Malgré tout ce que je pus dire à M. le vicomte de Courpière ce jour-là
et les jours suivants, il tint bon, il ne remit plus les pieds chez Mme
la marquise de Ventnor. Il prit même un certain ton sec, qu’il sait
prendre, pour m’inviter à ne lui jamais parler d’elle. Mais c’est lui
qui m’en parlait, et non pas seulement à moi. Il a, dès qu’il se
brouille, la mauvaise habitude de traîner dans la boue ses amis de la
veille, et je me suis parfois demandé avec effroi ce qu’il raconterait
de moi-même si nous étions fâchés. Sa fertilité d’invention dans
l’ignoble est merveilleuse, et il débite ses infamies avec une telle
candeur que l’on ne peut se défendre d’y croire, au moins sur le moment,
même lorsque l’on sait pertinemment qu’il n’y a pas un mot de vrai. Il
ne craint pas d’approprier son discours à l’ordure de ses calomnies;
mais il les assaisonne, à l’occasion, d’esprit atroce, et de ce ridicule
qui tuait en France,--il y a longtemps.
Je regrettais particulièrement qu’il usât de tels procédés envers lady
Ventnor. «Tout est perdu, me disais-je, si l’on répète à la marquise la
moindre des vilenies qu’il colporte.» Et je ne voulais pas croire que
tout fût perdu, tant la fortune de M. de Courpière me tient au cœur. «Il
est vrai, me disais-je encore, qu’une femme de cette envergure ne prend
pas garde à ces choses-là. Elle en a vu et entendu, et probablement elle
en a dit elle-même bien d’autres. Elle n’est pas du tout la «petite
femme» ni «l’honnête femme» que croit son mari. Si elle veut bien M. de
Courpière, elle ignorera ces vétilles, et elle trouvera quelque moyen
décent de remettre le grappin sur lui.»
Cependant lady Ventnor ne témoignait par aucun signe vouloir M. de
Courpière. Elle ne jouait pas l’étonnement lorsqu’elle me voyait arriver
seul, et ne me demandait pas même, pour la forme, des nouvelles de mon
ami. J’allais, naturellement, la voir comme si de rien n’était, presque
tous les jours, et ma situation eût été embarrassante si elle, ou un de
ses familiers, eût remarqué l’absence du vicomte. Mais il était de règle
chez elle que l’on ne remarquât jamais les disparitions. Je pouvais
craindre aussi que M. de Courpière ne me reprochât ces visites: car il
m’est difficile de rien faire à son insu, sauf si je lui mens. Mais,
ayant renoncé à lady Ventnor, il s’était aussitôt remis, avec un courage
que j’admire, à tirer d’autres plans, qu’il ne me confiait point; et il
avait à courir sans cesse vers une foule d’endroits mystérieux, où il ne
m’emmenait pas.
Environ cette époque eut lieu un événement bien parisien. Le
restaurateur russe, qui avait loué l’ancien hôtel de lady Ventnor avenue
des Champs-Élysées, cessa de payer ses termes et suspendit, en général,
ses paiements. L’établissement n’avait pas pris. L’on y était allé pour
voir, plutôt que pour dîner; cette curiosité pouvait se satisfaire en
une fois, et personne de Paris n’avait seulement pensé à y retourner.
Les chroniqueurs de théâtre ont observé qu’une pièce où le public ne
retourne pas a de la peine à atteindre sa centième représentation. Il
faut encore bien plus de récidives pour assurer le succès d’un
restaurant. Un entrepreneur de cinématographe fit à lady Ventnor des
propositions, qu’elle repoussa. Elle décida tout bonnement de laisser
son hôtel à l’abandon, comme avant le règne du restaurateur, et même
dans un abandon pire: car ce moscovite avait un peu précipitamment
déménagé et sans rien remettre en place.
La résolution de la marquise fut vivement critiquée par ses entours.
J’entendis un jour «Alcibiade» lui remontrer qu’elle n’avait pas le
droit de laisser close et de livrer à une ruine prochaine une demeure où
l’on marchait sur l’histoire (et je pensai irrévéremment qu’il aurait pu
dire qu’on y couchait). Il proposa d’user des influences qu’il avait
encore aux Beaux-Arts, quoique M. de Nieuwerkerke n’en soit plus le
surintendant, pour obtenir que cet illustre logis fût classé parmi les
monuments historiques. Lady Ventnor refusa cet honneur et détourna la
conversation avec une telle prestesse que je n’y vis que du feu. Je ne
remarquai d’abord que la banalité du lieu commun qui suffit à ce
passe-passe. Elle fit deux ou trois réflexions mélancoliques à propos de
ce qu’il faut laisser mourir ou qu’il ne faut point ressusciter, et il
se trouva que nous parlions, sans savoir comment ni pourquoi, de
certaines redoutes parées et masquées, jadis fameuses, que donnait chez
lui Alcibiade, et qu’il ne donnait plus depuis quinze ans.
Ce que venait de dire la marquise ne signifiait point qu’elle pût le
désapprouver d’avoir fermé ses salons; mais elle modifia le sens du
discours par une simple intonation de regret, si bien qu’Alcibiade crut
devoir humblement s’excuser de ne recevoir plus. Il allégua que ses
listes d’invités étaient devenues des listes nécrologiques. Lady Ventnor
lui prouva aussitôt, en lui citant des noms, qu’il se trompait, et que
les beautés célèbres du second Empire, du moins celles du monde, ne sont
point toutes mortes comme on croit. (Les redoutes d’Alcibiade étaient de
ces réunions, autrefois si rares, où les femmes de toute classe se
coudoyaient, à la faveur du masque.) Lady Ventnor lui fit observer qu’il
pouvait compléter ses listes en invitant les meilleures recrues du monde
et du demi-monde nouveau.
Alcibiade appartenait à cette génération d’hommes galants et
magnifiques, peints par Dumas dans le _Père prodigue_, qui louent un
yacht en Angleterre pour emmener une dame de Dieppe déjeuner au Tréport.
Il se leva soudain, et, avec cette grâce inimitable de politesse qui
nous viendra peut-être comme à nos pères quand nous aurons leur âge, il
annonça que dans deux semaines jour pour jour il donnerait une redoute,
puisque lady Ventnor daignait le souhaiter. Il lui baisa la main et
sortit vite, comme s’il n’avait pas une minute à perdre pour commencer
ses préparatifs. J’étais bien aise que cette petite scène se fût passée
devant moi: Alcibiade ne pouvait manquer de m’inviter. Je songeai que le
tableau de sa redoute me fournirait un dernier chapitre brillant aux
confidences de la marquise, et je me félicitai à ce propos que M. de
Courpière ne se fût point brouillé avec elle devant que j’eusse fini de
ramasser mes documents.
Je me dispensai de raconter tout ceci à Maurice, le soir même, et le
surlendemain, lorsque je reçus l’invitation. Mais je le vis quelques
heures plus tard, et il me dit, entre autres choses, qu’il était invité
chez Alcibiade.
--Ah? lui dis-je. Mais je pense que tu n’iras point?
--Pourquoi non? me répondit-il. J’irai certainement.
Je fus presque fâché. Il me semblait que j’eusse préféré y aller seul et
prendre mes notes tranquillement. Puis je m’avisai qu’Alcibiade n’avait
pu inviter M. de Courpière contre le gré de la marquise, et qu’elle
n’avait pas manigancé pour autre chose toute cette histoire de redoute,
qui avait paru venir sur le tapis si naturellement.
La recherche de nos costumes ne nous fatigua point l’imagination.
L’habit était défendu, et le masque indispensable, puisque l’unique
amusement de ces redoutes était l’intrigue à l’ancienne mode; mais la
fantaisie des déguisements était réservée aux femmes, et nous autres,
mâles, avions pour uniforme de rigueur le classique domino noir. Comme
je suis de même taille que Maurice et qu’il n’a jamais le temps de rien,
n’ayant rien à faire, il me chargea de commander les deux dominos. Même,
ce fut moi qui les payai. Je ne le dis point pour me faire valoir ou
pour reprocher cette dépense à M. de Courpière, qui ne saurait être
suspect de parcimonie, mais pour montrer qu’il allait chez Alcibiade
sans arrière-pensées: j’entends qu’il n’y allait point à ses affaires et
moi comme son second, car il eût payé les deux dominos; nous y allions
au même titre, et je devais donc assumer la moitié des frais, ou, s’il
n’y pensait point, la totalité.
Je me promettais trop de cette soirée pour échapper une déception: je ne
l’échappai point. Sans doute, le coup d’œil était agréable. Alcibiade
était bien logé, rue d’Aguesseau, dans un hôtel plutôt Louis-Philippe
que second Empire, mais enfin convenablement démodé. Un escalier vaste
permettait le développement des cortèges, les entrées à effet, les
pittoresques remous de foule. Le salon principal était une galerie à
trois fenêtres cintrées, que répétaient trois portes en glaces. Les
panneaux étaient peints de haut en bas. Des personnages grandeur nature,
femmes nues aux ailes de papillon, amours adolescents aux ailes d’oiseau
de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, s’enlevaient en clair sur un
fond qui me parut noir: c’était un genre, si l’on veut, pompéien. Je
cherchai la signature, et j’eus l’étonnement de trouver celle de
Bouguereau. Le luminaire était de bougies, en trois grands lustres de
cristal taillé, et six énormes torchères à soixante lumières pour le
moins chacune. Le deuil des hommes faisait valoir la bigarrure des
femmes, et cette foule était comme le décor des murs, claire sur noir.
Mais je n’avais que cette courte et vaine joie des yeux, et aucune joie
de curiosité. Je m’étais flatté de voir réunis autour de moi, comme à un
cinquième acte tous les personnages d’une pièce, les fantômes du second
Empire; et probablement ils m’environnaient, mais ce n’étaient que trop
des fantômes, anonymes, qui ne soulevaient pas le pan de leur suaire,
rabattu sur leur visage. Les femmes étaient si emmitouflées que leur
tournure n’accusait même pas leur âge, et je ne discernais pas les
aïeules des contemporaines. Plusieurs de ces masques paraissaient bien
intriguer, sans verve, comme pour obéir à une consigne. Mais moi qui ne
connaissais, ou ne reconnaissais personne, et que l’on n’intriguait
point, je me sentais perdu, isolé, comme dans la cohue funèbre du bal de
l’Opéra, angoissé. Je me raccrochais à M. de Courpière, qui se
raccrochait à moi. Je le regardai en détresse, à travers les trous de
mon masque, et il répondit à mon regard:
--Ce n’est pas si drôle.
Comme j’ai la manie de prévoir les intentions des gens, j’avais arrangé
que lady Ventnor apparaîtrait subitement, triomphante de jeunesse, parmi
ces femmes, à peine ses aînées, et toutes en ruine. Mais la règle du
masque était si rigoureusement observée que ce coup de théâtre ne me
paraissait plus possible. Je me demandais même si la marquise n’était
point arrivée: elle pouvait l’être et ne point se manifester à nous. Le
moyen de nous intriguer? Nous eussions reconnu sa voix.
Cependant, vers minuit, deux ou trois femmes osèrent découvrir leur
visage, et cette épreuve me démontra que, si lady Ventnor avait compté
sur des repoussoirs, elle n’avait point calculé faux. La première qui se
démasqua était une ancienne beauté blonde, mi-française et mi-allemande.
Cette Dorothée, ingénue à plus de soixante ans comme à vingt ans, ne
soupçonnait pas que son teint fût fané quand son âme ne l’était point.
Cela est touchant quand on y pense, mais il ne faudrait qu’y penser, et
fermer les yeux. Le fatal exemple fut suivi par une espèce de sorcière
de Macbeth, dont le charme langoureux ne fut pas moins célèbre jadis. Je
l’entendis nommer: elle venait, à plus de soixante-dix ans, d’épouser
(en secondes noces) un prince octogénaire, et l’on disait que c’était
pour avoir des couronnes fermées sur son corbillard.--Je souhaite que
l’on ne m’attribue pas cette délicate plaisanterie.
Je vis entrer à ce moment une femme costumée en religieuse, et j’en fus
bien étonné, car j’avais lieu de croire toutes les personnes présentes
fort chatouilleuses sur le chapitre de la religion. La manche du
corsage, très ample et, comme on dirait, pagode, laissait voir, au
moindre geste, tout le bras nu; et chaque fois que cette étrange sœur de
charité faisait un pas, on voyait qu’elle avait aussi le pied nu, dans
des cothurnes. L’opposition de ces nudités et d’un costume respectable
m’eût choqué si je n’eusse été d’abord ébloui. Des bras et des pieds
comme ceux-là sont assurément des perfections uniques, et je compris que
la religieuse fût aussitôt reconnue, malgré son masque: mais il paraît
qu’elle avait déjà porté ce déguisement aux Tuileries, dans un tableau
vivant. C’était une comtesse italienne, que je croyais morte: elle ne
faisait que dérober, à ceux qui l’avaient connue plus belle qu’une Vénus
antique, le spectacle de sa déchéance. Elle vivait recluse dans la
poussière et dans les ténèbres d’un taudis, dont jamais les fenêtres ni
les persiennes ne s’entr’ouvraient avant la nuit close. C’était miracle
qu’elle eût consenti à revenir ce soir. D’après ce qu’elle nous montrait
d’elle, à mon gré trop chichement, je jugeai sa retraite prématurée.
J’avais raison. Il s’était fait autour d’elle un rassemblement. On la
suppliait de découvrir son visage, ne fût-ce qu’une seconde. Elle se
laissa toucher et, brusquement, arracha son masque. Elle apparut,
inquiète, rougissante, superbe, d’une beauté impériale, et cependant
mutine, qui me rappela Pauline Borghèse.
--Fichtre! pensai-je, si c’est précisément cet effet-là que voulait
faire lady Ventnor, il est un peu tard, elle n’aura plus que du
réchauffé.
Elle parut à l’instant même où je faisais cette réflexion, et je dois
dire d’abord que le succès de la religieuse n’entama aucunement le sien.
Elle avait choisi un costume du dix-huitième siècle, qui était avec cela
turc, selon la fantaisie de cette époque où les littérateurs ont
commencé à faire des excursions en Orient. Elle représentait, si l’on
veut, Roxane, la Roxane de _Bajazet_, qui a bien été joué au
dix-huitième autant qu’au dix-septième siècle. Elle portait,
par-dessous, tout l’attirail au moyen duquel les Pompadour et les
Dubarry ont déformé, d’ailleurs assez gracieusement, leur corps, et, par
dessus, une manière de saut-de-lit d’une soie molle, du jaune le plus
flatteur, brodé de turquoises et de perles. Le décolleté était en carré,
la gorge hardiment nue, mais le haut des bras et les épaules drapés. Ce
n’était point la perfection dont l’Italienne en religieuse venait de
nous donner un exemplaire, mais ce genre de beauté, effectivement
préférable, qui est une promesse de plaisir. Une écharpe de gaze était
enroulée autour de la coiffure, et c’était l’extrémité flottante de
cette écharpe qui, ramenée devant le visage et fixée au côté gauche des
cheveux par une grosse épingle de turquoise, tenait lieu de masque. Les
dames de Constantinople ne se voilent guère, aujourd’hui, plus
sévèrement.
Les traits de lady Ventnor étaient aisément reconnaissables à travers
cette gaze. Elle fut applaudie, la pauvre religieuse fut négligée, et
c’est autour de la marquise que le rassemblement se reforma. Elle se
laissa complaisamment admirer, bien qu’elle nous eût, du premier coup,
avisés, M. de Courpière et moi, et ne regardât plus ailleurs. Mais elle
n’est jamais hâtée, elle sait attendre, parce qu’elle ne doute jamais de
ce qu’elle a résolu; et puis elle ne pouvait pas courir après nous.
Mais, moi du moins, je ne pouvais me dispenser d’aller lui présenter mes
hommages. Je ne demandai point, naturellement, la permission à M. de
Courpière. Je débitai à la marquise un petit compliment, ma foi, fort
mal rédigé: je pensais à autre chose. Je me disais: «Comment va-t-elle
s’y prendre pour ressaisir Maurice?» Je ne voulais pas manquer cela. Je
le manquai cependant, rien que pour avoir tourné la tête.
J’ai oublié de dire que lady Ventnor était, comme d’ordinaire, escortée
de la comtesse Doulevant. Je suis d’autant plus inexcusable de l’avoir
oublié, que la comtesse me parut charmante. Lady Ventnor, qui, je pense,
lui avait payé son costume, l’avait aussi déguisée en Turque. C’était
Atalide, à côté de Roxane, et ce rôle de jeune première ne semblait
point trop jeune pour elle. J’admirai entre parenthèse l’heureuse
témérité de lady Ventnor, qui, au lieu de chercher, comme j’avais cru,
le repoussoir, se faisait escorter d’une femme plus jeune qu’elle et
aussi jolie, mais moins importante. Je débitai un autre madrigal à la
comtesse, et je n’étais pas au bout de ma réplique, quand je vis que
nous jouions une scène à quatre et que M. de Courpière bavardait avec
lady Ventnor comme s’il lui avait rendu visite le jour même, la veille
et tous les jours précédents.
Dès lors, nous ne nous quittâmes plus tous les quatre. Nous avions
trouvé un coin. Je dis quelques phrases, peu mémorables, sur cette
réunion des ombres du second Empire, que je qualifiai de revue de
minuit. La marquise voulut bien satisfaire notre curiosité et mettre la
plupart des noms sur les visages, ou plutôt sur les masques; mais cette
énumération n’aurait guère plus d’intérêt que mon discours. L’entretien
fut d’ailleurs bref. Lady Ventnor et Mme Doulevant étaient arrivées fort
tard. Et déjà les maîtres d’hôtel, les valets de chambre dressaient les
petites tables du souper. Je dis que j’allais m’assurer d’une table où
nous fussions tranquilles et seuls; mais lady Ventnor me répondit
qu’elle ne voulait point souper là. Je pensai qu’elle nous avait fait
préparer une collation chez elle et que nous n’y perdrions pas.
Comme rien ne nous retenait plus, nous filâmes à l’anglaise et prîmes
place tous quatre dans son automobile, qui partit en effet dans la
direction du Bois, mais s’arrêta au milieu de l’avenue des
Champs-Élysées, devant l’ancien hôtel, naguère transformé en restaurant
et, depuis, doublement désaffecté. Les volets étaient aux fenêtres, et
la façade, sans aucune lumière apparente de haut en bas, avait un aspect
sinistre fort imposant.
--Comment? dis-je à lady Ventnor en traversant le large trottoir. C’est
ici que vous nous faites souper?
--N’est-ce pas une bonne idée? me répondit-elle.
Et il me sembla que je voyais briller son sourire comme on voit briller
un regard.
--Vous n’avez pas peur des revenants? lui dis-je.
--Au contraire, me répondit cette femme vraiment supérieure, du moins
dans son emploi.
Le chauffeur et le valet de pied nous précédaient, portant par les deux
anses le grand panier de vaisselles et de victuailles qui sert aux
parties de campagne. Ils sonnèrent, la porte cochère s’entre-bâilla, et
nous vîmes, dans un lointain d’obscurité profonde, deux ou trois lampes
qui n’éclairaient guère mieux que les lampes de secours des théâtres. Le
vestibule me parut plus sombre encore; les marbres multicolores étaient
comme éteints, mais la statuette d’argent qui marque le premier degré de
l’escalier luisait comme si elle eût émis une lumière propre. Nous
passâmes devant les grands salons, en désordre comme après un pillage,
et nous arrêtâmes enfin dans le salon de musique, rangé tant bien que
mal. Aucun couvert n’y était dressé, puisque nous apportions tous nos
ustensiles. On avait seulement placé, an milieu, une de ces belles
tables à plateau d’onyx supporté par des sphinx de bronze, et sur la
table deux flambeaux d’argent à quinze bougies. Comme elles étaient
coiffées chacune d’un petit abat-jour, elles n’éclairaient que la
surface chatoyante de la table, et rien du reste de la pièce n’était
visible, sauf la statue de Vénus sortant de l’onde, toute blanche. Les
deux domestiques tirèrent du panier notre repas froid, le Champagne et
l’argenterie, et disparurent.
Toute cette mise en scène me semblait ingénieuse, et je pensais faire un
souper original; mais j’avais compté sans notre hôtesse, et il ne me
souvient justement pas d’en avoir jamais fait un qui ressemblât
davantage à n’importe quel souper. Lady Ventnor m’avait dit qu’elle ne
craignait pas les revenants, au contraire; mais elle ne les craignait
pas pour M. de Courpière, ce n’était ni pour Mme Doulevant ni pour moi;
et elle n’avait aucun intérêt à les évoquer tant que la partie
demeurerait carrée. D’ailleurs, les revenants, pour faire leur effet, ne
doivent justement pas être évoqués avec trop de précision ni, si je puis
dire, trop littéralement: il faut que, sans les voir, on les sente qui
rôdent. Pour l’instant, Mme la marquise de Ventnor n’avait qu’à jouer de
ses agréments personnels, de sa jeunesse miraculeuse, à prouver qu’elle
avait le caractère comme le visage, et qu’elle était encore parfaitement
capable d’amuser un homme, même tel que M. de Courpière, qui n’a jamais
fait la fête pour s’amuser.
Elle y réussit à souhait; et j’avoue même que cette réussite insolente
m’étonna et me scandalisa un peu, comme celles des pièces qui ne me
dérident point et que je vois qui enchantent autour de moi le public.
Mais cette comparaison, que je fis, me suggéra une explication. J’ai
beau être intime avec M. de Courpière, je ne suis pas du même bord et je
n’ai pas le même genre d’esprit. Je ne sais jamais quels sont les traits
qui passeront la rampe de son côté. Lady Ventnor (de qui, je le
rappelle, Sarcey a écrit: «Elle a le sens du théâtre») ne dit pas un mot
cette nuit-là qui ne passât la rampe. Maurice faisait de grands éclats
de rire. Je ne m’ennuyais pas, mais je ne saurais dire plus, et je
conçus une grande estime pour la comtesse Doulevant, qui ne s’ennuyait
pas plus que moi, mais ne s’amusait pas davantage.
Notre festin, qui m’avait bien l’air de n’être qu’une formalité, ne se
prolongea guère. Lady Ventnor se leva, prit l’un des lourds flambeaux et
se dirigea vers la porte. M. de Courpière n’hésita pas à la suivre, sans
y être, comme on pense, invité par elle explicitement. Nous crûmes
devoir, Mme Doulevant et moi, les accompagner jusqu’au seuil de la
chambre historique. La marquise leva en l’air, d’un geste aisé, le
flambeau qu’elle tenait, et nous éclaira un instant le lit de
marqueterie dans sa niche, l’Aurore pâle qui plane au ciel du plafond.
Puis elle nous souhaita tranquillement le bonsoir, me pria de reconduire
Mme Doulevant, et me dit que nous pouvions disposer de l’automobile.
Je lui sus gré d’avoir invité la comtesse, dont la présence me
facilitait ma sortie et sauvait ma dignité. Voudra-t-on croire que je ne
pensai point d’abord à profiter autrement de cette aimable partenaire?
Je lui donnai la main, et nous allâmes, à tâtons, de pièce en pièce. En
repassant par le salon de musique où nous avions soupé, je pris le
flambeau qui restait, et c’est quand j’imitai ce geste de lady Ventnor
que l’idée me vint de pousser plus loin mon imitation.
J’allai droit à la salle de bain. Je posai mon flambeau sur la table
d’onyx où les dix billets faux de mille francs avaient fait en brûlant
des taches noires, et je regardai la comtesse. Je souris: c’était une
prière. Je ne doutais point qu’elle ne fût exaucée. Mme Doulevant ne
jugeant pas à propos de me répondre, je pris ce silence pour un
assentiment.
Mais j’allai d’abord, je ne saurais trop dire pourquoi, ouvrir la
persienne. Notre fenêtre s’illumina; et je vis s’arrêter sur l’avenue
déserte deux noctambules, qui devinèrent peut-être que, dans ce palais
des amours surannées, un peu de la volupté morte ressuscitait aux
bougies.