M. de Courpière, qui est un homme d’action, n’aime pas l’art pour l’art.
Il prisa peu la collection de curiosités psychologiques que je lui
rapportais de mon voyage à l’Ile de Wight, et il me dit avec dédain:
--A quoi cela peut-il me servir?
C’était le cadet de mes soucis. Je lui répondis par une tirade,
également inutile, sur l’amour désintéressé de la science, et je
conclus, aussi dédaigneusement que lui:
--Il est des choses dont tu ferais mieux de ne point parler, attendu que
tu ne les comprendras jamais.
--En effet, me répliqua-t-il avec cette hauteur qui lui vient de ses
ancêtres qui ne savaient pas lire.
Puis il me proposa d’aller rendre une visite à lady Ventnor, chez
laquelle, me dit-il, il n’avait pas cru devoir mettre les pieds durant
le temps de mon absence. Il ajouta:
--D’autant que c’est maintenant à tous les diables, et de la dernière
incommodité lorsque l’on n’a point d’automobile à sa disposition.
Il exagérait. Mme la marquise de Ventnor, qui demeure, l’hiver, à
l’entrée du Bois de Boulogne, éprouve le besoin d’aller en villégiature
un peu plus loin que le château de Madrid et un peu moins loin que le
pont de Suresnes. Elle a loué entre ces deux points une villa fort
simple, et même d’une rusticité inespérée, fort différente d’un certain
«rayon de marbres et sculptures» qui se trouve auprès. Elle se croit
aussi obligée de s’absenter quinze jours en août pour respirer l’air des
montagnes; mais elle était déjà revenue de sa corvée des altitudes.
Madrid, ni même Suresnes, ne sont loin, mais j’avoue qu’il faut un
automobile; et le vicomte de Courpière avait eu la coquetterie de
laisser les siens à la vicomtesse. Je ne sais point ce qu’il attendait
pour en racheter un neuf; j’imagine que ce n’était point d’avoir de quoi
le payer comptant: sinon je dirais qu’il baisse. Bref, nous prîmes un
fiacre, traîné par un cheval, jusqu’à la porte du Bois; et, comme il
faisait beau, nous achevâmes la route à pied.
Lady Ventnor ne nous sut aucun gré de ces ennuis et de cette fatigue.
Elle nous reçut froidement. Avant tout, elle exige de ses amis la
régularité; et j’ai observé que, sans avoir le délire de la persécution,
elle se demande, quand on est resté plusieurs jours sans paraître, ce
que l’on a bien pu machiner contre elle pendant ce temps-là. L’idée ne
lui vient pas que l’on pense à autre chose. Elle prit son ton commandant
et rude, son ton second Empire, pour nous demander ce que nous étions
devenus depuis des éternités. Maurice, qui n’avait rien à dire, ne
répondit pas; et moi je répondis «avec intention» (comme écrivent devant
certaines répliques les auteurs de comédies), que j’avais fait un petit
tour d’une huitaine dans l’île de Wight. Elle parut si décontenancée que
je vis bien que j’avais frappé un grand coup,--je n’aurais pas été fâché
de savoir lequel. M. de Courpière le vit de même, et me prouva qu’il ne
baissait point; car, avec un à-propos admirable, il me reprit: «_Nous
venons_, dit-il, de faire un petit tour dans l’île de Wight». Il appuya
sur le pluriel, et il me regarda en jouant l’étonnement, comme s’il ne
s’expliquait point pourquoi j’avais parlé au singulier.
Le trouble de lady Ventnor augmenta, à tel point qu’elle ne trouva à
répondre que: «Vraiment?» qui est une réplique médiocre. Elle ajouta,
après un temps de réflexion: «En voilà une idée!» comme s’il n’était pas
naturel d’aller à Wight. M. de Courpière, afin de marquer notre
avantage, dit:
--Nous avons eu l’honneur d’être reçus par lord Ventnor.
Je jouai impudemment le jeu de Maurice, et je dis:
--Nous avons même passé une nuit sous son toit.
--Je ne vous conseille pas, dit-elle, de vous en vanter.
Cette réplique me parut grossière.
--Eh bien, dis-je à M. de Courpière lorsque nous nous retirâmes, après
une visite fort courte où la conversation avait plusieurs lois langui,
tu vois que cela prend et qu’elle est furieuse.
--Oui, dit-il, mais je ne vois pas pour quel motif ni, encore une fois,
le parti que j’en puis tirer. Il me semblerait plutôt que je perds du
terrain. Avoue que lady Ventnor n’a pas l’air d’une femme qui fondera un
journal avec moi demain matin. (J’admirai la décence de cette
périphrase.) Il ne se passe entre nous rien de ce qui se passe
d’ordinaire entre deux personnes qui s’acheminent vers ce dénouement.
--Je n’ai jamais cru, répondis-je, qu’aucune de ces choses ordinaires
dût se passer entre lady Ventnor et toi. Vous ne vous êtes point ce
qu’on appelle fait la cour réciproquement, sinon par sous-entendu: cela
n’a point empêché l’évolution de s’accomplir, si je puis me permettre
une expression si pédantesque; et elle aboutira sans que vous ayez eu la
peine d’échanger ces demandes et ces réponses qui sont embarrassantes,
et d’ailleurs d’une pauvre littérature: je vous en fais mon compliment.
Lady Ventnor a lentement mûri pour toi, et je pense qu’elle avait
l’intention de tomber d’elle-même comme un fruit, le moment venu.
J’avoue que sa maturation semble avoir subi un ralentissement, et je
doute que maintenant elle tombe d’elle-même: il lui faudra un prétexte,
et ensuite une occasion, bref toute une péripétie. C’est à toi,
naturellement, d’amener cette péripétie.
--Tu es bon! dit M. de Courpière. Qu’est-ce que tu veux que j’invente
tout d’un coup, après n’avoir jusqu’à présent rien fait que laisser
aller les choses toutes seules?
--C’est ici, dis-je, triomphant, que va se manifester à toi l’utilité
pratique de mon voyage et de mes documents. Nous avons, grâce à lord
Ventnor, des clartés sur le caractère de la marquise, qu’elle ne nous
aurait point données elle-même, et que nous n’aurions point trouvées à
nous deux. Rappelle-toi sa double définition de lady Marguerite: une
«petite femme», une «honnête femme». Sens-tu combien cela est riche de
substance, de sens et d’enseignement?
--Pas du tout, répondit M. de Courpière.
--Tu m’étonnes, dis-je. «Petite femme» signifie que cette courtisane
illustre, qui a dispensé du plaisir à tous les personnages marquants de
son époque et déshabillé les princes, cette héroïne de mélodrame ou de
faits divers pour qui le sang a coulé, ce personnage quasi allégorique,
en qui se personnifient l’amour et la sensibilité de tout un règne,
enfin cette politique d’entre les draps, a vécu, ou plutôt traversé sa
propre histoire, souvent vulgaire, mais parfois infâme, ou tragique, ou
même grandiose, sans se grandir, sans jamais cesser d’être pas
grand’chose, une «petite femme», une petite femme de Meilhac. «Honnête
femme...» Ah! que le mari avait une belle façon méprisante d’articuler
cette épithète!... «Honnête femme» veut dire qu’elle n’est pas
singulière ni éminente dans l’exercice de son métier; qu’elle n’avait
pas des dons extraordinaires et que la pratique lui a peu appris;
qu’elle n’est pas inventive, ni ingénieuse; sensuelle, je n’en sais
rien, mais à coup sûr pas une bacchante; enfin, très naïve; et
probablement aussi sentimentale, comme en ce temps-là, petite fleur
bleue,--«honnête femme!»
--Alors? demanda M. de Courpière impatiemment: car il affecte de ne pas
aimer les phrases, et ne sait pas distinguer entre celles qui ne
signifient rien et les miennes.
--Alors, dis-je, tu n’as pas besoin de te mettre fort en frais
d’imagination, et c’est tant mieux, car tu me parais vidé. Provoque un
incident très banal, très vieux jeu, et tu es sûr de réussir.
--Précise, dit M. de Courpière.
--Enfin, dis-je, tu veux que je te souffle. Soit. Il faut que tu
inspires à lady Ventnor de la jalousie, et quelle sente que tu la
méprises.
--Naturellement, je la méprise, dit avec candeur M. de Courpière, et
comment veux-tu qu’elle en doute? Elle sait que je sais ce que tout le
monde sait d’elle, sans compter ce qu’elle-même m’en a dit.
Je fis observer à Maurice que les récits de la marquise étaient
habilement choisis et conçus pour la mettre en valeur, et qu’elle y
jouait parfois un vilain rôle, mais jamais ce que les comédiens
appellent un mauvais rôle.
--Ses liaisons avec l’«Oncle», avec le grand ministre, avec le Napoléon
de la presse et avec le «ressembleur» sont, dis-je, flatteuses. Rien ne
m’a paru plus touchant que son aventure, qui frise l’inceste platonique,
avec le bouillant Achille et le Chérubin. L’histoire du violoniste
allemand est bien parisienne, et elle a trouvé moyen de placer l’atroce
épisode Chantepie dans un décor d’ambulance qui sauve tout.
--Selon toi, dit le vicomte, elle gaze ou elle brode?
--Ni l’un ni l’autre. Elle ne dit même que la vérité, mais elle ne la
dit pas toute, et elle n’aime point que l’on s’avise de la chercher sans
sa permission. Tu as vu la tête qu’elle nous a faite quand je lui ai
laissé entendre que son mari avait bavardé? Nous sommes dans le bon
chemin. Poussons notre enquête, et informons-nous de tout le reste.
--Quel reste?
--Ce qu’elle a omis au cours de ses confidences, et la suite.
--Quelle suite?
--Tu n’imagines pas que, depuis son mariage, elle a, si j’ose m’exprimer
ainsi, tourné ses pouces? Nous arrivons à une bizarre époque de
l’histoire de France, où l’on a vu ressusciter et s’agiter, entre la fin
de la Commune et la fondation de ce gouvernement que tu aspires à
renverser, des gens que l’on croyait morts depuis le 2 décembre, depuis
quarante-huit, ou même depuis mil huit cent trente. Ce fut le temps où
le faubourg Saint-Germain fréquentait à l’Élysée. Nous étions nés, nous
avions même l’âge de voir clair, et pourtant je te défie de retrouver
aucune image nette de cette époque-là, qui s’est enveloppée soudainement
d’oubli, comme toutes les périodes dites de transition. Il ne faut point
tolérer que lady Ventnor saute par-dessus ce fossé. J’ai idée que ses
aventures d’alors te fourniraient l’occasion que tu souhaites de la
mépriser et de lui témoigner ce mépris, à moins que tu ne trouves mieux
encore dans les _paralipomena_ de ses années précédentes.
--_Paralipomena_? s’écria M. de Courpière en écarquillant les yeux et en
me regardant avec une véritable expression d’effroi. Qu’entends-tu par
ce mot barbare?
--C’est, dis-je, tout bonnement ce qu’elle a laissé de côté. Tu feras
d’une pierre deux coups, et tu la rendras jalouse en même temps que tu
l’affoleras de ton mépris, si tu sais bien choisir la personne auprès de
qui tu iras ostensiblement aux informations.
--Qui est cette personne? dit M. de Courpière.
Il se remettait à moi de tout, et je m’avisai que, vu les circonstances,
cela devait effaroucher ma délicatesse. Mais je m’étais trop avancé pour
me dérober, et je lui désignai cette personne, une certaine comtesse
Doulevant, familière de lady Ventnor, dont je n’ai pas même songé à
mentionner le nom jusqu’ici, tant elle me semblait insignifiante, mais
de qui l’importance m’apparut subitement.
A quelque heure du jour que l’on se présentât chez la marquise, on y
trouvait installée cette comtesse Doulevant, sans chapeau, et qui
faisait du point de Hongrie. On n’y prenait point garde et l’on ne
pensait même pas à demander ce que c’était. Je l’avais su par hasard.
C’était une femme du vrai demi-monde selon Dumas, c’est-à-dire une
comtesse authentique, séparée et déclassée à la suite du plus banal
adultère. Mais elle était venue trop tard, si j’ose cette plaisanterie,
dans un demi-monde trop vieux. J’entends qu’elle y était venue à
l’instant même que le demi-monde cessait d’exister proprement, et que
les femmes de la meilleure société se décidaient à faire une concurrence
officielle aux demoiselles de profession. Cet événement de l’histoire
des mœurs a coïncidé avec la fin de la période intermédiaire dont je
venais de faire un crayon à Maurice.
La comtesse Doulevant eut donc une carrière de galanterie fort courte,
et qui dura exactement le même temps que ladite période. Elle se retira
des affaires quand le Maréchal se démit. Elle ne les avait pas trop bien
faites. La petite rente dont elle vivotait était un débris de sa fortune
passée, et non le fruit de ses épargnes. Elle ne s’en fût point tirée
sans une autre petite rente que lui servait lady Ventnor. C’est pour
reconnaître ce bienfait qu’elle s’astreignait à une manière de
domesticité.
Elle avait bien sept ou huit ans de moins que la marquise, et elle était
plus jolie, mais il aurait fallu se donner la peine de la regarder pour
s’en apercevoir. Sa taille était charmante et je jurerais que le blond
de ses cheveux était naturel. Elle aurait dû inspirer le désir, et ce
n’est point, je suppose, les scrupules qui l’étouffaient; mais elle ne
trouvait point d’amateurs et elle n’en cherchait même plus. Même jeune,
une femme qui appartient à une époque révolue est passée. Celle-ci
n’avait point su, comme lady Ventnor, survivre à un changement de
régime.
--La Doulevant est une peste, dis-je à M. de Courpière. Elle hait lady
Marguerite et te racontera de son amie toutes les horreurs que tu peux
souhaiter; elle en inventerait au besoin.
--Qu’est-ce que tu chantes? répliqua le vicomte. Elles s’adorent! Elles
ne peuvent se passer l’une de l’autre.
--Justement, dis-je, elles ont l’une pour l’autre la haine des
inséparables; et, si tu entreprends la comtesse, la marquise se jettera
aussitôt à ton cou.
--Mme Doulevant n’est pas jeune, dit M. de Courpière, et je veux bien
passer là-dessus quand il s’agit de la marquise, mais je n’entends pas
me faire une spécialité des femmes d’un certain âge.
--Tu plaisantes, lui dis-je. Elle est plus jeune que la marquise, et
même que toi. Oh! je sais que tu parais à peine son âge...
--Je ne sais pas si je parais son âge, répondit M. de Courpière, mais
elle paraît hardiment le mien.
Je goûtai cette plaisanterie, mais ne la trouvai point juste, et je le
lui dis.
--Alors, me répliqua-t-il, qu’est-ce que tu attends pour marcher
toi-même?
Et j’observai avec étonnement que je n’avais pas la moindre envie de
«marcher».
Cependant, le même jour, chez lady Ventnor, piqué par ce défi de M. de
Courpière, je regardai bien la comtesse Doulevant, et, après m’être
convaincu que je ne l’avais pas trop avantageusement jugée, je pris
l’offensive: c’est-à-dire, tout simplement, que je remarquai sa
présence, et lui adressai la parole cinq ou six fois comme à une
personne naturelle. Cette petite manifestation troubla lady Ventnor
autant que l’avait fait naguère l’avis de mon voyage à l’île de Wight.
Elle me jeta un mauvais regard, où je lus: «De quoi se mêle-t-il,
celui-là? Quel jeu joue-t-il?» La comtesse, d’abord surprise, puis ravie
d’être distinguée, triompha quand elle vit que cela était si sensible à
l’autre. Mais à son tour M. de Courpière, qui n’attendait que mon
exemple, attaqua, et je crus que lady Ventnor allait nous mettre tous
les trois à la porte. Nous sortîmes peu après.
--Tu vois, dis-je à M. de Courpière, si cela prend!
Et j’allais ajouter: «Décidément, cette Doulevant me plaît.» Mais il me
coupa la parole pour dire justement ce que j’allais dire, bien qu’il
répète plus ordinairement ce que je viens de dire.
--Cette Doulevant, fit-il, me plaît décidément, et je vais tenter
l’aventure.
J’avoue que j’en crevai de dépit. Je ne dis mot; mais le lendemain,
avant dîner, j’allai corner ma carte chez Mme la comtesse Doulevant. Sa
concierge, qui tricotait, ne se dérangea point, et m’indiqua, du menton,
le casier des locataires. Je trouvai, dans la case de Mme Doulevant, une
carte de M. de Courpière qu’il était venu poser avant moi. La comtesse,
qui ne pouvait manquer de croire que nous fussions venus ensemble, nous
remercia de même, le lendemain, sous le nez de lady Ventnor, qui pâlit.
Alors elle ajouta:
--J’espère que vous reviendrez me voir à une heure où je suis chez moi.
--Iras-tu? dis-je à M. de Courpière quand nous sortîmes.
--Oui, fit-il. Avec toi, si tu veux.
--Volontiers, répondis-je, un peu surpris.
Nous y fûmes dès le jour suivant. Nous attendîmes un bon quart d’heure
dans un petit salon où la cheminée était habillée de chasubles et les
chaises de ce point de Hongrie que la comtesse produit incessamment. Il
y avait des saints de bois dans tous les coins. C’était le genre
artiste, ou plus précisément le genre peintre, qui a fleuri au temps où
la comtesse était une femme à la mode. Je signalai à M. de Courpière
cette confirmation de mes pronostics. Enfin la comtesse parut, alerte et
appétissante; mais nous ne sûmes que lui dire. Elle nous montra ses
bibelots, qui ne méritaient point cet honneur. Je la mis adroitement sur
le chapitre de lady Ventnor, elle en parla avec un enthousiasme de
commande. M. de Courpière me fit un signe et nous prîmes congé.
--Il faudrait, pour en tirer quelque chose, la voir dans l’intimité,
dis-je à Maurice.
--Oui, dit-il, pensif.
J’ajoutai, après un temps:
--Je ne crois pas que cela soit bien difficile.
--Non, dit-il.
Mais la difficulté était encore moindre que je ne croyais. Le lendemain,
j’allai chez lady Ventnor de mon côté. Je n’y trouvai point le vicomte,
ni, grande merveille! la comtesse. Lady Ventnor était seule et
paraissait enragée. Le spectacle de cet enragement me fit perdre le peu
de sang-froid qui me restait, et au bout d’à peine un quart d’heure je
me levai brusquement.
--Je ne puis, dis-je, concevoir où est Maurice. Je vais le chercher.
Au lieu de me demander si je devenais fou, elle me répondit:
--C’est cela, allez-y donc.
Je ne me le fis pas dire deux fois, et j’allai droit chez la comtesse,
mais je ne pus monter, car je me heurtai à M. de Courpière qui
descendait. Il était de la pire humeur.
--Eh bien, me dit-il, tu m’as fait faire de belle besogne! Il n’y a rien
à tirer de cette femme-là, rien du tout.
Je devinai qu’il avait pourtant fait le nécessaire, ce qui me dépita, et
je me réjouis qu’il l’eût fait pour rien.
--Cela, dis-je, t’apprendra à me mettre de côté. Si nous étions
retournés chez elle ensemble, j’aurais bien su la faire causer... Alors,
elle a recommencé à te parler de lady Ventnor avec enthousiasme?
--Point du tout, répondit M. de Courpière, et, comme je sais fort bien
m’y prendre, elle a senti tout de suite que c’est des horreurs que je
voulais. Elle ne demandait pas mieux, mais elle n’en avait point à me
servir. Elle n’a rien trouvé qu’une histoire de pompier.
--De pompier? dis-je en riant.
--Oui. Et penses-tu que je vais mépriser lady Ventnor davantage, pour un
pompier? Quelle est la femme, même très convenable, qui n’a pas dans son
passé une de ces histoires-là? On dit, je crois, une histoire de
jardinier, ou de muletier?
--On dit plutôt muletier, depuis Montaigne. Cela est, en effet, assez
commun.
--Pour lady Ventnor, ce fut un pompier, parce qu’elle était alors au
théâtre. Elle connut ce pompier aux _Délassements_, pas hier, comme tu
vois. Elle le ramassa un soir par caprice, et elle ne put, ensuite,
jamais se déshabituer de lui. Au temps même de son plus grand luxe et de
ses plus illustres aventures, elle le faisait encore venir de loin en
loin avenue des Champs-Élysées. Oui, mon cher, ce voyou s’est prélassé
dans le lit de marqueterie, d’où il regardait à la renverse l’Aurore qui
prend son vol au plafond. Et voici où il faut rire, du moins selon Mme
Doulevant: car moi, je n’ai pas trouvé cette nouvelle à la main si
drôle, mais elle pâmait en me la racontant. Il paraît qu’à
l’entr’acte--tu m’entends bien--le pompier s’asseyait en travers du lit,
allumait une cigarette russe, disait: «Et maintenant, qui est-ce qui va
en griller une?...»
J’achevai la phrase:
--«C’est bibi.» L’historiette, dis-je, est connue, mais je l’avais ouï
attribuer à d’autres femmes de l’époque, notamment à Léonide.
--Tu vois, dit M. de Courpière, elle n’est même pas authentique!
Et il continua de grogner. Je trouvais l’histoire du pompier
médiocrement drôle et d’un goût affreux. Mais, je ne sais pourquoi, plus
M. de Courpière grognait, plus j’avais peine à me défendre d’en rire. Je
lui dis enfin:
--J’imagine qu’après ce fiasco tu ne mettras plus les pieds chez la
comtesse?
--Si fait, dit-il. Je lui ai promis d’y aller demain à cinq heures; mais
je ne tiens pas au tête-à-tête, et tu me rendras même service de venir
m’y retrouver.
J’y fus à trois heures. Je suis exact, et j’arrive toujours le premier
aux rendez-vous; mais il est rare que je sois en avance à ce point-là.
Mme Doulevant me reçut; et, malgré ce que j’ai pu dire de sa facilité,
je ne saurais lui reprocher d’avoir précipité les choses, puisque nous
eûmes deux grandes heures devant nous.
Je suis discret de nature, mais je n’ai pas de secrets pour Maurice, et
j’éprouvai particulièrement un irrésistible besoin de lui confier, dès
qu’il arriva, ce qui venait de s’accomplir. Il n’était point commode de
lui faire un tel aveu en présence de la dame, et je me demande comment
je m’en fusse tiré si elle ne nous eût offert à ce moment même des
cigarettes.
--Et maintenant, dis-je, qui est-ce qui va en griller une?...
Le vicomte prit ses grands airs. Il eut raison: ce rappel n’était pas
d’un goût moins affreux que l’anecdote elle-même. Mais j’avais une forte
démangeaison de rire. Je me reprochais seulement de n’avoir pas été plus
malin que Maurice, ni de n’avoir point su profiter des complaisances de
Mme Doulevant pour tirer d’elle quelques nouvelles infamies sur la
marquise. J’essayai de rattraper le temps perdu, mais je perdis ma
peine, et j’allais être bredouille quand je dénichai dans un coin une
gravure encadrée d’or, qui représentait le cortège du lord-maire à
l’inauguration de l’Opéra. Des personnages à perruques et en grande
tenue de carnaval gravissaient le fameux escalier. D’autres hommes, en
habit noir, donnaient le bras à des femmes coiffées en casque, vêtues de
robes-fourreaux, décolletées en carré, et qui traînaient derrière elles
de longues queues carrées, montées sur roulettes.
--Regarde bien, dis-je à M. de Courpière. Voilà le costume et la
physionomie de l’époque sur laquelle lady Ventnor garde un silence
prudent.
--Mais, dit la comtesse, voici justement Marguerite.
Et elle nous désigna, parmi une foule de personnages tout rapetissés,
qui de la loggia du deuxième étage regardaient monter le lord-maire, une
lady Ventnor méconnaissable, et même laide, avec cette disgracieuse
coiffure et ce costume suranné. Nous ne dissimulâmes point qu’elle nous
déplaisait fort sous cet aspect, et Mme Doulevant s’empressa de nous
exhiber toute une collection de photographies, pour nous démontrer par
l’image que les modes de ce temps gâtaient les beautés les plus
célèbres, et singulièrement lady Ventnor.
--Vous la haïssez bien? dis-je en souriant.
--Oui, répondit-elle avec franchise. Mais je vous prie de ne point
croire que je la hais parce je suis médiocre et ratée, et son obligée.
Je la hais par jalousie d’amour.
--Ah! ah! fis-je.
La comtesse me jeta un beau regard farouche.
--Cette femme, dit-elle, qui avait tant d’amants! Moi, je n’en avais
qu’un, et elle me l’a pris.
Je touchai le coude de M. de Courpière.
--Nous y voilà, lui dis-je tout bas.
Je dis à la comtesse Doulevant,--pour lui faire plaisir, car il va de
soi qu’elle est bien pensante:
--Madame, votre aventure me remet en mémoire une certaine parabole,
comme vous dites, je crois. Ainsi donc, vous n’aviez qu’un amant, pas
plus, de même que ce pasteur qui n’avait qu’une seule brebis; et Mme la
marquise de Ventnor, qui en avait, révérence parler, un troupeau, vous a
envié et pris le vôtre. Elle ne nous a jamais soufflé mot de cette
histoire, je devine pourquoi. M. de Courpière, ici présent, aurait
peut-être intérêt à en connaître le détail, et moi j’ai de la curiosité.
Faites-nous la grâce de nous conter la chose, et d’abord révélez-nous le
nom de l’heureux mortel que vous et la marquise vous êtes disputé.
Elle rougit. Je m’en étonnai. Car elle a bien un air de réserve, et même
de pruderie, comme la plupart des femmes qui, après avoir fait la vie,
ont fait la retraite; mais elle ne comptait pas, j’imagine, imposer ni à
M. de Courpière ni à moi.
--Voyons, repris-je, est-ce que nous le connaissons? Fréquente-t-il
encore chez la marquise, et l’y avons-nous rencontré?
--Oui, dit-elle.
Mais elle ne lâchait toujours point le nom, et elle semblait si folle de
honte que je présumai le personnage inavouable. On sait que je le
souhaitais. Je lançai à M. de Courpière un regard d’intelligence. La
comtesse pénétra sans doute mes arrière-pensées: elle est fine. Elle
sentit que je méprisais son ancien amant par hypothèse et sans le
connaître encore, plus que je n’aurais lieu de le mépriser quand je le
connaîtrais. Alors elle se décida enfin à le nommer, et je compris sa
honte, que justifiait amplement l’individu en cause, outre cette maxime
de La Rochefoucauld: «Il n’y a guère de gens qui ne soient honteux de
s’être aimés quand ils ne s’aiment plus.»
André Frochard n’était pas seulement ce qu’on appelle laid, ou même
monstrueux, mais plutôt informe. Comme certaines des dernières créations
de Rodin, qui ne se dégagent que par places du bloc où le sculpteur les
taille, il était une masse de chair qui ne prenait figure humaine que çà
et là. Énorme dans les trois dimensions, d’autant plus horrible, comme
si la triple mesure de sa hauteur, de sa largeur et de son épaisseur eût
multiplié sa difformité, il inspirait le dégoût physique d’abord, comme
tous les géants aux hommes de taille moyenne, comme les habitants de
Brobdingnag à Gulliver. On pinçait les lèvres et les narines à son
approche, et l’on redoutait qu’il n’exhalât une odeur forte, bien qu’il
fût assez propre sur lui. On prenait le large quand il se mouvait,
lentement et vaguement, comme ces bêtes aveugles et acéphales qui sont
privées du sens de la direction. Il avait cependant la tête en
proportion du reste, et dans cette grosse tête deux petits yeux,
singulièrement vifs. Les cheveux étaient épais et blancs, mais comme de
poussière, point de neige. Cette vieillesse terne, humiliée, sentait le
pauvre.
Comment la marquise de Ventnor pouvait-elle seulement supporter la vue
de cet homme? Mais il y avait pis: André Frochard était une épave de la
Commune! (Elle n’en a guère laissé, elle a laissé plutôt des parvenus.)
Ce n’était point d’ailleurs une raison pour que lady Ventnor l’exclût.
Elle aime assez le mélange, sans aller aussi loin que nous avons vu
faire certaines princesses. Elle a cru devoir adopter les opinions les
plus traditionnelles, et elle entend que la majorité de ses amis la
bercent de lieux communs de bon ton; mais elle ne hait point une fausse
note de temps en temps, un peu de rouge. Elle est si ferme sur les
principes qu’elle peut se permettre toutes les coquetteries, et les
curiosités, même dangereuses. Frochard était une de ses bêtes curieuses.
Il jouait ce rôle piètrement. On le voyait arriver à peu près
régulièrement une fois par semaine. Il ne baisait pas, de même que nous
autres, la main de lady Ventnor: il devait sentir que ce geste eût été
ridicule pour lui, comme l’habit pour les notables socialistes; il se
contentait de la redingote et de la poignée de main. Il allait s’asseoir
bien vis-à-vis de la marquise, mais loin, et ne faisait dès lors que la
considérer avec une sorte d’effroi religieux ou de timidité stupide. Il
écoutait sans sourciller des âneries qui devaient lui soulever le cœur.
Il se résignait doucement à cette épreuve, comme à une nécessité du
protocole mondain. Il semblait se dire: «Je n’avais qu’à ne pas venir si
je ne voulais pas entendre ça.» Jamais il ne prenait la parole, mais on
le provoquait parfois à parler. On lui demandait son avis pour en rire,
et on riait déjà. Cela ne le troublait guère, et doucement encore,
modestement, désabusé comme un apôtre qui sait qu’il prêche dans le
désert, inflexible, raidi dans sa certitude, muré dans sa foi, incapable
de concessions, dédaigneux même de se mettre à la portée de ces
profanes, il disait des banalités humanitaires de Soixante-et-onze, qui
auraient pu être de Quarante-huit.
Ce Frochard, avec ces idées, et surtout ce physique, me paraissait une
manière de symbole, le symbole de l’informe masse populaire, et je
l’avais surnommé Caliban.
Quand une femme, que l’on a devant les yeux, s’accuse crûment d’avoir
fait l’amour avec un homme que l’on connaît de vue, il faudrait avoir
l’imagination bien chaste ou bien nulle pour ne se les point représenter
sur-le-champ tous deux dans l’exercice de cette fonction. Cette image,
que je n’échappai point, me fit comprendre, et dans une certaine mesure
partager, la confusion de Mme Doulevant; et ce fut d’un ton de
commisération que je lui dis:
--Quoi, madame, Caliban?...
Elle ignorait que je me fusse permis de le baptiser, mais elle a de la
littérature, et elle entendit bien le sens de cette appellation,
injurieuse, au fait, pour elle comme pour lui. Elle se redressa.
--Oui, dit-elle, Caliban... aujourd’hui!... C’est cela qu’il est devenu.
Mais alors!... Vous ririez de moi si je vous répondais: Ariel. Un tel
poids de matière! Même en son beau temps, il le traînait. Mais vous
n’allez pas me croire, vous qui n’avez pas vu le miracle: il était beau,
il rayonnait, le génie habitait cette enveloppe, ce lourdaud avait les
ailes de la Chimère!
Je ne sus point dissimuler que ces métaphores poétiques m’effaraient.
Elle frappa du pied avec impatience.
--Je ne fais point de poésie, dit-elle, je le peins tel qu’il était. Je
vous répète que le jeune homme dont vous voyez aujourd’hui le fantôme
obscène était beau, d’une beauté souriante et grave, énigmatique:
lorsqu’il avait des cheveux d’or et de lumière, il ressemblait à un
personnage de Gustave Moreau! Il vous paraît monstrueux, moi je l’ai
connu surhumain. Il est écroulé: imaginez-le debout!... Si grand, si
noble... et si bon!... Comme les forts seuls savent être bons, parce
qu’ils sont toujours sûrs d’être les plus forts et qu’ils n’ont pas
besoin d’être méchants... Si fort et si bon que je n’ai jamais pu le
regarder en face sans être saisie d’admiration peureuse et confiante, et
attendrie aux larmes!...
Il faut toujours se méfier de l’illustration: elle dément les portraits
parlés ou écrits. Mme Doulevant eut l’imprudence de nous exhiber une
photographie de Frochard jeune, une de ces médiocres photographies que
l’on faisait en ce temps-là; et nous ne vîmes point un personnage de
Gustave Moreau, mais un gros garçon de vingt ans, qui tenait du poète
marseillais et du ténor toulousain. Il était d’ailleurs ce que les
femmes appellent beau, qui ne répugne guère moins aux hommes que les
diverses laideurs où je viens de trop m’appesantir. Mais la comtesse
Doulevant se souciait plus de regarder elle-même cette photographie que
de nous la montrer. Cette vue seule, à en juger par l’altération de ses
traits, lui faisait une impression si forte qu’il devenait presque
gênant d’en être témoin. Elle crut apparemment qu’il suffisait de
contempler le visage de son Frochard pour savoir aussitôt, et par une
sorte d’intuition, ce qui s’était passé entre elle et lui; car elle nous
épargna ces explications de caractères où s’attardent volontiers les
femmes qui se confessent, et elle omit de nous donner sur le Frochard
les renseignements les plus indispensables: il était déjà communard et
son amant que nous ne savions pas encore d’où il sortait.
Elle parlait bas, d’une voix monotone et chantante, les yeux clos, comme
ces dames quand elles disent leurs vers, et elle mettait si peu d’ordre
et de clarté dans son récit qu’il n’était point commode de s’y
reconnaître. Je démêlai pourtant que Frochard, avant tout poète,
disciple du Victor Hugo des _Châtiments_, journaliste par nécessité, pas
bien féroce, pas très malin, n’avait jamais pris une part effective au
gouvernement de la Commune: il s’était contenté d’en être le barde. La
comtesse, qui n’avait pas une âme de tricoteuse, et que l’amour ne
rendait folle que sur un point, pressentait la catastrophe et suppliait
son amant de s’y dérober. Elle le conduisit chez la Solférino: elle ne
nous dit point pour quel motif, mais je devinai facilement qu’ils
étaient tous deux sans ressource. Je me rappelai que la future lady
Ventnor n’avait, en effet, quitté Paris qu’aux derniers jours de la
Commune, et je vis que Mme Doulevant ne faussait pas au moins les dates.
J’eusse bien désiré d’apprendre comment la Solférino s’était amourachée
du journaliste-poète; mais Mme Doulevant jugea encore que c’était une
chose qui allait de soi, et elle sauta cet épisode. Elle dit seulement:
--Cette femme obtint en un jour ce qu’André me refusait depuis plusieurs
semaines. Elle-même était à la veille de quitter Paris, et naturellement
je l’ignorais: il consentit à fuir avec elle. Un soir, je ne le vis
point rentrer. Je ne fus pas inquiète tout de suite: il n’était pas
toujours libre de faire ce qu’il voulait, il restait parfois des deux
jours, des trois jours sans pouvoir venir chez moi. Mais le troisième
jour, ce fut le 21 mai, et j’appris que les troupes de Versailles
venaient de forcer l’enceinte. Alors, je me mis à le chercher. Toute la
semaine, toute cette affreuse semaine, parmi les balles, et le soir à
travers les brasiers, je l’ai cherché. Je le demandais aux uns et aux
autres. Et j’avais peur de le trouver... mort... ou même vivant. Je
souhaitais et je n’osais pas souhaiter qu’il eût fui: car maintenant...
je soupçonnais... J’avais couru à l’hôtel des Champs-Élysées...--vide!
Mais je n’ai su que bien plus tard ce qu’elle avait fait de lui. Ah! le
caprice n’avait pas duré bien longtemps!
«C’est grâce à lui qu’elle avait pu se sauver. On l’aurait retenue aux
barrières. Mais lui, tout le monde le connaissait: il valait un
sauf-conduit. Elle pensait déjà se réfugier à Londres: je n’ai pas
besoin de vous dire qu’elle ne lui avait point confié ce projet et
qu’elle ne comptait pas l’emmener. Presque toutes les routes étaient
coupées, il fallait prendre par l’Est pour aller au Nord. Je ne sais
comment ils se trouvèrent à Meaux. Mais enfin c’est là qu’elle eut le
cœur de l’abandonner, au bout de trois jours! Et c’est là qu’il fut
arrêté presque aussitôt, le 24, quand Paris n’était pas encore réduit et
quand je l’y cherchais encore. On l’amena à Versailles, il ne fut jugé
qu’en septembre. Je n’avais pas entendu parler de lui depuis quatre
mois; et j’appris qu’il vivait, quand j’appris que, pour quelques
articles de journaux, il était condamné à la déportation.
«Bien que les bourgeois ne fussent pas tendres pour les insurgés, cette
condamnation fut l’objet de vives critiques. Je crus qu’il y avait à
tirer parti d’un mouvement d’opinion si rare, que l’on obtiendrait
peut-être, que sais-je? une commutation de peine, une révision du
jugement. Moi, je ne pouvais rien. Je n’avais plus d’argent, je n’avais
plus d’amis. J’avais perdu mes dernières relations à faire le métier où
lady Ventnor avait gagné les siennes. Je n’avais qu’elle, j’allai la
trouver, l’implorer. Je crois qu’une pareille humiliation est le pire et
le plus grand des sacrifices qu’une amoureuse puisse offrir à l’homme
qu’elle aime. Je partis pour Londres, où elle régnait déjà. J’allais lui
dire: «Puisque vous me l’avez pris, au moins sauvez-le!»
«Je tombais mal, elle était en train de se marier. Se souvenait-elle
seulement d’André Frochard? Assez pour calculer qu’il la gênerait. Elle
m’évita plusieurs jours; mais je fis un peu de bruit à sa porte, elle
craignit le scandale, et elle me reçut. Dès qu’elle y consentait, son
genre était d’affecter la charité. Elle n’alla pas jusqu’à me demander
pardon, mais elle pleura, nous pleurâmes ensemble et, pour André, je ne
pus me refuser à une réconciliation. C’est de ce jour que je suis
devenue chez elle une espèce de dame de compagnie.
«Tout ce que je gagnai fut qu’André ne partit pas pour le bagne, et je
ne jurerais même pas qu’elle ait réellement rien fait pour obtenir ce
retardement; mais on n’osait ni annuler ni exécuter la sentence. On le
traînait de prison en prison. Je me disais: «Un jour ou l’autre tout
cela sera oublié; alors je saurai bien la forcer à demander et à obtenir
la grâce.» Mais en 78, quand Thiers fut renversé, le premier acte du
nouveau gouvernement fut d’expédier à la presqu’île Ducos tout ce qui
restait en France des condamnés de 71. Je le sus lorsque André était
déjà en mer, trop tard pour faire marcher lady Ventnor, qui cependant
aurait pu davantage sur les entours des Mac-Mahon et des Broglie que sur
les entours de Thiers.
«L’évasion de Rochefort, quelques mois après, me rendit courage.
Pourquoi Frochard ne se serait-il pas évadé lui aussi? Il fallait de
l’argent? Lady Ventnor était là! Elle ne me refusa rien. La dépense lui
importait peu, pourvu que la tentative ne réussît point. Et, avec moi,
elle pouvait être bien tranquille. Je n’ai jamais rien su faire, moi. Je
ne sais seulement pas prendre un train ou un bateau. Oh! ce voyage! Ce
voyage... ridicule!... J’ai erré sur la mer, au dix-neuvième siècle,
comme les héros de la guerre de Troie. Je suis arrivée pourtant, voilà
le prodige! Mais arrivée, comme d’habitude, mal à propos. Frochard, qui
n’était pas au courant de mes rêves, venait de tenter à lui tout seul,
et de manquer son évasion. Ils le gardaient plus étroitement que jamais.
Ils ne me permirent pas même de le voir... Si vous saviez ce que c’est,
d’avoir fait à peu près le tour du monde pour reprendre un homme qu’on
aime, et de ne pas même être autorisée à le voir de loin!
Elle se tut assez longtemps, elle pleurait. J’étais moi-même très ému,
et je regrettais que M. de Courpière demeurât impassible.
--Je devais, dit-elle enfin, rester six années encore sans le voir. Mais
lady Ventnor n’avait tout de même pas assez de crédit pour empêcher que
l’amnistie ne fût votée. Il revint. Il revint tel que vous le
connaissez. Voilà ce qu’avaient fait de lui neuf ans de prison et de
bagne! Eh bien, je me réjouis de cette ruine. Je me disais: «Je suis
certainement la seule femme au monde qui l’aime encore assez pour en
vouloir.» Ah! oui! Je comptais sans l’autre. Je ne savais pas, moi qui
suis simple, qu’un forçat allume des curiosités, qu’il y a, comme dit,
je crois, un romancier, le bouquet du bagne, et que notre Marguerite
n’avait pas encore flairé ce bouquet-là. Elle me l’a repris,--oh! pas
pour longtemps,--mais elle me l’a repris, sous mon nez.
Il est hors de doute, pensai-je, que le mari n’a jamais ouï parler de
cette histoire-là. Il ne m’aurait pas dit de sa femme _petite femme_ ni
_honnête femme_. Et je n’étais pas fâché d’avoir recueilli ce document,
peu flatteur pour lady Ventnor, mais qui la remettait à son rang dans
l’infamie.
J’imaginais que le vicomte de Courpière dût partager ce sentiment. Je me
trompais du tout au tout. Il voit trop le petit côté des choses, et il
ne juge qu’en bloc. Je ne blâme point sa sévérité--que je partage--à
l’égard de la Commune; mais l’on doit faire acception de personnes.
André Frochard ne paraissait avoir joué dans cette sinistre aventure
qu’un rôle effacé, et uniquement littéraire. Il n’en était pas moins,
aux yeux de Maurice, «l’homme qui a f.... le feu à Paris.» (Je cite, mes
lecteurs voudront bien m’excuser.)
M. de Courpière ne pouvait éprouver aucune sympathie pour l’homme qui a
fait cela. Il n’en accordait point davantage à l’héroïque amoureuse de
cet homme: tous deux le dégoûtaient, au sens le plus élémentaire et le
plus physique du mot dégoûter. Mais le pire est qu’il n’appréciait point
l’emploi romantique tenu par lady Ventnor dans le drame, et qu’elle le
dégoûtait également. Il me déclara tout net qu’il ne mettrait plus les
pieds chez la marquise: il ne le dit point en ces termes, et il usa
encore du langage populacier auquel il avait cru devoir tout à l’heure
emprunter une périphrase afin d’exprimer plus fortement qu’il tenait
Frochard pour incendiaire.
J’avoue que je fus consterné. Je croyais M. de Courpière sur le point
d’avoir la marquise, et, dans sa condition présente, je ne le trouvais
pas raisonnable d’abandonner cette partie. Je courus chez lady Ventnor
le jour même. J’y arrivai de bonne heure, je demeurai tête à tête avec
elle plus de vingt minutes, et je ne lui dis rien, faute de savoir
comment tourner mon avertissement. Au bout de ces vingt minutes, je vis
arriver Maurice comme à l’ordinaire, et je pensai qu’il était revenu sur
son premier sentiment. Il était morose, il n’ouvrait pas la bouche, mais
enfin il était là.
Malheureusement, cinq minutes plus tard, ce fut André Frochard qui
arriva. Je frémis. Je ne sais par quelle fatalité le gros homme baisa
contre son habitude la main de lady Ventnor. Puis il parut honteux de ce
qu’il venait de faire; il s’éloigna à reculons, accrocha deux chaises,
et se laissa choir en soupirant sur un fauteuil qui gémit. M. le vicomte
de Courpière se leva juste en même temps que l’autre s’asseyait, et je
tremblai qu’il ne dît quelque chose de trop fort. Il ne dit qu’«adieu,
Madame», mais d’une voix si aigre que les yeux me piquèrent; et, sans
baiser cette main que le monstre venait de souiller de sa bave, il
sortit. Je ne savais plus ce que je faisais. Je me levai. Lady Ventnor
me jetait un regard de détresse. Je lui répondis d’un geste éperdu.
J’oubliai de lui dire adieu, et je courus après Maurice.