--Tu m’as reproché l’autre jour d’avoir voulu escroquer un tête-à-tête à
lady Ventnor: j’espère que tu ne vas pas chercher ta revanche, et que tu
me permettras d’assister en tiers à la conférence où tu solliciteras ses
avis, sa collaboration et quinze cent mille francs. Je voudrais voir
comme on s’y prend pour tirer d’une femme un million et demi.
--Tu assisteras à notre conversation, répondit M. de Courpière. La
marquise et moi ne suffirions pas à fabriquer un journal. Il doit y
avoir, dans ces machines-là, un tas de corvées où une femme n’entend
rien, et dont il ne me plairait pas de me charger.
--Oui, dis-je, la cuisine.
--Ce mot dit tout. Eh bien, je te la confierai.
--Avec des appointements de chef. Je n’en demande pas plus.
--Tu penses bien que je ne vais pas te chicaner sur tes gages.
--Merci, dis-je. Et quand voyons-nous lady Ventnor?
--Mais, dit-il, cette après-midi. C’est pourquoi je t’ai parlé de
l’affaire ce matin.
Le rendez-vous eut lieu dans le petit salon des archives. Je m’en
félicitai. J’avais peu de foi au journal de M. de Courpière, que
j’intitulais déjà, à part moi, le _Pot au lait_. Je pensais que lady
Ventnor, après avoir éludé la proposition qui lui allait être faite de
consacrer à cette feuille un de ses millions et la moitié d’un autre,
serait bien aise de trouver un prétexte pour changer de conversation et
se laisserait volontiers remettre par moi sur le chapitre de ses
souvenirs et de ses correspondances.
Mais lady Ventnor n’a pas moins de diversité ni d’imprévu que M. de
Courpière. Elle écoute d’abord tout ce qu’on lui dit, et le prend au
sérieux jusqu’à preuve du contraire: c’est un principe fort sage. Elle
oblige ses interlocuteurs d’avoir des idées nettes et de mettre les
points sur les _i_. Avec Maurice, la besogne n’est point petite; mais
elle s’en tira mieux que je n’eusse pu faire, moi qui ai l’habitude.
Elle approuva les grandes lignes de son programme, puis elle le compléta
et, pour expliquer ses vues personnelles, prononça une manière de
discours-ministre sur la politique générale, tant extérieure
qu’intérieure.
Je ferai grâce à mes lecteurs de ce morceau, qui me parut un peu long,
mais bien remarquable par le sens pratique: c’est l’essentiel de
l’intelligence des femmes, les hommes seuls s’égarent quelquefois dans
les nuages. Mais lady Ventnor passait l’ordinaire moyenne du terre à
terre féminin. Cette personne bien pensante, qui m’avait souvent agacé
par ses jérémiades sur les malheurs du temps présent, se manifesta
soudain l’ennemie de toute superstition et même de tout principe, au
moins de toute idée _a priori_, indifférente même à la forme du
gouvernement, pourvu qu’elle y exerçât une influence, et ne s’effarant
d’aucune incohérence ni d’aucune contradiction de la réalité, enfin une
opportuniste intégrale (il faut bien que j’use de cette langue). Elle en
gênait M. de Courpière, que les bienséances et son titre obligent de
croire à quelque chose.
J’observais le visage de lady Ventnor cependant qu’elle nous débitait sa
profession de foi: le caractère s’en était modifié sensiblement. Elle me
rappelait ces petites bourgeoises, épouses de commerçants, qui sont
diligentes, entendues et commandantes; qui ne portent point la culotte,
mais au moins le pince-nez; qui tiennent les livres et sont
d’incomparables majordomes, ou madames j’ordonne. Elle me semblait
capable de gouverner la France, comme, par exemple, une boulangerie: la
loi salique est peut-être une sottise. Je ne pus me défendre de lui
adresser mes félicitations. Elle les reçut en boutiquière modeste, qui
est à la peine, mais veut que son mari soit à l’honneur: «C’est lui
qu’il faut complimenter, ce n’est pas moi.»
Elle dit:
--Je ne suis qu’une bonne élève.
«Allons donc!» pensai-je; et alors je m’aperçus que, depuis qu’elle
exposait ses idées, tout en les trouvant féminines, je «cherchais
l’homme» qui les lui avait pu suggérer; de même qu’aux premiers mots
qu’avait dits M. de Courpière de quinze cent mille francs, j’avais
«cherché la femme» qui les lui procurerait. La réponse que venait de me
faire la marquise me permettait de lui dire sans impertinence:
--Quel est le maître?
Je n’y manquai point. Elle prit sur un des rayons de la bibliothèque,
entre le _Roman de la Momie_ et les _Paradis artificiels_, une miniature
encadrée d’ébène, qu’elle me tendit.
La tête du personnage y était seule représentée, et je me demande à quel
indice je devinai la disproportion de cette tête puissante au corps que
je ne voyais pas, la stature brève, le cou dans les épaules. La peinture
était minutieuse, d’une mollesse écœurante, et il fallait que le modèle
eût des traits singulièrement nets et durs pour que l’artiste n’eût
point réussi à les rendre fades et frustes. Les yeux très clairs
dardaient et assenaient un regard despotique, presque furieux. Le teint
exsangue était d’un vieillard, mais le pinceau avait léché et effacé les
rides. Toute autre preuve de l’âge manquait, ainsi qu’aux visages
entièrement rasés. De plus, le crâne était chauve, avec le même luxe de
bosses qu’une tête destinée à la démonstration de la phrénologie. La
pose était de trois quarts, mais on sentait le profil de médaille, et si
ressemblant à celui de l’Empereur--ou de son neveu, que je me demandai
un instant si je n’avais point devant les yeux quelque portrait gauche
de l’un ou de l’autre.
Mais il n’y avait qu’une ressemblance littérale et point d’air de
famille. Le personnage ressemblait à Napoléon, comme tant d’Américains
lui ressemblent, et je trouvai en effet de l’américain dans cette
physionomie. Mais voici maintenant que j’y découvrais tous les traits du
bourgeois d’il y a soixante-quinze ans, l’original et le seul vrai--on
n’en fait plus--M. Thiers!--étroit, têtu, important, prépondérant,
sculpté dans du bois, assis dans son faux-col. Comme je tire vanité de
mon aptitude à déchiffrer les figures vivantes ou les portraits, je
m’empressai de communiquer à lady Ventnor les résultats de mon analyse,
et elle sourit d’un air à me faire croire qu’elle trouvait à ces
réflexions quelque profondeur.
Je demandai alors le nom du personnage, et elle parut surprise que je ne
l’eusse point reconnu. Elle me dit ce nom, qui était celui du plus
célèbre journaliste d’hier: je ne l’ignorais point, mais je ne savais,
sur l’homme, rien de précis. Elle s’étonna encore, et se lamenta. Triste
chose que l’éphémère puissance, la gloire viagère des journalistes!
Quoi! la presse transformée et l’on peut dire recréée, tant d’écriture,
un tel amas de papier, un labeur écrasant, une idée par jour, une
influence si effective sur l’opinion et sur les événements, et rien ne
reste, à peine un nom, pas une ligne, ni un souvenir! Elle transposa les
stances à la Malibran et les appliqua aux journalistes: «Sans doute il
est trop tard pour parler encore d’elle...»
--Madame, lui dis-je, parlez-nous tout de même de lui. Je le connais
mal, c’est une raison pour que je désire de le connaître davantage.
--Vous le connaissez mal, mais vous l’avez attrapé du premier coup. Vous
n’avez eu qu’à jeter les yeux sur un assez pauvre portrait: cela est
extraordinaire, et vous méritez que l’on vous fasse toucher du doigt la
justesse de vos définitions.
«Émile, reprit-elle... Si je lui donne ce petit nom, qui était
réellement le sien, n’allez pas croire que je le fasse par un reste de
familiarité, et que je me permette de le tutoyer devant vous. Mais il
affectait lui-même de s’appeler Émile tout court, par bravade, à titre
d’enfant adultérin. C’est aussi un prénom philosophique, imprégné du
souvenir de Rousseau. Émile ressemblait donc à Napoléon, et vous pensez
bien que c’est d’abord ce que je remarquai de lui. Je n’en avais pas
fini l’autre jour avec les _ressembleurs_: il restait encore celui-là.
J’ignore, et vous aussi, les lois de la physionomie; mais je sais qu’il
n’y a point de ressemblance physique sans ressemblance morale, et que
l’on doit toujours juger les gens sur l’apparence,--à condition, bien
entendu, que l’on sache lire et interpréter l’apparence. Dans cette
tête-ci ne pouvait loger qu’une âme bâtie sur le même plan que l’âme de
Napoléon; âme de dominateur et d’organisateur, qui sans doute appliquait
à des objets différents un génie pareil, sinon égal, et dont l’histoire
pouvait aussi bien s’intituler _Victoires et Conquêtes_; le mieux venu
des ressembleurs, car sa ressemblance n’est point rigoureuse et servile;
le plus moderne, car c’est le Napoléon des affaires, il a livré et il a
gagné les batailles de l’argent, il a créé des journaux comme l’autre
des armées, il a fondé l’empire de la presse.
«Il peut vous rappeler aussi les Américains qui ont usurpé le masque de
notre César. Il fut comme eux entreprenant et téméraire, il eut le goût
du risque et il provoqua les hasards. La grandeur ne lui suffisait
point: il préférait l’énormité. Il aimait les chiffres vertigineux. Ses
conceptions étaient simples, et on disait, quand il avait réussi: «Ce
n’est pas si malin», mais le tout était d’y penser. Par exemple, il
diminua de moitié le prix de ses journaux, et il en tripla le tirage. Il
osa vendre son papier moins cher que le prix de revient, et il gagna
beaucoup plus que la différence au moyen de la publicité. Ce sont des
procédés américains si vous voulez; mais il fut Américain sans le
savoir, et avant les Américains eux-mêmes. Il fut Français; il fit
fortune dans le commerce des idées en gros, des paroles sonores et du
papier noirci: c’est une aventure bien française.
Mais lady Ventnor paraissait admirer surtout que j’eusse découvert sur
cette figure l’empreinte bourgeoise, et elle me félicita de ma
perspicacité en termes que je ne rapporterai point, par modestie.
--Oui, continua-t-elle, Émile, ce César de la Presse et cet aventurier
de la finance, fut prodigieusement bourgeois, et comme seuls les
Français savent l’être. Et ceci n’est pas, entre parenthèse, pour le
rendre si différent de Napoléon. Vous parliez de M. Thiers, qui est le
type du bourgeois comme Napoléon celui de l’empereur. Les deux masques
ont des traits communs. Thiers le savait bien et s’enorgueillissait de
cette ressemblance. Elle n’est pas imaginaire, mais elle ne signifie pas
que Thiers avait le génie stratégique: elle signifie que le génie de
Napoléon s’encadrait de préjugés bourgeois, auxquels nous devons tout ce
qu’il y a d’arriéré, de superstitieux et d’étriqué dans le code. Nous ne
concevons plus guère aujourd’hui que l’on puisse être un philistin avec
une intelligence vaste et même du génie; mais ce mélange n’était point
si rare à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième
siècle. Émile était né en 1806.
«Le préjugé des enfants naturels est un de ceux que nous avons mis à
néant. Mais il était alors vivace. Émile s’en croyait affranchi: la
preuve du contraire est qu’il en souffrait, et sans raison, car jamais
il n’avait subi les humiliations dont Alexandre Dumas fils s’est plaint
si amèrement. Je vous ai dit qu’il affectait parfois de s’appeler Émile
tout court; mais il avait pris d’autorité, et il portait publiquement le
nom de son père. Ce père, qui ne pouvait le reconnaître, l’avouait. Et
j’ai vu Émile, vieillard, illustre, sourdement souffrir d’une tache de
naissance à laquelle personne ne pensait plus.
«D’un bourgeois, il avait encore cette vanité que vous appelez
aujourd’hui snobisme. Il s’était marié deux fois. Sa première femme
était l’esprit le plus facile et le plus brillant, poète, mais de
profession, et surtout femme de lettres, et qui l’était devenue plus
encore au contact d’un tel mari. Elle s’était faite son associée, sa
collaboratrice. Il l’avait perdue trop jeune, et il ne l’oublia jamais.
Il épousa cependant la veuve d’une espèce de prince allemand, et il fut
encore, en ceci, bourgeois à la manière de Napoléon: il eut sa
Marie-Louise après sa Joséphine. Mais il fut moins dupe que l’Empereur,
et il chassa la princesse avec fracas, en désavouant des enfants qu’elle
était allée lui faire on ne sait où.
«Il avait enfin le plus bourgeois des snobismes, que j’appellerai le
snobisme du violon d’Ingres. Cet homme formidable, meneur d’hommes,
terreur des gouvernements, ne jouissait pas de sa puissance réelle ni de
ses succès: il n’ambitionnait que ceux du théâtre. Il bâclait, avec la
même fièvre que ses articles, des pièces étranges, terribles, risibles,
qu’on ne jouait pas, ou qui tombaient. Une seule fois, il inventa une
belle situation dramatique; il ne vint pas à bout de la pièce; Dumas
l’exécuta, sèche et poignante, et le succès fut brutal comme l’œuvre;
mais Émile trouva qu’on lui avait défiguré son idée, et retira sa
signature.
«C’est le théâtre qui a fait de nos relations mondaines une intimité.
Figurez-vous que je passais pour avoir le sens du théâtre. Je crois même
que Sarcey avait écrit dans un de ses feuilletons, où il aurait pu se
dispenser de parler de moi: «Elle a le sens du théâtre.» D’où m’était
venue cette réputation? D’avoir joué, deux ou trois années durant, et
Dieu sait quels rôles, aux _Délassements-Comiques_? Franchement,
d’ailleurs, je la méritais. J’avais le sens du théâtre, ou du moins un
certain sens: c’est-à-dire que je pressentais infailliblement les
endroits tragiques où le public poufferait de rire. Cette faculté ne
laissait pas d’être précieuse pour Émile.
«Il me lut un jour une pièce où il y avait plus d’horreur, en trois
actes, que dans tout Shakespeare, avec je ne sais quoi de plus
particulièrement eschylien. J’eus la vision prophétique d’une salle en
délire, et je me fis un devoir d’indiquer à Émile, avec la dernière
précision, tous les endroits où on se pâmerait. Il le prit mal, me fit
une scène, me traita même de bête, et déclara que je n’avais aucun sens
du théâtre. Mais l’événement fut si conforme à mes pronostics qu’il crut
désormais en moi comme les esprits forts croient aux tireuses de cartes
qui leur ont dit «des choses extraordinaires». Et il ne manqua point de
me venir lire la pièce suivante.
«J’en augurai à peu près de même, je lui donnai des indications aussi
précises, et cette fois, comme je m’affectionnais à lui, je le conjurai
de garder son manuscrit au fond d’un tiroir. J’ai à peine besoin de vous
dire qu’il cessa dans l’instant même de croire en moi. Il me traita une
seconde fois de bête, se fit jouer, et l’événement me justifia beaucoup
plus que je n’eusse souhaité.
«Je ne suis point la femme qui veut avoir raison coûte que coûte et qui
se console du malheur des autres avec un «je l’avais bien dit». Certes
le succès ou la chute d’une pièce sont peu de chose, et l’ivresse ou
l’effondrement des auteurs un soir de première m’ont toujours paru
disproportionnés et ridicules. Je ne pus cependant garder mon sang-froid
quand je vis ce potentat dans les coulisses, abîmé comme Napoléon après
Waterloo. Il me supplia de ne pas l’abandonner. Je l’emmenai dans ma
voiture. Je me gardai du «je l’avais bien dit», mais il me dit: «Ah!
Marguerite, si je vous avais cru!» Et il me témoigna de la façon la plus
touchante, la plus puérile, la confiance qu’il avait en moi.
«--Soyez pour moi, me dit-il, la Francine de _Maître Guérin_, la fille
et la tutrice de ce vieux fou d’inventeur. Vous m’empêcherez de faire
des pièces. Vous serez bonne, mais raisonnable et même sévère. Je me
laisserai conduire et, au besoin, morigéner par vous.»
«Un soir de première, qui n’est hors de soi? Même moi, qui en
plaisantais tout à l’heure; mais je suis une enfant de la balle! Il
n’eut point de peine à m’attendrir. Je promis à ce vieillard désemparé
tout ce qu’il voulut.»
Lady Ventnor s’interrompit pour me demander ce qui ne me plaisait point;
car il paraît que je faisais la moue. C’était sans m’en apercevoir;
mais, dès qu’elle m’en avisa, je lui dis:
--Madame, il me semble que vos histoires se répètent. Voilà que vous
devenez la fille d’Émile, comme vous étiez devenue, plusieurs années
auparavant, la nièce de «l’Oncle»!
--Je me moque des répétitions, dit-elle. Je vous raconte ma vie, je ne
fais point de littérature. D’ailleurs, je vous ferai observer que, s’il
y a répétition, il y a aussi progrès. Je n’étais que nièce à mes débuts,
je deviens fille adoptive, c’est monter en grade. De plus, l’Oncle m’a
recueillie quand je n’avais point de domicile personnel: lorsque Émile
m’adopta, j’en avais un, et même d’une certaine magnificence, que je
vous ai fait visiter l’autre soir.
--Je ne pense point, dis-je, que vous ayez poussé la piété filiale
jusqu’au déménagement?
--Non, dit-elle. Il désira cependant que j’eusse un appartement chez
lui. Son hôtel était aussi vaste que le mien, et d’un luxe plus
apparent. J’y demeurai parfois des semaines, quand il avait plus
particulièrement besoin de mes services, je veux dire de ma protection.
A l’époque des villégiatures, je l’accompagnais à Trouville ou aux eaux.
Je prenais mon rôle au sérieux. Je ne le jouais que par intermittence;
mais toute l’habitude de ma vie en était modifiée, je devenais, ou
plutôt je me préparais à devenir une autre femme...
Et c’est vraiment cette «autre femme» que nous avions à présent devant
les yeux. A mesure qu’elle évoquait ces souvenirs, si différents des
histoires plutôt cyniques qu’elle nous avait jusques alors contées, elle
se métamorphosait: elle prenait la figure de l’emploi honnête qu’elle
prétendait avoir tenu auprès d’Émile. Je ne m’étonnai point cette fois
qu’elle fît à M. de Courpière une confidence qui produisait sur elle,
après tant d’années, un si merveilleux effet de purification visible et
de rajeunissement.
Mais j’avais une méchanceté sur les lèvres, et je ne pus la retenir. Je
rappelai à la marquise que, du temps de l’oncle, son rôle de nièce ne
lui avait point suffi, et qu’elle s’était dédommagée au bal Constant.
--Voilà justement, répondit-elle, ce qui vous prouve que mon histoire ne
se répète pas. Je trompais mon oncle sans scrupule, je n’aurais pas
trompé mon père. Je ne vous dis pas que je ne fus point aimée, ni même
que je n’aimai point; mais on me respectait, et je me respectais
moi-même.
--Bah! dis-je, est-ce qu’on demandait à votre soi-disant père la
permission de vous aimer?
--Non, mais on lui demanda ma main.
--J’imagine qu’il la refusa.
--Il l’accorda. Ce fut une scène à la Greuze.
Je la pressai de nous conter ce nouvel épisode; mais elle nous remit,
comme elle disait, au prochain numéro, et nous demanda si nous étions
libres de revenir le lendemain.
--Oui, dit M. de Courpière, qui semblait grognon. D’autant que nous
n’avons presque pas parlé de mon journal.