Je n’oubliais pas que Mme la marquise de Ventnor m’avait proposé de
visiter ses archives. Je lui rappelai cette invitation, et je lui
demandai un de ces rendez-vous privilégiés qu’elle ne refuse jamais. Je
le fis à l’insu de Maurice. Puisqu’il la courtisait, sourdement et par
intermittence, mais avec ténacité, et puisqu’elle ne le décourageait
point, je ne trouvais guère convenable de toujours remuer devant lui
tout ce passé: cela me gênait pour elle comme pour lui. Mais il est
curieux que je suis ordinairement plus délicat pour les autres qu’ils ne
le sont eux-mêmes; c’est comme quand je fais une visite de condoléance
après un deuil, c’est moi qui ai l’air d’avoir perdu mes parents.
Les remuements du passé de lady Ventnor ne gênaient, paraît-il, que moi.
M. de Courpière y semblait même prendre goût. Je ne l’aurais point
soupçonné de cette perversité: il est naturel et candide jusque dans
l’énorme, et, en fait de conscience, je l’ai toujours vu se tenir à
zéro, sans monter au-dessus, mais sans non plus descendre au-dessous.
Quant à lady Ventnor, elle savait bien qu’une femme a d’autant plus de
chances d’attacher un homme qu’elle a plus d’antécédents. Elle en eût
ajouté, mais cela n’était pas nécessaire, et elle pouvait à cet égard ne
craindre aucune concurrence.--Je crains, moi, que l’on ne m’accuse de
charger et que les historiens de l’avenir qui se référeront à ce
document n’élèvent des doutes sur l’existence réelle de lady Ventnor. Je
tiens à déclarer une fois pour toutes qu’elle n’est pas un mythe, et que
les travaux de galanterie que je lui attribue furent bien accomplis par
elle seule, et non pas par plusieurs personnes.
Dès qu’elle m’eut accordé le rendez-vous que je sollicitais, elle
convoqua M. de Courpière. Il me fit en chemin, à propos de ma
cachotterie une espèce de scène, où je crus démêler qu’il était jaloux.
Je le rassurai insolemment et lui protestai que je ne demandais à lady
Ventnor que des satisfactions de curiosité.
--Moi aussi, dit-il; mais avoue qu’elle peut encore inspirer des désirs.
Il ajouta que je lui devais cette relation-là, comme d’ailleurs toutes
celles dont je pouvais me targuer, et que j’étais bien heureux de
l’avoir pour entrer dans le salon, car sans lui je n’aurais pas dépassé
l’antichambre. Je me contentai de hausser les épaules, et je le suivis
dans ces fameuses archives, où il est probable qu’on ne l’eût point
admis sans moi.
Je ne m’attendais pas à voir un bureau de ministère, des cartons verts
et des casiers, mais l’aspect du lieu me surprit agréablement. C’était
une bibliothèque fort petite et, pour plus d’intimité, basse de plafond.
Les armoires qui régnaient tout autour et de haut en bas en formaient
l’unique boiserie. Elles étaient encadrées d’une moulure fort simple, et
peintes d’un gris presque blanc que relevaient çà et là des médaillons
de Wedgwood. Elles étaient vitrées, avec des rideaux d’un jaune pâle,
mais tirés, pour laisser voir ce qu’elles renfermaient. Les principales
pièces de ces archives étaient des livres en première édition, avec
dédicaces, autographes et divers _testimonia_, ou des manuscrits,
offerts à lady Ventnor par tous les illustres gens de lettres qu’elle
avait connus. Ces ouvrages étaient revêtus de reliures ingénieusement
appropriées. Les volumes uniques avaient le dos nu et les plats
richement décorés; ils étaient, en conséquence, exposés sur des
pupitres. Lorsqu’il y avait plusieurs tomes, les dos s’ajustaient les
uns aux autres aussi exactement que les pièces d’un jeu de patience, et
un ornement continu, ou même une peinture, recouvrait leurs surfaces
jointes. Ainsi, le _Journal des Goncourt_ était habillé de parchemin
blanc, et offrait à la vue un charmant tableau de genre, dont le sujet
était le dîner de Magny. Les sept volumes du _Port-Royal_ s’illustraient
d’une perspective de cette abbaye, et la _Vie de Jésus_ d’un paysage de
Galilée. Des émaux de Claudius Popelin, représentant les divers membres
de la famille impériale, surchargeaient la mince plaquette de la réponse
du prince Napoléon au _Napoléon_ de M. Taine; et une dizaine de
feuillets de la _Tentation_ étaient enserrés dans une sorte de sachet,
fait d’un lambeau de ces étoffes que l’on retrouve aux fouilles
d’Antinoé. Des bibelots étaient semés entre les livres, statuettes de
Tanagra, médailles et monnaies antiques, et des souvenirs plus modernes,
par exemple un poignard, dont la lame marbrée de taches noirâtres
semblait bien avoir été plongée dans le sang.
Les correspondances étaient enfermées dans des cartons, mais qui
affectaient aussi des formes de livres, et dont les reliures n’étaient
pas moins recherchées, quelques-unes d’un goût fâcheux. C’est ainsi que
je reconnus sans la moindre hésitation le carton qui devait contenir les
lettres du prince d’Orange, autrement Citron, à une mosaïque de cuir où
s’entremêlaient ces deux fruits. Lady Ventnor sentit ce que j’en
pensais, et s’excusa: c’était, dit-elle, un présent de Citron lui-même,
qui avait fait exécuter ce bizarre chef-d’œuvre par plaisanterie. Elle
se rappela qu’elle m’avait parlé de ses archives justement à propos des
lettres de collégien dudit Citron: elle ouvrit la boîte et nous en fit
lire deux ou trois, qui étaient en effet touchantes par leur puérilité,
mais dont l’intérêt historique ne me parut point supérieur.
--Madame, lui dis-je, j’ai une excellente mémoire, puisque je me suis
souvenu d’une promesse en l’air que vous m’aviez faite de m’ouvrir ces
archives. Je me souviens aussi fidèlement de vos moindres propos, et il
en est un, déjà fort ancien, qui a éveillé en moi une curiosité que
j’attends encore de voir satisfaite. Le jour que de grands personnages
vinrent déjeuner chez «l’Oncle», vous n’eûtes que la permission de les
regarder une minute en écartant un rideau. Vous vîtes un certain prince,
qu’on appelait le Prince comme s’il eût été seul au monde de ce rang, et
qui ressemblait aux images populaires de Napoléon. Et comme Thérèse
Lachmann, plus tard Mme de Païva, un soir qu’elle mourait de faim aux
Champs-Élysées, dit: «J’y ferai construire mon hôtel,» vous dîtes:
«J’aurai ce prince, à côté de qui on ne me permet pas de m’asseoir.»
J’aime autant vous dire que je sais que vous l’avez eu; mais quand donc,
Madame, et n’en sommes-nous pas encore au Prince?
--Oh! dit-elle, à peu près...
Et elle se baissa, pour prendre un autre carton, orné, comme la
plaquette que j’ai mentionnée ci-dessus, d’émaux de Popelin. C’était,
sur le dos, les armes impériales; sur l’un des plats, un médaillon
double, où le Prince et le premier Empereur se regardaient; sur l’autre
plat, une vue du Palais-Royal. Mais elle garda, sans l’ouvrir, ce carton
sur ses genoux, et elle dit:
--Le dessein que j’avais formé d’_avoir_ le Prince ne se réalisa en
effet qu’au bout de plusieurs années. La raison de ce retardement est
assez singulière: c’est justement cette ressemblance que vous venez de
rappeler, que tout le monde connaît, et dont vous avez sous les yeux une
preuve entre mille. (Elle regarda un instant les deux médaillons.)
«J’ai lu... Dieu! que je vais encore vous paraître pédante! N’importe,
puisque je vous ai avoué, à vous, que mon ignorance est une comédie.
J’ai lu, chez «l’Oncle», un bouquin de Restif de la Bretonne sur le
Palais-Royal (admirez la coïncidence), et particulièrement un chapitre
intitulé _les Ressembleuses_.--Je laisse à l’auteur la responsabilité de
ce mot barbare.--Selon Restif, à la fin du dix-huitième siècle,
certaines... matrones, pour procurer des illusions à leur clientèle,
recherchaient les sosies féminins des plus illustres et désirables
contemporaines, soit de la ville ou de la cour, soit du théâtre. Cette
supercherie se pratique aujourd’hui encore, mais avec moins de
raffinement. Car, s’il faut en croire Restif (et, entre nous, je ne le
crois guère), les matrones allaient jusqu’à faire mouler le visage des
dames auxquelles il s’agissait de ressembler; les ressembleuses
portaient longtemps ces masques, afin d’acquérir peu à peu la même
habitude et les mêmes jeux de physionomie, et elles achevaient la
ressemblance en étudiant la démarche, les gestes du modèle, jusqu’au
timbre et aux inflexions de sa voix. Encore une fois, je ne sais pas si
Restif a observé ou inventé tout cela; mais vous m’accorderez que le
Prince avait le masque napoléonien comme si on l’avait moulé sur
l’original pour l’appliquer ensuite à son visage.
«Cette ressemblance prodigieuse, ou mieux cette identité, fit travailler
mon imagination. Je ne me souciais plus de prendre, au moyen d’une
passade banale, la revanche du déjeuner d’où j’avais été exclue: je
voulais Napoléon. Pas celui-ci: l’Autre. J’avais l’idée fixe, la
superstition, la passion de Napoléon, comme le héros de Stendhal,--mais
avec tous les avantages... et toutes les commodités que me donnait mon
sexe.
Cette étrange confidence amena une digression. M. le vicomte de
Courpière n’est pas né interrupteur, il ne sait pas jeter dans les
couplets d’autrui des réflexions spontanées et vives; mais il aime à
développer posément des idées générales. Il coupa Mme la marquise de
Ventnor pour nous faire connaître ce qu’il pensait du culte bonapartiste
et du grand homme lui-même. Je n’éprouvais pas le besoin de l’apprendre
à ce moment-là précisément, et, de plus, les vues de M. de Courpière me
causèrent une certaine irritation. Il se flattait d’être une manière de
conquérant,--je ne saurais dire qu’il eût tort; et, comme la plupart des
hommes qui se sentent nés pour conquérir, il prétendait ressembler lui
aussi à Napoléon, le conquérant-type. Mais cette prétention ne dénotait
de sa part aucun orgueil, car il ne nous dissimula point que Napoléon
lui semblait surfait.
J’avais lu dernièrement une interview d’un auteur dramatique célèbre,
qui de même comparait à l’Empereur le héros d’une de ses pièces, grand
brasseur d’affaires, donnait la préférence à son personnage, et
s’exprimait sur le compte de l’autre héros avec dédain. Je m’échauffai à
ce souvenir et à la diatribe scandaleuse de M. de Courpière; et
j’entrepris de faire une apologie de Napoléon, ce qui n’était guère
moins inutile que de déblatérer contre lui. Je ne parlai point de ses
talents militaires: je crois que tout a été dit là-dessus, et d’ailleurs
je n’y entends rien. Mais je déclarai que je l’admirais pour sa faculté
de souveraineté, sans pareille dans le passé ni probablement dans
l’avenir (espérons-le), et pour la forme de son intelligence, la plus
approchante que nos faibles génies puissent concevoir d’une intelligence
divine et providentielle: car elle apercevait du même regard les
ensembles et le détail. Mme la marquise de Ventnor daigna trouver ces
deux traits bien choisis, et elle y ajouta ceux qui peuvent plus
particulièrement séduire l’imagination d’une femme. Toute femme rêve un
maître, et celui-ci était le Maître. Quelle ivresse de s’assujettir à
lui, et en même temps de le dominer! Car elles dominent toujours, elles
sont toutes des servantes-maîtresses. J’avais bien dit qu’il était à
l’image de Dieu: quel effroi et quelle gloire d’être visitée par un
dieu, comme Alcmène, et par celui-ci, qui, dans les transfigurations de
l’amour, se faisait homme, enfant même, avec des brutalités et des
grâces! On nie qu’il ait pris le temps d’aimer: il a connu toutes les
sortes d’amour, fraîches idylles et vives passades, la délectation
morose de l’habitude: il a aimé jusqu’à l’impénitence une vieille
maîtresse infidèle et charmante; il a même aimé par snobisme, et, après
avoir violé l’archiduchesse comme ferait un charretier, il lui a voué
une sincère tendresse, étonnée, respectueuse,--despotique.
Je fis à mon tour mon compliment à lady Ventnor: je lui assurai que l’on
ne saurait mieux résumer la vie amoureuse de Napoléon; mais je lui
rappelai qu’il était mort longtemps avant qu’elle ne naquît, et je la
priai de passer au Prince suppléant.
--Pas encore, dit-elle: j’ai, par ordre chronologique, un épisode
préliminaire à vous raconter.
Elle avait été remarquée--ah! cela devait arriver--par un autre membre
de la famille impériale, enfin par le second Empereur lui-même. Elle lui
avait plu, et n’avait point résisté à la tentation d’éprouver si cet
autre neveu de son idole lui était aussi ressemblant. Ce fut une
désillusion. Non certes qu’elle n’eût gardé un aimable souvenir de
Napoléon III. Comme tous ceux qui l’ont approché, elle vantait son
charme nonchalant, son extrême courtoisie, sa bonne éducation, si rare
chez les têtes couronnées, son intelligence séduisante, mais chimérique,
en tout point l’opposé de l’intelligence effective du grand Empereur. Il
semblait avoir le goût des femmes, et avec cela en être désabusé. Il les
traitait avec égards, d’un air d’ennui dissimulé par politesse, d’humeur
toujours égale, sans rien de l’humanité capricieuse de Napoléon Ier.
Lady Ventnor s’empressa d’ailleurs d’ajouter qu’il y avait dans ce
raccourci plus d’hypothèse que d’expérience, et qu’elle était bien allée
avec lui jusqu’au rendez-vous, mais qu’un incident tragique avait éludé
le dénouement.
Le protocole était moins sévère en ce temps-là que depuis la République,
l’Empereur se déplaçait fréquemment sans escorte de Cent-gardes; et l’on
ne faisait notamment point, quand il partait en expédition galante, tous
les embarras que l’on ne manquerait point de faire aujourd’hui si nos
vénérables présidents s’avisaient de courir. On avait cependant fouillé
l’hôtel des sous-sols aux combles, lady Ventnor avait été priée de se
tenir dans son boudoir et de n’en plus bouger, une heure au moins avant
que Sa Majesté n’arrivât: et un agent de la police secrète, un Corse,
s’était installé, sans lumière, dans la pièce voisine, qui commandait le
boudoir.
L’Empereur vint à l’heure fixée, comme en visite, et entama d’abord une
conversation de la plus irréprochable banalité, qui faisait contraste
avec ce mystère et cette surveillance. Le contraste parut encore plus
étrange lorsque l’on entendit, à côté, un léger cri de surprise, un coup
sourd et la chute d’un corps. L’Empereur fit un geste d’excuse, et
vivement, mais avec sang-froid, ouvrit la porte, au moment où l’agent
corse l’ouvrait aussi, de sorte que Sa Majesté faillit être heurtée. On
vit par terre, poignardé, un jeune valet de chambre italien, engagé
récemment. Le Corse prétendit qu’il appartenait à une société de
carbonari et qu’il avait tenté de s’introduire dans le boudoir pour
assassiner l’Empereur: il n’avait peut-être fait que passer là
innocemment, sans savoir que l’Empereur y était. Napoléon fut aussitôt
emmené, presque de force, par ses agents, et dut enjamber le cadavre.
--Il me faisait, dit lady Ventnor, l’honneur de vouloir absolument
rester, mais il dut céder. Je ne l’ai d’ailleurs pas revu, et ce furent
là toutes mes relations avec Napoléon III.
«C’est, poursuivit-elle, peu après que je fus mise en relation avec le
seul _ressembleur_. Il désira de me connaître, apparemment sur le
conseil de l’un des trois ou quatre amis intimes qui, pour sa commodité
et les convenances (bien qu’il en fît bon marché), endossaient ses
maîtresses, mais je ne sus jamais lequel. Le lieu de la rencontre fut
chez Anna Deslions, qui avait joui longtemps des faveurs du Prince et
qui pensait se conformer aux précédents historiques en étant maintenant
complaisante à ses nouvelles fantaisies. Le protocole fut assez
impudent: le Prince me prit à sa droite, ce qui revenait à me jeter le
mouchoir publiquement, et, pour que nul n’en doutât, il me traita
pendant le dîner, où nous étions quinze, comme si nous eussions été tête
à tête. J’oubliais de vous dire que je n’avais pas été consultée, mais
simplement avertie par Anna Deslions que je ferais bien, pour commencer,
de résister un peu, parce que Son Altesse Impériale aimait cela.
«Mon Dieu! ces façons ne pouvaient pas me déplaire: elles étaient
napoléoniennes, elles répondaient à mon dessein. Il n’y avait que cette
résistance qui me chiffonnât. Je n’avais aucune envie de me marchander,
et je hais l’hypocrisie. J’eusse préféré en user avec le Prince aussi
librement qu’il faisait avec moi. Le dîner eût tourné à l’orgie romaine!
Je m’oubliai. Anna, qui était la correction même, se fâcha. Vous pensez
qu’elle ne pouvait gronder le Prince; elle me fit des yeux, inutilement;
elle se décida enfin à se lever de table et, d’un signe impérieux,
m’appela dans le fumoir, pour me dire: «Mais résistez donc, malheureuse,
résistez!» J’en ris beaucoup et je fis ensuite de mon mieux; mais je
crois qu’elle exagérait et que le Prince n’y tenait pas tant que cela.
«Par exemple, je résistai quand il prétendit, au sortir de table,
m’emmener, sans reparaître au salon, et m’accompagner chez moi. Je
m’étais mis dans la tête que la chose aurait lieu chez lui et qu’il
m’enverrait ses ordres par son premier valet de chambre, comme faisait
l’autre. Je jouais gros jeu, car il était l’homme du moment, et rien ne
me garantissait qu’il désirerait encore demain ce qu’il souhaitait si
fort ce soir. Cependant ma fantaisie, que je lui dis et que je lui
expliquai, l’amusa. Il se monta, fut d’une verve étourdissante, s’occupa
de tous sans paraître brouillé avec moi. Je n’avais pas résisté, il ne
me pressait plus, et il demeura jusqu’à onze heures du soir: Anna
Deslions n’y comprenait rien, ni quand elle le vit partir, seul, et
pourtant de la meilleure humeur.
«--Mais vous l’avez raté, ma chère! me dit-elle, consternée.
«--Je ne crois pas, fis-je.
«Je ne l’avais même pas différé. Je rentrai, je me mis au lit, dans ce
grand lit de marqueterie que je vous ai laissé entrevoir l’autre jour;
et, sous l’Aurore qui plane à la voussure de la niche, je m’endormis
comme un enfant sur qui veille son ange gardien. Je fus tirée de ce
sommeil innocent par un carillon. Ma femme de chambre se précipita chez
moi et me dit qu’il fallait me lever et m’habiller au galop, et que l’on
m’attendait en bas, d’ordre du Prince, pour me conduire au Palais-Royal.
J’ai le réveil mauvais, je me mis en colère, et j’envoyai Son Altesse
Impériale à tous les diables. Puis je songeai que je n’avais pas volé ce
qui m’arrivait, et je trouvai même la plaisanterie assez bonne. J’y
répondis par une plaisanterie du même goût: je revêtis ce que vous
pouvez imaginer de plus somptueux et de plus inexpugnable comme toilette
de cour, et je me parai de bijoux plus qu’une châsse.
«Je ne fus au Palais-Royal que sur les trois heures du matin, où je
trouvai le Prince qui piaffait. Il me reçut mal. Bah! mon programme
comportait d’être rudoyée à l’occasion. Mais j’avais passé la mesure: je
n’avais pas l’air d’une femme à qui l’on peut dire: «Maintenant,
déshabille-toi,» comme l’autre Napoléon n’eût pas manqué de le faire
après avoir grondé un peu. Mon Prince ne le dit pas, et, quand il
redevint poli, il ne redevint point galant. Ma visite tournait à la
grande cérémonie, assez comique à pareille heure. Puis, comme nous
mourions de faim tous les deux, bien qu’Anna Deslions nous eût
magnifiquement traités (mais de sept à neuf), il fit servir à souper, où
il prodigua pour moi son esprit, son éloquence impériale, son familier
et son sublime. Je crois que je ne lui répondis point mal. Le ton de cet
entretien décida de la suite de notre liaison, qui fut toujours sérieuse
et relevée. Cela n’empêchait pas l’abandon. Je lui contai, entre autres,
l’histoire de ce déjeuner que vous me rappeliez tout à l’heure, et
l’espèce de vœu que j’avais fait. Il fut décidé que nous y satisferions
le lendemain, toujours avec le même cérémonial.
«On vint, en effet, me chercher, mais cette fois à onze heures. J’y
allai en négligé, il me reçut de même, et je connus un autre Napoléon,
je dirais presque un Bonaparte, celui qui jouait aux barres dans le
jardin de la Malmaison, et à d’autres jeux... Les jeux de princes n’ont
rien de singulier, et vous savez que je n’aime pas à m’étendre sur le
chapitre des intimités.
«Celles-ci durèrent fort longtemps, et jamais le protocole ne fut
modifié. Le Prince me faisait l’honneur de venir chez moi souvent, au
moins deux fois par semaine, mais à l’heure de mes amis, et tout le
monde pouvait feindre d’ignorer ce que tout le monde savait. Jamais il
ne franchit le seuil de ma chambre, mais il m’envoyait chercher le soir
de temps en temps. On ne me prévenait point, mais je me faisais un
devoir de me rendre libre si je ne l’étais point. La fantaisie du Prince
était fort irrégulière: il se passait quelquefois des quinze jours sans
que je fusse mandée au Palais, puis j’y allais trois jours de suite. Il
me recevait toujours dans une petite bibliothèque attenante à un salon
où venait fréquemment la princesse. Il voulut même un jour me la faire
voir par le trou de la serrure, et il se permit, à propos de l’extrême
simplicité de sa femme, des plaisanteries, certes respectueuses, mais
que je n’aime point. Je les lui reprochai sérieusement.
«Nos entretiens étaient fort divers, et je ne savais jamais, en
arrivant, ce qui allait se passer, s’il me bousculerait et gâterait ma
robe, ou si nous causerions trois heures durant des plus graves sujets
de politique. Il oubliait volontiers l’amour quand il était en pique
avec les Tuileries, et ses piques n’étaient point rares. Je me gardais
de faire l’Égérie, et il ne m’y engageait point. Je crois qu’il faisait
cas de mon jugement, mais il trouvait moyen de délibérer avec moi sans
jamais me consulter, ou du moins sans en avoir l’air. Je ne me
permettais de dire mon avis que s’il attaquait la religion. Vous savez
combien il était, hélas! libre-penseur. C’était le seul nuage entre
nous. Sur Dieu, je n’entendais pas raillerie. Il en riait, après s’être
fâché, et cette différence de nos opinions n’empêchait pas que je ne lui
fusse nécessaire. Il voulait même m’avoir auprès de lui, invisible et
présente, en des circonstances où, moi, je m’y trouvais déplacée. Il
assurait que je pouvais seule l’aider à supporter les corvées
officielles!
«Il me faisait suivre les chasses en voiture fermée, et c’est ainsi que
j’assistai à ce bain qu’il prit, un jour de grande chaleur, dans l’étang
de la Reine Blanche, à l’effarement des dames présentes. Il osa même, un
soir, me faire entrer dans la cour du château de Compiègne, où je fus
témoin d’un spectacle inattendu. L’on avait apporté de Beauvais un
mobilier de salon tout neuf, fort laid, mais d’une grande valeur, et on
l’avait garé dans un vestibule. Il faisait beau, très chaud;
l’Impératrice et ses dames d’honneur sortirent pour prendre l’air. Comme
elles ne savaient à quoi passer le temps, elles firent tirer dans la
cour ces chaises, ces canapés, ces fauteuils, et jouèrent au chat
perché. Quand elles furent lasses de sauter à pieds joints sur les
tapisseries, elles changèrent de jeu, et s’amusèrent à les lacérer à
grands coups de ciseaux. Cette scène me rappela le célèbre tableau de
Winterhalter, avec plus de mouvement.
«Je rompis avec le Prince peu de temps après. J’eus l’idée
extraordinaire de lui faire une scène de jalousie! C’est à n’y pas
croire. Mais il fallait que cela finît, comme tout doit finir, et le
prétexte importe peu. Le Prince fut, selon sa coutume, implacable: je
veux dire que nous ne nous réconciliâmes jamais amoureusement; mais
notre amitié ne souffrit point de la rupture de notre amour. Il s’est
jusqu’à son dernier jour soucié de moi, avec la plus tendre, la plus
touchante sollicitude, ses lettres en font foi. (Lady Ventnor nous en
laissa enfin lire quelques-unes, mais elle ne me permit malheureusement
point de les copier.) Toutefois, reprit-elle, il ne s’est plus soucié de
moi qu’à distance, de haut. Il passait dans ma vie, songeur, les mains
croisées derrière le dos, un peu voûté, comme pour se réduire à la
médiocre taille de l’autre, et c’était «l’autre» plus que jamais, et
même un portrait officiel de l’autre...
«Bien longtemps après, dit-elle encore, je l’ai revu, oh! cette fois, de
si loin!... Je traversais le lac de Genève sur mon yacht, nous passâmes
devant Prangins. A tout hasard, je dirigeai la longue-vue vers le
château. Je le vis. Il faisait lentement, lourdement, le tour de cet
immense tapis vert qui descend de la façade jusqu’au bord de l’eau; et
je crus un moment que j’étais en pleine mer, que je croisais près de
Sainte-Hélène, que je voyais l’autre sur son rocher...
--Vous y mettez, dis-je, un peu de complaisance, et même de romantisme;
car Prangins est une Sainte-Hélène bien agréable.
--Oui, dit-elle en souriant.
Elle reprit:
--Ce n’est pas la dernière vision que j’aie eue de lui. Je l’ai revu...
non, je l’ai entendu... Je l’ai entendu mourir, à l’hôtel, à Rome. Quel
étrange hasard que j’y sois venue sans savoir qu’il y était, et
justement pour apprendre qu’il était en train de mourir! Du vestibule,
où j’entrais, je reconnus sa voix, sa grande voix de commandement et de
colère. Il chassait de sa chambre le prêtre; il hâtait le départ d’une
amie indiscrète; il refusait de recevoir un fils... J’arrivais bien,
moi, quatrième! Naturellement, je n’allais pas demander à être reçue;
mais je fus aussi bouleversée que s’il m’avait expulsée comme les
autres; et, attendant je ne sais quoi, je n’osais rentrer dans ma
chambre, j’errais dans les couloirs, où les trois autres, comme des âmes
en peine, erraient aussi; nous nous rencontrions, nous nous devinions
sans nous connaître, et nous n’osions pas nous regarder. Et là-haut la
grande voix grondait toujours, et mugissait, et tonnait jusqu’au dernier
soupir!...