L’ONCLE

L’hôtel de Mme la marquise de Ventnor n’a pas une façade très importante

sur l’avenue du Bois de Boulogne; mais le terrain est considérable en

profondeur, et lord Ventnor y fait de temps à autre édifier des salles

et des galeries supplémentaires, pour y installer ses collections à

mesure qu’elles se développent. Le valet de chambre qui conduisait M. de

Courpière et moi nous fit traverser, malheureusement trop vite, deux de

ces salles, si encombrées de tableaux qu’il y en avait non seulement sur

toute la surface des murs, mais en pile sur d’immenses tables, et même

sur des chaises rangées autour de ces tables ainsi que dans une salle à

manger.

Dans la pièce voisine, des papillons sous verre se mêlaient assez

bizarrement aux toiles, et ce rapprochement faisait voir que les œuvres

d’art de la nature sont plus artificielles que celles des hommes. Enfin,

dans un dernier salon, où l’on nous pria d’attendre, les murs étaient

nus; et l’œil, après un peu d’étonnement du contraste, goûtait cette

nudité reposante, qui permettait d’admirer la décoration, singulièrement

les boiseries.

Elles étaient anciennes et venaient d’ailleurs, mais n’avaient pas été

rajustées: c’est plutôt le salon qui paraissait avoir été construit à

leur mesure et exprès pour les loger. Elles dataient du plus beau temps

de Louis XIV, où l’on ne craignit point la profusion des ornements, mais

où le plus superbe luxe avait trop de noblesse pour avoir de

l’insolence. Peut-être qu’elles nous auraient semblé, dans leur neuf,

bien chargées d’or; mais la patine de deux siècles avait assagi toute

cette dorure,--sans toutefois l’éteindre, car elle rougeoyait comme aux

feux d’un soleil couchant. L’intérieur des panneaux était peint d’un

gris qui tirait sur le vert. Les dessus de portes n’étaient que

sculptés, et, seule, la corniche en encorbellement était peinte: des

satyres s’y ébattaient avec des nymphes parmi une forêt de roseaux. La

cheminée, haute comme un homme de belle taille, était de marbre

sérancolin, d’une admirable couleur d’agathe; elle supportait deux

candélabres à pendeloques de cristal taillé, et une pendule, qui était

un éléphant de bronze doré, caparaçonné d’or et d’émaux. Le tapis, à

fond bleu de roi et aux armes de France, ne cachait que devant la

cheminée la marqueterie du parquet. Les meubles, de tapisseries

représentant des sujets de chasse, étaient douze fauteuils, autant de

chaises et quatre grands canapés, rangés en ordre le long des murs. Mais

nous fûmes choqués de voir, dans un si bel ensemble, un de ces divans

drapés de tapis orientaux et encombrés de coussins, qui ne sont à leur

place que dans un atelier. C’est pourtant là que nous nous assîmes: il

nous semblait peut-être que les autres meubles exposés n’étaient point

pour s’y asseoir.

Nous ne trouvâmes pas le temps de nous communiquer l’un à l’autre; car

nous eûmes soudain la petite terreur mélodramatique de voir tourner sur

lui-même un des panneaux, qui nous découvrit, dans l’épaisseur du mur,

un escalier, certes étroit, mais enfin très praticable. La marquise vint

par là, aussi naturellement qu’elle eût fait par une entrée ordinaire,

et la boiserie se replaça derrière elle. Elle nous tendit la main et

s’installa sur le divan turc, où elle nous fit signe de nous rasseoir.

J’abrégeai le protocole, et, cependant que M. de Courpière témoignait

par deux ou trois observations que sa compétence touchant le

dix-huitième siècle n’exclut pas un certain faible pour le siècle

précédent, je marquai à lady Ventnor mon vif désir de savoir où nous

étions.

--Avenue du Bois de Boulogne, et chez moi, répondit-elle; mais je

pourrais également dire dans l’île Saint-Louis et à l’hôtel de Biron.

Car j’ai acheté, lors de la démolition de cet hôtel, et j’ai fait

remonter ici fort exactement, ce salon, qui me rappelait un des

changements à vue de mon existence. Vous devinez pourquoi je ne voulais

suivre mon récit qu’après vous avoir transportés dans ce décor: c’est

que j’y fus transportée moi-même tout d’un coup, après mon deuxième

séjour en des lieux plus ressemblants à ceux où nous avions commencé,

hier soir, notre conversation.

--Voilà, dis-je, un changement prodigieux, et surtout s’il n’a pas été

préparé.

--Nullement. Mais il n’y a point de prodige. Les gens de lettres, que

j’ai souvent reçus, se plaignent de la peine qu’ils ont à se manifester:

un livre peut être beau, mais on n’en saura jamais rien si on ne l’ouvre

pas. Et ils jalousent les peintres qui exposent leurs toiles, qu’on est

bien forcé de voir. Un chef-d’œuvre de peinture peut être méconnu, mais

il ne peut être inaperçu. Que dire, à plus forte raison, d’une femme, si

elle est un chef-d’œuvre de femme, et si le métier qu’elle fait l’oblige

de s’exposer? Elle ne saurait manquer de rencontrer tôt ou tard

l’amateur éclairé. C’est justement ce qui m’arriva.

«Je vis, un soir, venir--où j’étais--un homme, dont la figure

m’intéressa d’autant plus qu’elle se contredisait, et n’accusait point

le rang du personnage ni sa profession: sa dominante était si évidemment

la pensée, que je flairais bien, comme vous diriez aujourd’hui, un

intellectuel; mais, s’il n’était pas habillé à la mode des gandins, il

ne l’était pas non plus avec la négligence d’un savant ni avec la

fantaisie d’un artiste, et il devait haïr, pour le costume,

l’indiscrétion de l’originalité. Je me souviens qu’il portait un

pantalon noisette, des bas blancs, des escarpins vernis; et, en guise de

veste, une manière de paletot sac, d’un drap noir uni et terne, avec un

col de velours, point de revers, un seul gros bouton à demi caché sous

la pointe droite du col. La chemise n’était pas empesée, mais de fine

toile, et d’une blancheur mate. L’ample cravate, un peu lâchement nouée,

était d’une soie à gros grain qui se maintenait... Je reviens à l’homme:

il avait les cheveux parfaitement noirs, mais déjà rares, séparés par

une raie à droite; le front large et haut, d’une blancheur et d’une

sérénité imposantes; et le bas du visage tourmenté; les yeux, couleur de

tabac d’Espagne, enfoncés profondément; les joues, point maigres, mais

creusées d’un pli profond; la mâchoire brutale, le menton rond du

premier Empereur, avec la fossette; et une bouche très grande, mais

belle, voluptueuse, méprisante, tout ce qu’une bouche humaine peut

exprimer de sensualité et de dégoût de la sensualité; et, naturellement,

point d’hypocrites moustaches.

«Je fus troublée, mais non point flattée de son admiration, qui était

plutôt offensante. Il ne daigna même pas me la témoigner, et il ne

m’adressa pas un mot. Il me considéra, longtemps, comme on fait un objet

à vendre (c’était son droit et le droit de tout le monde); après quoi,

il ne m’acheta point. Il tourna les talons et s’en alla, rêvant. Mais il

revint le lendemain soir, accompagné de deux hommes aussi bavards qu’il

était taciturne. Ils ne me firent guère l’honneur de me parler, mais ils

s’entretinrent devant moi, et je ne tardai point d’apprendre que l’un

était poète, l’autre sculpteur. J’avais déjà reconnu leur condition

d’artistes à leurs chevelures. Celle du sculpteur était une vraie

crinière; celle du poète, toute collée de pommade, encadrait lourdement

une face bouffie, que je n’ai jamais réussi, pour ma part, à trouver

belle, et qui me faisait penser à quelque sultan abruti,--peut-être à

cause du fez rouge posé sur les cheveux gras, ou de la redingote

boutonnée haut comme une stambouline.

«J’observai que c’était le poète qui parlait de moi plus en sculpteur.

Il se récriait sur ma «plastique». J’avoue que je n’y comprenais rien;

parce que, je vais vous dire: nous autres femmes, nous n’avons jamais

rien compris à cette beauté de la forme qui vous touche, vous autres

hommes; la seule beauté que nous apprécions est celle qu’un écrivain

plus moderne a si heureusement définie «la beauté couturière»; mais

jamais la «plastique» ne nous a été si indifférente qu’en ce temps-là,

où, même à la Comédie-Française, une tunique grecque semblait odieuse à

voir, à moins que d’être gonflée par un semblant de crinoline.

«Les trois artistes obtinrent la permission de m’emmener; ce n’est pas

même à moi qu’ils la demandèrent; et je fus aussitôt apportée où nous

sommes, je pourrais dire sur ce divan, car j’y passai dès lors la plus

grande partie de mes journées. Fermez un instant les yeux, et imaginez

la femme--que j’étais--vêtue d’une ample robe blanche à pois rouges.

Je ne révoquais pas en doute les souvenirs de lady Ventnor, et j’y

trouvais trop de piquante invraisemblance pour ne souhaiter point qu’ils

fussent vrais; mais je lui demandai comment ces hommes qu’elle venait de

nous crayonner, dont je nommais au moins deux, le poète des _Fleurs du

mal_ et celui d’_Albertus_, qui ne jouissaient point d’une grande

fortune, pouvaient habiter un appartement si somptueux et posséder de si

magnifiques meubles. Elle me répondit qu’à l’hôtel de Biron les

logements, sauf celui du bel étage, ressemblaient à ces taudis de

Versailles que les grands domestiques se disputaient. Ils étaient loués

en garni à des artistes, tous camarades, et qui formaient une sorte de

phalanstère. Le bel étage était occupé par un fils de famille fort

riche, qui se faisait un plaisir de réunir chez lui ses voisins.

--On y accédait, ajouta-t-elle, ainsi que vous venez de le voir, par des

escaliers mystérieux, cachés dans l’épaisseur des murs.

Il me parut que le ton extrêmement libre de Mme la marquise de Ventnor

m’autorisait à une égale liberté, et je lui dis cavalièrement:

--Je conçois que ce monsieur fît bonne chère à ses voisins et encore

meilleure à vous; mais je présume, et même j’espère, qu’il ne se bornait

pas à vous recevoir dans le salon.

--Vous ne sauriez croire, me répondit-elle, à quel point ce qui se

passait ailleurs, et particulièrement dans les chambres à coucher, était

dénué d’intérêt. Oh! je ne prétends pas vous dire que tous ces hommes,

qui avaient la disposition d’une belle fille, n’en profitaient point...

Vous souvenez-vous d’un joli conte de Maupassant intitulé _Mouche_?

Mouche est une canotière, que les cinq copropriétaires d’un même canot

possèdent par indivis. Ma condition était celle de Mouche, avec cette

différence que mes nouveaux amis n’étaient pas des canotiers.

«Je crois qu’à ce moment de notre histoire la vieille gaîté française

subissait--dans le clan des artistes, non certes ailleurs--une de ces

éclipses qui sont périodiques. Mes amis ne s’en doutaient point. Ils se

figuraient, au contraire, être de grands fous. Mais leur instinct de

s’amuser ne leur suggérait que de sinistres charges. Je ne vous les

raconterai pas: elles me font horreur, même de si loin. Je vous ai dit

que j’étais bourgeoise: moi, j’ai toujours compté dans le clan des

philistins. Je veux que la gaîté soit gaie, et leurs inventions me

paraissaient lamentables. Vous pensez que je ne goûtais guère non plus

le satanisme: ah! j’étais bien tombée!

«Mais ce qui me déplaisait surtout, c’est que je tenais vraiment trop

peu de place. Sans doute ils s’occupaient de moi, et même

continuellement, mais point comme je veux qu’on s’en occupe, comme d’un

être vivant et sensible, avec qui on est en amour ou en guerre,

maîtresse, au besoin ennemie. Je ne charmais pas leurs yeux autrement

que ces tapisseries ou cet éléphant de bronze doré; et quand je m’étais

produite sur ce divan, où il paraît que je faisais bien, j’avais rempli

ma destinée. J’étais la Beauté, avec une majuscule: je veux être

Marguerite, et rien ne _m’embête_ comme la Beauté absolue. Ils

m’auraient bien défendue de bouger, sous prétexte qu’un de mes

inventeurs avait écrit:

_«Je hais le mouvement qui déplace les lignes,

«Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.»_

«Moi, je veux rire, et même pleurer; et j’estime qu’une belle immobilité

ne vaut pas un joli mouvement.

«Un jour, le sculpteur m’emmena chez lui pour me faire poser, et je dois

dire qu’il fit aussi reposer le modèle,--vous entendez, je pense, cet

argot.--Mais ce repos du modèle fut une scène bien singulière. Le

sculpteur, qui s’y connaissait, jugea ma beauté parfaite sans retouches,

et, au lieu de l’interpréter, il fit un moulage de mon corps. C’est

quand il me vit toute blanche et toute fleurie de plâtre qu’il sentit

l’aiguillon du désir. Je fus aimée à titre de «rêve de pierre». Mais,

encore une fois, je ne veux pas être un «rêve de pierre».

Madame la marquise regardait le vicomte en disant cela, comme pour lui

donner des indications, mais bien inutiles, car jamais M. de Courpière

n’a rêvé de posséder des statues.

Elle reprit:

--Mon emploi le plus ordinaire était de procurer à la compagnie des

visions.

--Comment? dis-je. Des visions?

--Oui. Ils faisaient usage de hachich. Ils avaient même fondé une

manière de club, où ils admettaient tous les friands de cette

nauséabonde confiture. Moi, je n’y ai jamais voulu toucher. Elle rendait

la plupart malades. Elle enivrait les autres et leur faisait voir plus

en beau ce qu’ils avaient réellement sous les yeux. C’est pourquoi ils

tenaient à ma présence: car vous imaginez ce que pouvait devenir, par

l’effet de cette artificielle transfiguration, une femme déjà pourvue

d’assez de réels mérites pour qu’un maître de la sculpture l’eût jugée

digne d’être moulée.

«Je fus délivrée de ma nouvelle prison, grâce à ces débauches de

hachich. Je vous ai dit qu’on y recevait, outre les habitués, des

curieux de passage. Je fis ainsi la connaissance du premier homme pour

qui je peux dire que j’ai éprouvé un sentiment, et même en coup de

foudre. Vous n’en reviendriez pas si je vous disais d’abord son nom: car

sa réputation d’homme laid ne lui a pas moins survécu que sa gloire de

critique, et il avait dès lors passé la soixantaine. Mais j’étais trop

excédée de jouer les Vénus Anadyomène pour ne préférer point, mettons

par esprit de contradiction, un Socrate en redingote à un Apollon du

Belvédère. Et si je n’étais pas encore digne ni capable de comprendre

cette universelle intelligence, au moins je la sentais; je ne me

permettais pas de la juger égale ou supérieure à d’autres, mais elle

m’inspirait une sympathie, parce qu’elle vivait. J’en aimais les vives

impatiences, les sursauts, la trépidation, ce je ne sais quoi de

soupe-au-lait, cette espèce de terre-à-terre supérieur. J’aimais les

lueurs de malice qu’elle allumait dans les petits yeux fureteurs de

l’homme, cette volupté spirituelle de ses lèvres, et cet appétit de

savoir qui lui mettait l’eau à la bouche.

«Il n’était, parbleu! pas moins connaisseur que n’importe qui de beauté

pure et de «plastique»; mais il était trop amateur de femmes pour les

vouloir statues, et je le vis bien, rien qu’à sa manière, si j’ose dire,

de me renifler. Il finit même par ne prêter attention qu’à moi. Au

scandale des autres grands hommes, il refusa de tâter du dawamesk, et il

n’écouta que d’une oreille distraite les merveilles qu’on lui dit des

effets de cette drogue, pour s’entretenir de plus en plus à part avec

moi. Il était paternel et équivoque, galant, suranné, ancien régime, et

homme d’aujourd’hui, accoutumé à parler aux grisettes. Vous pouvez

croire que je fus flattée de plaire effectivement pour la première fois,

et de plaire à un tel homme; mais il fut encore plus flatté quand je lui

avouai qu’il me tournait la tête. Nous improvisâmes pour le lendemain ma

fuite de l’hôtel de Biron, je devrais dire mon enlèvement; et le

sexagénaire s’en fut aussitôt, fringant comme un collégien.

«Malgré le romanesque de l’aventure et ce mot d’enlèvement, tout se

passa le plus uniment du monde, et sans berline. Je partis de bon matin:

tout l’hôtel de Biron dormait encore, et il ne se trouva donc personne

pour m’arrêter. J’appelai un fiacre. Le cocher prit à côté de lui, sur

le siège, ma malle, qui était encore si légère que j’avais pu la

descendre sans aide. Il était convenu, j’ai omis de vous le dire, que

j’allais prendre domicile chez mon nouveau protecteur, qui habitait un

pavillon dans la rue Notre-Dame-des-Champs, provinciale aujourd’hui, et,

alors, même campagnarde.

«Je le vis du bout de la rue qui guettait mon arrivée. Il était vêtu

drôlement d’une sorte de carmagnole, avec un bonnet grec sur la tête.

Près de lui se tenaient deux hommes beaucoup plus jeunes, que j’ai su

depuis ses secrétaires, et une femme-dragon qui était la cuisinière. Ils

firent les grands bras quand ils virent un fiacre et une caisse près du

cocher. «Les voilà! les voilà!» crièrent-ils tous quatre. Mais, quand je

mis le nez à la portière, ils parurent surpris et même désappointés. Le

maître lui-même n’avait pas l’air de savoir ce que je venais faire là.

Il se rappelait cependant mon nom, car il me dit: «Ah! c’est vous, ma

chère Marguerite...»

«Mais, dans le même instant, voyant un autre fiacre, il poussa de

nouveaux cris. Cette fois, l’arrivant était celui qu’on attendait,

savoir un employé de la Bibliothèque impériale, qui lui remit un énorme

ballot de livres, qu’il emporta comme une proie, suivi des deux

secrétaires, non sans m’avoir--je lui dois rendre cette justice--confiée

et recommandée à la cuisinière-dragon. «C’est, me dit cette femme, son

jour d’article: vous ne le verrez pas de la journée.» Je ne le vis

point, en effet. Elle prit soin de moi un peu à la rigueur et sans luxe

d’amabilité. Elle me fit deux très bons repas, que je mangeai seule,

comme un pape; et elle m’installa dans une chambre du deuxième étage,

vaste, mais meublée des pires meubles d’acajou qu’ait produits le règne

de Louis-Philippe: je dois être sincère et avouer qu’ils ne me

déplaisaient pas.

«Le lendemain, vers dix heures, l’homme à l’article entra dans ma

chambre, sans façon. J’étais au lit. Il déclara mon installation

parfaite, sans me demander ce que j’en pensais, et il m’avertit d’abord

que, pour éviter les propos et même pouvoir se montrer en ma compagnie,

il me présenterait partout comme sa nièce. Il me pria de l’appeler «mon

oncle» sans plus tarder. «Même, dis-je en boudant, quand nous serons

seuls?» Il se mit à rire. «Voyez-vous cela?» dit-il, et il me fit

quelques caresses. Il ajouta, sérieusement: «Ma petite, j’ai passé

soixante ans. J’aime encore à respirer des fleurs, mais je n’en cueille

plus.»

«Faut-il vous confesser que j’eus un regret très sincère? Ah!

qu’allez-vous penser de moi? Mais c’était à prendre ou à laisser; pour

mieux dire, je n’avais pas le choix. Je me résignai, et je tirai de

cette liaison le plus d’avantages que je pus. L’Oncle me permettait de

toucher à ses livres, parce que je n’y faisais pas de cornes et que je

les remettais toujours où je les avais pris. Je savais tout juste lire

et écrire, et je n’étais pas trop préparée à la fréquentation des grands

auteurs. Mais l’Oncle, qui était plutôt hargneux avec les hommes, et

terriblement égoïste, se fût mis en quatre quartiers pour le moindre

cotillon, et en huit pour moi. Parmi un labeur sans relâche, que vous

qualifieriez surmenage, il trouvait le temps de diriger mes lectures. Je

suis, grâce à lui, fort lettrée: je vous le dis, mais ne le répétez pas,

car vous avez pu observer que je m’en cache. Il se donnait même la peine

de m’enseigner la civilité puérile et honnête. Mon éducation première

avait été négligée. Peu à peu, il me rendait plus digne de la place

honorable que j’occupais à ses côtés, des égards que ses amis et

lui-même me témoignaient généreusement.

«Je n’étais négligée que les jours d’article. Ces jours-là, on m’eût

volontiers envoyée au diable, ou au grenier. Mais je fus aussi escamotée

un autre jour, où cela m’humilia fort. J’entendis parler à mots couverts

de grands personnages que l’on devait avoir à déjeuner. L’oncle délibéra

plus d’une heure avec la cuisinière sur le menu, et lui demanda, en

outre, si elle croyait que l’on me pût faire asseoir à la même table que

lesdits grands personnages, même à titre de nièce. La réponse du dragon

fut négative, et je n’eus que la permission de regarder une minute les

convives en écartant un rideau.

«L’on avait poussé la discrétion jusqu’à ne les point nommer devant moi.

Je savais seulement qu’il y aurait un prince, qu’on appelait «le Prince»

comme s’il eût été seul au monde de ce rang, et une princesse qu’on

appelait «la bonne princesse». J’ai à peine besoin de vous dire que ces

indications me suffisaient pour les deviner; et, si je ne les eusse

devinés, je les eusse reconnus, surtout lui, tant il ressemblait aux

images populaires de Napoléon. Vous avez dû entendre raconter que

Thérèse Lachmann, plus tard Mme de Païva, un soir qu’elle se traînait,

mourante de faim, dans les Champs-Élysées, aurait dit: «Avant dix ans,

je ferai construire ici même le plus bel hôtel de Paris.» Je ne vous

garantis pas l’anecdote, mais je vous assure que moi, quand je vis le

Prince, je résolus de devenir sa maîtresse--à beaucoup plus bref délai.

«Je ne l’étais, en attendant, de personne, et je souffrais de cette

privation,--à ma grande surprise: car mes sens ne m’avaient guère

tourmentée jusqu’alors. Mais c’est que, jusqu’alors, ils n’avaient

aucune satisfaction d’aucune sorte, et apparemment que le jeûne est plus

facile à garder que la diète. Maintenant, mon oncle me parlait d’amour,

il m’en parlait si bien que je croyais, comme on dit, que cela était

arrivé, et cela ne l’était point! A force de me respirer, il éveillait

en moi le désir d’être cueillie. J’allais le tromper, j’en étais au

désespoir, mais je n’avais pas trop de scrupules: parce que je sentais

bien qu’en fin de compte c’était sa faute, et qu’il m’eût aisément

réduite à la fidélité, non pas en me donnant davantage, mais au

contraire en me donnant moins.

--Ah! m’écriai-je, voilà une analyse admirable, et qui prouve que vous

étiez une excellente élève de...

--De mon oncle, dit-elle. N’est-ce pas? Et qui était plus que lui

capable de comprendre ces subtilités? Hélas! il ne les comprit pas.

«Je m’étais enfin résignée, en soupirant, à le suppléer,--car j’ai eu

tort de dire: tromper. J’avais toute liberté les jours d’article. Mais

où chercher aventure?

«Je me souvenais avec plaisir des bals publics. Ceux du quartier de

Montparnasse ne valaient pas Mabille et Valentino. Je n’osais courir si

loin, et je m’accommodai du bal Constant. J’y fis la connaissance d’un

garçon qui m’a depuis bien écœurée par ses exigences: mais elles

n’étaient point sans compensations.

«Je m’attachai un peu trop à lui, et j’eus l’imprudence de retourner

chez Constant un lendemain d’article. Je m’y trouvai nez à nez avec un

des secrétaires de mon oncle, qui crut devoir lui révéler les

déportements de sa nièce. Je ne lui en veux pas, mais c’est mon oncle

qui aurait dû comprendre, et surtout ne point lâcher une horrible phrase

prudhommesque. «Cette fille, dit-il, a décidément la nostalgie de la

boue.» J’avais déjà le goût assez fait: cette façon de parler me

désenchanta, je pris l’initiative de rompre. Mais ma liaison avec...

l’Oncle m’a laissé le meilleur souvenir, et je puis dire que j’en ai

retiré les meilleurs fruits.

Ces derniers mots servirent de réplique d’entrée au maître d’hôtel, qui

vint nous servir le thé.

Les Confidences d'une Biche, 1859-1871 · 第 10 / 30 题