le voir pour obtenir de lui

une semaine de délai, et ce que je regardais comme une défaite

pour m'éviter est la vérité pure; non seulement il était déjà fort

malade, mais il était mourant.

-- À qui sera transférée notre dette?

-- Je l'ignore. Mais, avant ce temps, nous aurons la somme, et,

lors même que nous ne serions pas prêts, ce serait jouer de

malheur si nous trouvions dans son successeur un créancier aussi

impitoyable. Nous pouvons dormir cette nuit plus tranquilles,

Caroline!»

Oui, malgré eux, leurs coeurs étaient débarrassés d'un poids bien

lourd. Les visages des enfants groupés autour d'eux, afin

d'écouter une conversation qu'ils comprenaient si peu, étaient

plus ouverts et animés d'une joie plus vive; la mort de cet homme

rendait un peu de bonheur à une famille! La seule émotion causée

par cet événement, dont le spectre venait de rendre Scrooge

témoin, était une émotion de plaisir.

«Esprit, dit Scrooge, faites-moi voir quelque scène de tendresse

étroitement liée avec l'idée de la mort; sinon cette chambre

sombre, que nous avons quittée tout à l'heure, sera toujours

présente à mon souvenir.»

Le fantôme le conduisit au travers de plusieurs rues qui lui

étaient familières; à mesure qu'ils marchaient, Scrooge regardait

de côté et d'autre dans l'espoir de retrouver son image, mais

nulle part il ne pouvait la voir. Ils entrèrent dans la maison du

pauvre Bob Cratchit, cette même maison que Scrooge avait visitée

précédemment, et trouvèrent la mère et les enfants assis autour du

feu.

Ils étaient calmes, très calmes. Les bruyants petits Cratchit se

tenaient dans un coin aussi tranquilles que des statues, et

demeuraient assis, les yeux fixés sur Pierre, qui avait un livre

ouvert devant lui. La mère et ses filles s'occupaient à coudre.

Toute la famille était bien tranquille assurément!

_«Et il prit un enfant, et il le mit au milieu d'eux.»_

Où Scrooge avait-il entendu ces paroles? Il ne les avait pas

rêvées. Il fallait bien que ce fut l'enfant qui les avait lues à

haute voix, quand Scrooge et l'esprit franchissaient le seuil de

la porte. Pourquoi interrompait-il sa lecture?

La mère posa son ouvrage sur la table et se couvrit le visage de

ses mains.

«La couleur de cette étoffe me fait mal aux yeux, dit-elle.

-- La couleur? Ah! pauvre Tiny Tim!

-- Ils sont mieux maintenant, dit la femme de Cratchit. C'est sans

doute de travailler à la lumière qui les fatigue, mais je ne

voudrais pour rien au monde laisser voir à votre père, quand il

rentrera, que mes yeux sont fatigués. Il ne doit pas tarder, c'est

bientôt l'heure.

-- L'heure est passée, répondit Pierre en fermant le livre. Mais

je trouve qu'il va un peu moins vite depuis quelques soirs, ma

mère.»

La famille retomba dans son silence et son immobilité. Enfin, la

mère reprit d'une voix ferme, dont le ton de gaieté ne faiblit

qu'une fois:

«J'ai vu un temps où il allait vite, très vite même, avec... avec

Tiny Tim sur son épaule.

-- Et moi aussi, s'écria Pierre; souvent.

-- Et moi aussi,» s'écria un autre.

Tous répétèrent:

«Et moi aussi.

-- Mais Tiny Tim était très léger à porter, reprit la mère en

retournant à son ouvrage; et puis son père l'aimait tant que ce

n'était pas pour lui une peine... oh! non. Mais j'entends votre

père à la porte!»

Elle courut au-devant de lui. Le petit Bob entra avec son cache-

nez; il en avait bien besoin, le pauvre père. Son thé était tout

prêt contre le feu, c'était à qui s'empresserait pour le servir.

Alors les deux petits Cratchit grimpèrent sur ses genoux, et

chacun d'eux posa sa petite joue contre les siennes, comme pour

lui dire: «N'y pensez plus, mon père; ne vous chagrinez pas!»

Bob fut très gai avec eux, il eut pour tout le monde une bonne

parole: il regarda l'ouvrage étalé sur la table et donna des

éloges à l'adresse et à l'habileté de mistress Cratchit et de ses

filles. «Ce sera fini longtemps avant dimanche, dit-il.

-- Dimanche! Vous y êtes donc allé aujourd'hui, Robert? demanda sa

femme.

-- Oui, ma chère, répondit Bob. J'aurais voulu que vous eussiez pu

y venir: cela vous aurait fait du bien de voir comme l'emplacement

est vert. Mais vous irez le voir souvent. Je lui avais promis que

j'irais m'y promener un dimanche... Mon petit, mon petit enfant!

s'écria Bob! Mon cher petit enfant!»

Il éclata tout à coup, sans pouvoir s'en empêcher. Pour qu'il pût

s'en empêcher, il n'aurait pas fallu qu'il se sentit encore si

près de son enfant.

Il quitta la chambre et monta dans celle de l'étage supérieur,

joyeusement éclairée et parée de guirlandes comme à Noël. Il y

avait une chaise placée tout contre le lit de l'enfant, et l'on

voyait à des signes certains que quelqu'un était venu récemment

l'occuper. Le pauvre Bob s'y assit à son tour; et, quand il se fut

un peu recueilli, un peu calmé, il déposa un baiser sur ce cher

petit visage. Alors il se montra plus résigné à ce cruel

événement, et redescendit presque heureux... en apparence.

La famille se rapprocha du feu en causant; les jeunes filles et

leur mère travaillaient toujours. Bob leur parla de la

bienveillance extraordinaire que lui avait témoignée le neveu de

M. Scrooge, qu'il avait vu une fois à peine, et qui, le

rencontrant ce jour-là dans la rue et le voyant un peu... un peu

abattu, vous savez, dit Bob, s'était informé avec intérêt de ce

qui lui arrivait de fâcheux. Sur quoi, poursuivit Bob, car c'est

bien le monsieur le plus affable qu'il soit possible de voir, je

lui ai tout raconté. -- Je suis sincèrement affligé de ce que vous

m'apprenez, monsieur Cratchit, dit-il, pour vous et pour votre

excellente femme. À propos, comment a-t-il pu savoir cela, je

l'ignore absolument.

-- Savoir quoi, mon ami?

-- Que vous étiez une excellente femme.

-- Mais tout le monde ne le sait-il pas? dit Pierre.

-- Très bien répliqué, mon garçon! s'écria Bob. J'espère que tout

le monde le sait. «Sincèrement affligé, disait-il, pour votre

excellente femme; si je puis vous être utile en quelque chose,

ajouta-t-il en me remettant sa carte, voici mon adresse. Je vous

en prie, venez me voir.» Eh bien! j'en ai été charmé, non pas tant

pour ce qu'il serait en état de faire en notre faveur, que pour

ses manières pleines de bienveillance. On aurait dit qu'il avait

réellement connu notre Tiny Tim, et qu'il le regrettait comme

nous.

-- Je suis sûre qu'il a un bon coeur, dit mistress Cratchit.

-- Vous en seriez bien plus sûre, ma chère amie, reprit Bob, si

vous l'aviez vu et que vous lui eussiez parlé. Je ne serais pas du

tout surpris, remarquez ceci, qu'il trouvât une meilleure place à

Pierre.

-- Entendez-vous, Pierre? dit mistress Cratchit.

-- Et alors, s'écria une des jeunes filles, Pierre se mariera et

s'établira pour son compte.

-- Allez vous promener, repartit Pierre en faisant une grimace.

-- Dame! cela peut être ou ne pas être, l'un n'est pas plus sûr

que l'autre, dit Bob. La chose peut arriver un de ces jours,

quoique nous ayons, mon enfant, tout le temps d'y penser. Mais, de

quelque manière et dans quelque temps que nous nous séparions les

uns des autres, je suis sûr que pas un de nous n'oubliera le

pauvre Tiny Tim; n'est-ce pas, nous n'oublierons jamais cette

première séparation?

-- Jamais, mon père, s'écrièrent-ils tous ensemble.

-- Et je sais, dit Bob, je sais, mes amis, que, quand nous nous

rappellerons combien il fut doux et patient, quoique ce ne fût

qu'un tout petit, tout petit enfant, nous n'aurons pas de

querelles les uns avec les autres, car ce serait oublier le pauvre

Tiny Tim.

-- Non, jamais, mon père! répétèrent-ils tous.

-- Vous me rendez bien heureux, dit le petit Bob, oui, bien

heureux!»

Mistress Cratchit l'embrassa, ses filles l'embrassèrent, les deux

petits Cratchit l'embrassèrent, Pierre et lui se serrèrent

tendrement la main. Âme de Tiny Tim, dans ton essence enfantine tu

étais une émanation de la divinité!

«Spectre, dit Scrooge, quelque chose me dit que l'heure de notre

séparation approche. Je le sais, sans savoir comment elle aura

lieu. Dites-moi quel était donc cet homme que nous avons vu gisant

sur son lit de mort?»

Le fantôme de Noël futur le transporta, comme auparavant (quoique

à une époque différente, pensait-il, car ces dernières visions se

brouillaient un peu dans son esprit; ce qu'il y voyait de plus

clair, c'est qu'elles se rapportaient à l'avenir), dans les lieux

où se réunissent les gens d'affaires et les négociants, mais sans

lui montrer son autre lui-même. À la vérité, l'esprit ne s'arrêta

nulle part, mais continua sa course directement, comme pour

atteindre plus vite au but, jusqu'à ce que Scrooge le supplia de

s'arrêter un instant.

«Cette cour, dit-il, que nous traversons si vite, est depuis

longtemps le lieu où j'ai établi le centre de mes occupations.

Cantique de Noël · 第 14 / 18 题