LA CROIX DE GENÈVE

M. de Courpière n’eut pas satisfaction le lendemain et il ne fut même

pas question de son journal. Mme la marquise de Ventnor, qui décidément

excelle à mettre en scène et y témoigne peut-être un peu trop

d’application, ne nous reçut point dans ses archives officielles, mais

dans un boudoir, qui était aussi une manière de temple de mémoire, mais

plus intime. Cette pièce, la plus modeste de l’hôtel, était second

Empire sans miséricorde: le «mobilier complet», canapés, fauteuils et

chaises de bois noir, garnis de moquette à fond noir roussi, où

s’enlevaient en clair des cigognes parmi des bouquets de roses rouges et

de roses thé; une table noire, incrustée de cuivre; et une table à

ouvrage, dont le couvercle, relevé, était doublé d’une glace. Sur la

pendule cubique, de marbre noir, se dressait une réduction Colas de la

Vénus de Milo, et les candélabres trépieds à chaînettes étaient de style

pompéien. Je remarquai l’absence de tout objet d’art et de tout bibelot,

pas un tableau au mur, mais des photographies et des photographies,

petites, jaunes, effacées, encadrées de bordures surannées, où étaient

attachées des fleurs sèches, des bouquets de violettes, des rameaux de

buis, des médaillons à vitre contenant des cheveux.

Le choix de ce décor nous annonçait un récit mélancolique. J’étais

justement d’humeur tendre, libre et même gaillarde; mais j’ai observé

que les récits, comme les lettres attendues, ne sont jamais du ton que

l’on avait souhaité. Il faut s’y résigner, tel est d’ailleurs mon

caractère. Je pris machinalement un air de circonstance, le même que

j’aurais pris si lady Ventnor m’eût fait visiter la chapelle de sa

sépulture de famille au Père-Lachaise, et, pour lui donner le branle, je

poussai un soupir discret.

Mais elle trompa mon attente: elle débuta par des généralités.

--Nous croyons, dit-elle, que les contemporains des grands événements

qualifiés historiques ont vécu extraordinairement, parce qu’il s’est

passé autour d’eux des choses extraordinaires. Ainsi nous imaginons que

les hommes de quatre-vingt-neuf étaient tout enthousiasme, et ceux de

quatre-vingt-treize en proie exclusivement à la terreur, et que les

banalités de l’existence étaient alors suspendues ou abolies. C’est une

illusion d’optique ou une naïveté. En toute conjoncture, la vie

individuelle demeure banale, sauf quelques minutes d’exception. Nulle

catastrophe ne dispense les hommes de manger, de boire, de dormir, de se

divertir ou de s’ennuyer, et même, à l’occasion, de mourir

naturellement. On se moque de Louis XVI, qui note en son journal, à la

date du 14 juillet 1789: «Rien». Ce «rien» est le mot juste pour la

plupart des hommes.

J’étais du même avis, mais je ne saisissais point la raison de ce

préambule. Je la demandai à la marquise; elle ne répondit point et

poursuivit:

--Cependant, nous admirons superstitieusement, nous envions les témoins

des grandes époques. Nous croyons qu’ils ont senti comme nous ne

sentirons jamais, et que cela leur donne, sur nous, une éminente

supériorité. Et quand nous sommes, à notre tour, touchés de l’histoire,

nous rougissons de n’être point grandis ni transfigurés par elle, de

rester nous-mêmes et de continuer notre trantran. Tout ce que je vous

dis là ne sont que précautions oratoires pour excuser l’humilité du

roman intime où se bornent mes souvenirs de l’Année terrible et de la

Guerre.

Je n’attendais point des tableaux de batailles et je préférais son roman

intime; elle nous le servit avec une brièveté brusque et comme

dédaigneuse.

--C’est, dit-elle, un plaisir de raconter ces histoires d’hier aux

hommes de votre âge: vous n’en savez pas le premier mot. Elles ont pour

vous autant d’imprévu qu’une fiction. Un auteur qui prendrait pour sujet

de drame un complot contre la vie de Napoléon Ier intéresserait

difficilement les spectateurs: ils savent tous, d’avance, que Napoléon

échappera aux coups des conjurés et qu’il est mort beaucoup plus tard à

Sainte-Hélène. Mais, pour le second Empire, vous êtes d’une ignorance

commode; à condition que l’on vous écarte un peu de la grande route,

vous ne soupçonnez pas où l’on vous mène, ni comment cela finira. Quant

aux personnages, vous connaissez peut-être de nom Ollivier, Gramont et

Benedetti, et encore! Mais je parierais que vous n’avez jamais ouï

parler du baron Chantepie?

--Jamais, dis-je franchement.

M. de Courpière, voyant que j’ignorais ce baron, estima qu’il pouvait

déclarer sans honte qu’il l’ignorait de même que moi.

--Tout va bien, dit lady Ventnor. Il est mort, la famille éteinte. Je

n’aurai donc point lieu de taire ni de travestir le nom. Ce baron

Chantepie, à qui l’un des ministres du 2 janvier venait de confier un

poste très important, était vraiment une créature du second Empire.

J’entends qu’à la différence d’autres hommes, qui jouèrent sous ce

régime un plus grand rôle, il ne devait rien aux régimes précédents, né

à la vie publique après le 2 décembre, parvenu au cours de ces dix-huit

années; et de plus qu’il était, au moral comme au physique, l’original

et le type du règne; plébéien, je ne dis point peuple, fils de petits

bourgeois, promu grand bourgeois, le grand bourgeois d’alors, moins

philistin, si je ne me trompe, et moins empesé que celui du temps de

Louis-Philippe, mais d’une tenue que nous ne connaissons plus

aujourd’hui et que, selon toute apparence, nous ne connaîtrons plus

jamais.

«Il était de taille élevée, un peu portefaix, lourd, point droit,

marchant des épaules, le corps vulgaire, mais le visage distingué;

digne, point solennel; un grand nez, une très grande bouche

intelligente, des yeux sérieux, mais au coin des yeux, comme au coin des

lèvres, le sourire et l’esprit; le front haut, un peu dénudé, le crâne

bien garni et bien coiffé; des favoris, point de moustaches. Il était

bien conditionné, sans recherche, d’une architecture loyale; enfin un

bel homme, pas séduisant, honnêtement beau, pas un bel homme de

camelote.

«Parvenu, certes! Qui ne l’était alors? L’Empereur lui-même! Et une des

choses que j’admire le plus de Napoléon III, est qu’il osa dire

publiquement, quand il épousa Eugénie de Montijo, qu’il faisait un

mariage de parvenu. Mais Chantepie était un parvenu franc, sans honte ni

sans vanité de l’être, et sans les défauts ni les ridicules de l’emploi:

amateur de luxe, échappant l’ostentation, homme de goût, même pour la

toilette; sans la moindre élégance, et sans affectation d’inélégance;

une grosse chaîne d’or au gilet, et, le soir, des boutons de diamant à

la chemise, mais c’était la mode; la redingote noire déboutonnée, le

chapeau de haute forme à larges ailes. Voilà comme on nous les

fabriquait. Je vois à votre figure que ce portrait vous étourdit.

Il ne m’étourdissait, ni d’ailleurs ne me déplaisait point; mais je

m’étonnais qu’un tel homme eût demandé la main de la Solférino et que

cela eût donné lieu «à une scène à la Greuze». Je le dis à la marquise;

elle rit et me répondit que, naturellement, il ne s’agissait pas du

baron, mais de son fils, Julien. Elle nous montra aussitôt une

photographie du jeune homme, que j’avais vue de loin et prise pour une

des dernières photographies du Prince impérial. Mais l’uniforme était

celui des gardes mobiles.

--Finissons-en avec le baron, reprit lady Ventnor. Il avait fait une

grosse fortune en spéculant sur les terrains. Il n’était point le seul,

bien que l’on ait exagéré; car, je crois que je vous l’ai dit, mais je

ne saurais trop le répéter, les hommes de ce temps-là aimaient plus le

pouvoir que l’argent, et surtout ils n’aimaient pas l’argent pour

lui-même. Chantepie n’était pas non plus un faiseur de millions à

l’américaine; mais enfin il en avait gagné plusieurs, sans compter son

titre de baron. Il était veuf depuis longtemps. Julien était fils

unique, absurdement gâté, et, comme la plupart des enfants gâtés,

beaucoup mieux élevé que bien d’autres. Vous l’avez pris pour le Prince

impérial: c’est donc que sa figure vous a paru charmante, un peu grave.

Il était tendre et mélancolique, déjà homme de foyer, soutenait son

rang, et ne faisait aucunement la fête.

«On me l’avait présenté, je ne sais plus qui: cela était tout simple. Il

me plut: cela aussi allait de soi, et si bien que je n’aperçus point

d’abord comment il me plaisait. Je crois que nous glissâmes

insensiblement de l’agrément à l’amitié, et de l’amitié à l’amour. Ses

visites étaient devenues quotidiennes sans que j’y prisse garde. J’étais

en verve dès qu’il venait, j’avais mille choses à lui conter; nos

conversations étaient enjouées, mais il ne s’y glissait pas un mot de

galanterie; rien de suspect, rien qui pût me donner l’éveil; et je me

demande même ce qui lui fournit prétexte un jour plutôt que l’autre à me

dire qu’il voulait unir sa vie à la mienne. Je vous ai dit quelle

existence honorable je menais alors, et que mes sentiments s’y étaient

conformés. La demande de Julien me parut naturelle. Au lieu de lui

répondre: «Mais, mon pauvre ami, vous savez bien qu’on ne m’épouse pas»,

je lui dis que je parlerais à Émile le soir même, et il me dit qu’il

parlerait à son père. Je pense que vous allez nous croire fous tous les

deux.

«Nous ne l’étions point. Émile ne l’était pas davantage; mais il avait

de la littérature et un fonds d’idées du dix-huitième siècle. Il était

le Napoléon des affaires, et aussi le bourgeois un peu étriqué que je

vous ai décrit; mais il était philosophe à ses moments perdus,

c’est-à-dire chimérique et homme sensible. C’est ici que se place la

scène à la Greuze, ou plutôt les scènes, car il y en eut deux: quand je

lui avouai tête à tête notre beau projet, et peu après, quand nous

vînmes, Julien et moi, lui demander sa bénédiction. Il nous la donna,

comme Voltaire au petit Franklin. En nous relevant (nous nous étions

agenouillés, s’il vous plaît), nous nous considérâmes fiancés. Le baron

Chantepie n’avait rien répondu à son fils d’équivoque ni d’inquiétant,

et s’était borné à dire qu’il ferait avec plaisir ma connaissance.

«Il me parut convenable que cette entrevue n’eût point lieu chez moi,

mais chez mon père adoptif, et dans mon appartement de jeune fille, si

j’ose m’exprimer ainsi. Émile et Julien m’approuvèrent, et j’allais

venir m’y installer lorsque fut posée la candidature du prince Léopold

de Hohenzollern au trône d’Espagne. Vous n’apercevez point sans doute le

rapport qu’il y a entre cet événement et celui de mes fiançailles; mais

c’est qu’Émile cessa de penser à moi pour ne plus penser qu’à son pays.

Il eût mieux fait de s’abstenir, car il poussait à la guerre et fut des

premiers qui crièrent: «A Berlin!» Je sentis que ce n’était point le cas

de l’embarrasser de ma personne.

«Je demeurai donc avenue des Champs-Élysées. La visite du baron fut

retardée, et je n’eus d’abord de ses nouvelles que par Julien, qui

faisait la navette de lui à moi. Lui-même la faisait entre Paris et

Saint-Cloud. J’étais tenue heure par heure au courant de ses angoisses.

On souhaitait d’éviter la guerre, mais on voulait sauver la face. Je me

rappelai que j’avais contribué à résoudre la fâcheuse affaire de

Luxembourg, et j’eus la naïveté d’adresser des conseils à mon futur

beau-père par le canal de son fils. J’opinais qu’il fallait se contenter

d’une renonciation pure et simple du prince. Je ne tire pas vanité de ma

sagesse: je n’étais pas seule de cet avis. Malheureusement, nous

n’étions pas les plus nombreux. Mais j’avais peut-être quelque mérite à

m’entêter, car je me mettais en opposition avec Émile, qui continuait de

jeter feu et flammes.

Le matin du 12 juillet, mon fiancé accourut chez moi, m’apprit qu’on

venait de recevoir une dépêche de Sigmaringen, et que le prince Antoine,

père du prince Léopold, refusait d’autoriser la candidature. Je courus

moi-même chez Émile, ravie de cette nouvelle, qu’il prit fort mal. Il

déclara que la France ne pouvait point faire état de cette dépêche du

«père Antoine», et qu’il fallait que le retrait de la candidature fût

notifié à l’Empereur par le roi de Prusse, à qui nous devions, de

surcroît, réclamer «des garanties pour l’avenir». Je me chamaillai avec

lui, rentrai de mauvaise humeur, et trouvai chez moi le baron Chantepie,

qui profitait du premier répit que lui laissaient les affaires publiques

pour soigner ses intérêts privés. J’étais moi-même si préoccupée de ceux

de l’État que je lui en parlai d’abord, très familièrement. Mais ce

n’est point cette scène-là qu’il venait jouer.

«Ce n’était pas davantage celle du père Duval de la _Dame aux Camélias_:

je suis sûre que vous l’aviez cru. Le portrait que je vous ai crayonné

du baron vous a cependant rendu évidente la différence des deux

personnages. Celui-ci était, de plus, fort courtois, et il ne garda

point sur la tête son chapeau à grandes ailes. Il trouvait le projet de

son fils insensé, impraticable, tranchons le mot: immoral, et contraire

au bon ordre. Mais il se garda de me faire des phrases: il me fit une

démonstration. Je ne trouvai rien à reprendre à son langage, qui fut

parfait de tact et même d’une bonté touchante, ni rien à répondre à son

raisonnement. Le solide bon sens dont je suis douée me désarme: je ne

sais plus discuter avec un adversaire qui m’a une fois prouvé qu’il a

raison et que j’ai tort. J’étais si persuadée que je ne souffrais même

pas. D’ailleurs, j’aimais Julien, mais je n’avais point fait un rêve

d’où je fusse précipitée. Tout s’était passé entre lui et moi d’une

façon unie et naturelle et, pour ainsi dire, terre à terre. Je n’y avais

pas entendu malice. L’on m’apprenait que je m’étais trompée: j’en étais

étonnée, un peu honteuse, je n’en étais point bouleversée. On me

rappelait que les frontières du monde sont infranchissables, et je me

demandais moi-même comment j’avais pu prétendre à les franchir,--mais

c’était sans y penser: j’ai toujours été du parti de l’ordre. Je

demeurais interdite: je ne me débattais pas. Je ne me lamentais pas. Je

vois bien que tout cela ne rend point mon personnage sympathique à la

façon de Marguerite Gautier. Mais, que voulez-vous? chacun sa manière!

Regardez-moi: je ne mourrai jamais de la poitrine.

«Je n’adressai donc au baron aucun plaidoyer, et je me bornai à lui

répondre avec déférence:

«--Monsieur le baron, la situation n’est pas si simple que vous

paraissez croire et, avec la meilleure volonté du monde, je ne sais pas

comment nous en sortirons. J’aime Julien, et il m’aime. Permettez-moi

d’aller jusqu’au bout de votre pensée et de dire franchement ce que vous

ne m’avez pas dit, ce que vous ne pouviez pas me dire: si je devenais sa

maîtresse, vous n’y verriez aucun inconvénient. Mais, justement, c’est

de toutes les solutions la moins probable. Les voies de l’amour sont

diverses et conduisent toutes, je le veux bien, au même but; mais

lorsqu’on a choisi entre elles, et qu’on est parti, on ne rebrousse

guère pour s’engager dans un autre chemin. Je vous assure qu’il me

serait impossible d’aimer Julien hors mariage, je ne dis point cela pour

me faire valoir; et je ne doute pas qu’il ne préférât lui-même renoncer

à moi. Mais voudra-t-il y renoncer? Voilà la question. Comment le

détacherez-vous de moi? Vous lui direz ce que je suis? Mais, s’il n’y

pense guère, il le sait. Tout le monde le sait. Ce n’est pas mon genre

de dissimuler, et puis qu’avancerais-je? Vous lui direz que je suis

riche? Il l’est aussi, et assez puissamment pour que personne ne

l’accuse de calcul. Je ne vous propose point de me dépouiller pour me

rendre digne de lui: ce sont de belles choses que l’on dit, comment les

accomplit-on? Une fortune, surtout un peu importante, ne se laisse pas

dans un coin. Mais je ne puis non plus vous proposer d’agir comme

Marguerite Gautier, et de tromper Julien afin de le dégoûter de moi: ma

fortune me l’interdit encore, et il sait bien que je suis, depuis assez

longtemps, à l’abri de ces cruelles nécessités. Alors?...»

«Le baron fut enchanté de mon discours: il n’était point difficile. Il

me répondit, en me baisant la main, qu’il s’en remettait à moi. C’était

bien là une réponse de diplomate, et d’un de ceux qui allaient jeter

leur pays dans une effroyable guerre. Il ne se doutait point que la

guerre précisément nous dût tirer de l’impasse. Vous voyez sur cette

photographie l’uniforme que porte Julien. Dès nos premiers malheurs il

s’engagea...

--Et il fut tué, dit M. de Courpière, d’un ton si péremptoire que la

marquise ne put se défendre de sourire.

--Oh! dit-elle, pas si vite. Il fut blessé, même assez tard, au début du

siège de Paris; et cette circonstance, au lieu de l’éloigner de moi

davantage, me le rendit. Ai-je besoin de vous dire que le drapeau de

Genève était arboré à ma fenêtre, que j’avais établi chez moi une

ambulance, et que je soignais moi-même les blessés? C’est la moindre des

choses. Nous sommes toutes nées infirmières, mais j’avoue que je goûtais

un contentement particulier à remplir cette tâche. Je n’ai jamais été

une repentie, je ne serais pas entrée en religion; mais il ne me

déplaisait pas de faire la sœur de charité pendant quelques semaines.

M. de Courpière prit son air cafard. Lady Ventnor poursuivit, encore

plus brièvement, avec une sorte de pudeur impatiente:

--Vous devinez la suite du roman, et vous voyez le tableau: dans le

grand salon du Baudry, les lits blancs alignés, mon Julien blessé, point

trop grièvement, et le père assis au chevet du fils. Mais vous avez

oublié tout ce que je vous ai dit du baron si vous pressentez une

nouvelle scène à la Greuze. Il ne prit pas la main de son fils pour la

mettre dans la mienne. Il fut reconnaissant, aimable, et encore une fois

parfait, mais rien de plus que parfait. Il se garda de me rappeler que

j’avais naguère paru disposée à faire le nécessaire pour détacher Julien

de moi; mais je lisais dans ses yeux, dans ses bons yeux, qu’il comptait

sur moi.

«Le danger, c’est que j’avais maintenant--comment dirai-je?--une

occasion. Julien n’était pas arrivé seul à l’ambulance. Un de ses amis

d’enfance (que je n’avais point connu plus tôt parce qu’il était zouave

pontifical et revenu de Rome en septembre), André de V..., avait été

blessé à ses côtés. Je le soignais aussi. Il ne me plaisait pas:

j’aimais Julien. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser à lui--de

penser à lui par raisonnement. Je me disais: «Si je dois tromper Julien,

il est fatal que ce soit avec celui-ci.» Et je ne pouvais plus avoir

avec lui des façons naturelles. Il sentait mon trouble, il

l’interprétait. Comment ne s’y serait-il pas trompé? Et je ne l’aimais

pas! Ah! si j’avais su!...

Lady Ventnor s’interrompit, oppressée. Je la voyais pour la première

fois émue à ce point. Je la préférais ainsi. Elle reprit, brusquement:

--Laissez-moi passer vite. Quand ils furent tous deux guéris, ils

reprirent leur service. Ils étaient tous deux officiers: on parvenait

rapidement. Ils rentraient le soir chez eux, c’est-à-dire encore chez

moi. On recevait un ordre à domicile quand il fallait courir aux

remparts. Un soir, comme nous dînions tous les trois, l’ordre arriva,

mais pour Julien seul. Il partit, trouva contre-ordre en arrivant, et

revint. Ah! le baron aurait eu lieu d’être satisfait... mais pas de la

suite!

«Julien, après... après avoir vu... sortit sans dire un mot, rentra

l’instant d’après, jeta... jeta sur le lit... un ballot de papiers et

disparut. Le lendemain... Oh! il ne s’est pas tué, non!... Non... _Il a

été tué_, le lendemain, aux avant-postes... Et on aura beau dire qu’il

l’a fait exprès, est-ce que c’est possible?... Vous cherchez les balles:

il faut encore qu’elles veuillent de vous... L’Empereur a bien voulu se

faire tuer à Sedan, et il est mort dans son lit.»

Elle se tut encore et nous respectâmes son émotion. J’avoue, d’ailleurs,

que je ne trouvais rien à dire. Mais le vicomte de Courpière, qui est

plus maître de soi, lui demanda, quand il la crut remise:

--Madame, quels étaient ces papiers que vous a jetés M. Julien

Chantepie?

Elle le regarda sans répondre, encore égarée. Puis je vis poindre

l’intelligence dans ses yeux, et il me parut même qu’elle souriait

imperceptiblement.

--Ces papiers? dit-elle. Oh! pas grand’chose... Quelques titres au

porteur... et son testament...

X

Les Confidences d'une Biche, 1859-1871 · 第 24 / 30 题