LE RÉDEMPTEUR

Les hommes d’expérience, et qui n’ont point l’inclination perverse de se

ménager exprès des déconvenues, savent qu’il ne faut jamais suivre les

femmes, à moins, bien entendu, qu’on ne les ait vues préalablement de

face. J’ai toujours pratiqué ce conseil élémentaire de la prudence, et

je l’ai dès longtemps inculqué à M. le vicomte de Courpière, qui, au

surplus, n’a jamais eu besoin de suivre personne. Mais il n’est pas de

règle sans exception, et, un matin que nous faisions notre promenade de

santé dans une allée assez retirée du Bois, nous ne pûmes nous tenir

d’emboîter le pas à une femme, dont j’avoue que la taille et le dos

étaient enchanteurs. Elle avait les épaules tombantes, à l’Impératrice,

la ceinture parfaitement ronde et le corsage d’une forme naturelle;

point trop de hanches, mais assez pour témoigner qu’elle n’avait pas

honte de son sexe; elle marchait avec une noble simplicité; je ne

trouvai à reprendre qu’un peu de raideur dans le maintien, mais que

j’attribuai à une extrême jeunesse; et je ne doutai point qu’en effet,

l’inconnue, quand elle daignerait se retourner, n’offrît à nos regards

quelque frais visage de grisette.

Je ne dirai pas que nous fûmes déçus, mais nous fûmes au moins surpris,

quand elle fit soudainement volte-face: car c’était la toujours

admirable, mais enfin mûre et imposante marquise de Ventnor.

Elle nous demanda en riant si nous avions bientôt fini de la filer. Elle

nous faisait aller depuis un quart d’heure.

--Vous voilà, dit-elle, attrapés, c’est bien fait.

M. de Courpière lui repartit que nous étions attrapés, mais qu’il ne le

regrettait point, car il n’avait jamais rien vu de si joli que son

envers. Elle en tomba d’accord sans fausse modestie, mais ajouta qu’il

est triste de ne se pouvoir plus laisser voir qu’à contre-jour, et

encore plus triste de ne se devoir plus montrer que de dos. Maurice lui

riposta des galanteries trop banales pour que je les note, mais où je

remarquai un changement de ton et d’accent bien significatif. Il

s’avançait. Venait-il de sentir que l’on peut honorablement marquer des

intentions à une femme dont une moitié au moins a cette allure de

jeunesse? Elle ne lui rendit pas autrement la main, et, comme elle hait

les fadeurs et veut toujours que la conversation porte sur un point

précis, elle nous déclara brusquement qu’elle venait de Saint-Lazare. M.

de Courpière crut que c’était de la gare et qu’elle avait eu quelque

rendez-vous de banlieue; moi, j’entendis que c’était de la prison. Cette

différence d’interprétation est un rien, mais qui éclaire la diversité

de nos esprits.

J’avais raison. La marquise venait de porter des aumônes et des

consolations aux filles. Elle nous dit qu’elle y allait régulièrement

une fois par semaine, ainsi que plusieurs femmes du monde.

--Vraiment? dit M. de Courpière, qui prend comme malgré lui un air

d’enfant de chœur à claquer dès que l’on cite en sa présence quelque

trait de vertu évangélique.

Lady Ventnor, qui aurait eu beaucoup plus de raisons de prendre cet air

confit, ne le prit point; et au contraire elle se moqua fort

agréablement des autres dames visiteuses. Elle respectait celles qui

visitent par charité; mais elle fut impitoyable pour les snobs;

singulièrement pour une très riche juive et très légère, qui s’était

fait répondre tout à l’heure par une fille qu’elle grondait: «Oh! vous,

madame, si vous saviez comme vous êtes heureuse d’avoir un mari et pas

d’amant!» La bonne sœur elle-même en avait souri.

--Et vous, dis-je à lady Ventnor, qu’est-ce qui vous attire vers ces

malheureuses? La charité ou le snobisme?

--Ni l’un ni l’autre, répondit-elle tranquillement. Des souvenirs.

Je vis qu’elle avait plus de repartie qu’il n’est d’usage dans le monde,

et je résolus de ne m’y plus frotter. Mais je voulus avoir le dernier.

--Des souvenirs? dis-je. Vous m’avez promis que vous me diriez tout.

--Sans doute, mais pas ce matin. Il faut que je rentre déjeuner, il est

midi et demie. Mon mari est arrivé d’hier soir, et il a des habitudes de

régularité.

Je m’étonnai de ce débarquement d’un mari qui, selon Maurice, ne passait

jamais l’eau; mais je gardai mes sentiments pour moi. Maurice, moins

discret, se récria, d’une humeur à faire croire que cette venue le

traversait dans une entreprise.

--Je vois lord Ventnor si rarement que je suis ravie chaque fois qu’il

vient, dit la marquise avec un grand sérieux, qui me fit penser qu’elle

se moquait de nous. C’est un homme bien agréable, et très intéressant...

très intéressant pour vous, ajouta-t-elle en me regardant, avec un air

de révoquer en doute la curiosité de M. de Courpière, qui me gêna.

Comme nous étions devant son hôtel, nous fîmes halte. Elle nous pria à

dîner pour le même soir, et ajouta qu’il faudrait inventer quelque chose

pour occuper la soirée, que lord Ventnor ne passait qu’une semaine à

Paris et n’entendait point perdre son temps. Puis elle nous donna des

poignées de main à l’anglaise et rentra: nous eûmes l’occasion d’admirer

une fois de plus sa jolie tournure.

--Elle est tout à fait désirable et _convenable_, dit Maurice.

«Convenable» me parut impayable.

Il reprit:

--Qu’est-ce que tu vas inventer, pour amuser le vieux?

--Ah! dis-je, tu me prends pour Bacciochi.

--Bacciochi? Qu’est-ce que c’est ça, Bacciochi?

--C’est lui qui était chargé des menus plaisirs sous Napoléon III.

M. de Courpière haussa les épaules et jugea stupide et malveillante

cette allusion au beau temps de lady Ventnor. Comme je ne suis pas à une

contradiction près, je m’empressai d’ajouter:

--Ne compte pas sur moi jusqu’à sept heures. Je n’ai pas trop de toute

la journée pour organiser la soirée.

J’y rêvais déjà. Mais je fus d’abord découragé. Il est incroyable

combien Paris offre peu de ressources. Nous ne savons point que montrer

à nos hôtes de passage. C’est aussi que nous préjugeons qu’ils ne

veulent rien voir hors les cafés-concerts et les bas-fonds. Je méditai

une tournée des grands-ducs, et ne pouvais point, en effet, méditer

autre chose, mais je n’en fus pas plus fier, quand je m’avisai

subitement que, si lady Ventnor nous accompagnait (et j’y comptais

bien), cela cesserait d’être banal, après ce qu’elle nous avait dit ce

matin de ses souvenirs de Saint-Lazare. Je résolus de lui en suggérer

d’autres et de la traîner en de certains lieux où elle rencontrerait des

fantômes du passé, cependant que son mari s’y amuserait au présent.

J’avais mené, depuis l’entrée du roi, une manière d’enquête touchant

notre nouvelle amie: je le confesse avec honte, non pour l’indiscrétion

de la chose, mais pour la pédanterie. J’étais allé à la Bibliothèque

nationale, où j’avais consulté les tables des ouvrages, trop rares

jusques ici, consacrés à l’histoire anecdotique du second Empire.

J’avais à tout hasard feuilleté la Grande Encyclopédie, et j’avais eu la

surprise d’y trouver un article de quelques lignes sur la Solférino. Mes

documents ne concordaient que sur un point, à savoir que cette personne

avait fait un stage dans les régions les plus humbles de la galanterie,

mais qu’elle s’était illustrée ensuite à Mabille et à Valentino, en

levant la jambe plus haut que nul ne l’avait fait encore et que nul ne

l’a fait depuis. Les chroniques ne mentionnaient point ses liaisons

ultérieures, qui sont pourtant de l’histoire. Le Larousse la faisait

mourir à Paris pendant le siège, apparemment comme il fait mourir

Bonaparte après le 18 brumaire. Un autre dictionnaire la tuait à Londres

vers la même époque; et un seul la disait mariée, mais à un seigneur

sans importance, et point à lord Ventnor.

Pour remémorer à la marquise ses succès chorégraphiques, je décidai que

nous passerions une heure au Jardin de Paris. Pour le second point, je

donnai des instructions à un policier de mes amis, que je pris soin de

requérir: je l’invitai à ne nous point trop faire voir de repaires

d’apaches, mais le plus possible de ces autres repaires où je pensais

que lady Ventnor avait dû séjourner, si j’entendais bien ce que la

Grande Encyclopédie appelle les régions les plus humbles de la

galanterie.

Nous sommes blasés d’offrir à nos hôtes la tournée des grands-ducs, mais

ils ne sont point blasés de la faire, et quand on leur propose cette

partie ils s’écrient de joie comme si c’était une merveille. L’annonce

d’une visite au Jardin de Paris, et ensuite dans les bas-fonds, me valut

une ovation, encore que nul ne soupçonnât ce qu’il y avait, en l’espèce,

d’ingénieux dans mon programme. Je n’avais pas prévu moi-même une autre

note comique: nos futurs compagnons de fête n’avaient guère la mine

d’être montrables où je les pensais conduire. Ils étaient dix hommes,

outre M. de Courpière et moi; nous n’en connaissions que cinq, qui

étaient des habitués, et choisis parmi les plus compassés: les cinq

autres allaient jusqu’au vénérable, et portaient de ces barbes blanches

qu’on ne met qu’en cérémonie, comme le gilet blanc. Mais je m’attardai

peu à les considérer, je ne prêtais attention qu’à lord Ventnor.

Dès qu’on le voit, on ne saurait plus rien voir ni personne que lui, ni

détourner la vue, quand il vous en intimerait l’ordre, appuyé d’injures

et de soufflets. Il marquait, je dis ceci à la lettre, dix-sept

ans,--même de corps: athlétique, mais adolescent,--mais surtout de

visage; et je sais bien que ses compatriotes à la mode ont aboli la

vieillesse en rasant le poil des lèvres qui la trahit; mais, par pudeur,

ils fixent à la trentaine au moins l’âge dont ils ne se désisteront

plus, et ils n’osent point cette fraîcheur, ce velouté, ces joues

pleines, ce clair et candide regard. L’on avait beau se dire que ces

invraisemblances étaient le chef-d’œuvre de l’hygiène ou de l’artifice,

et que notamment des cheveux de vieillard ne pouvaient être si blonds

que par l’effet de quelque teinture, on n’arrivait pas à revenir sur

cette première estime de son âge, même en profitant de la fascination

qu’il exerçait pour l’observer sous le nez, en myope, et comme à la

loupe. On remarquait, au plus, à la longue, qu’ils étaient peut-être

vitreux, ces yeux clairs, et que l’innocent regard s’y éteignait par

instants. L’âme se révélait vide. Mais alors un vertige interrompait

brusquement la fascination. Malgré moi, je me rejetais en arrière, je

fermais les yeux: quand je les rouvrais, la douce lueur intermittente

s’était déjà rallumée au fond des siens. Une seule fois je réussis à ne

pas abaisser mes paupières pendant une de ces éclipses; et l’étrange

regard vide que je regardais me fit souvenir d’un poème en prose de

Baudelaire: «Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats...--Que

cherches-tu dans les yeux de cet être? Y vois-tu l’heure?...--Oui, je

vois l’heure; il est l’Éternité.»

Il ne se faisait remarquer que par cette jeunesse, il était froid, et si

parfaitement bien élevé qu’on ne s’avisait point d’y prendre garde. Il

parlait peu, quoique sa femme lui fît les honneurs de la conversation.

Elle s’y entend à merveille, et je n’eus jamais une occasion meilleure

de surprendre ses procédés. Elle ne dit elle-même presque rien quand

elle tient son emploi de maîtresse de maison; elle évite l’esprit; elle

est insipide; de loin en loin elle hasarde une réflexion qui, à première

vue, paraît oiseuse, ou pose une question naïve et affecte d’improbables

ignorances. Mais ce sont là des roueries, qui ont toutes pour objet, et

effectivement pour résultat, de donner le branle à un des causeurs

présents, qui marche aussitôt, et ne se doute point, la plupart du

temps, qu’elle l’a poussé. Comme il fallait, ce soir, tout ramener à

lord Ventnor, on devine qu’il n’était question que d’antiquités. Cela

était, tranchons le mot, assommant, et eût même été insupportable sans

le divertissement de la nourriture, exquise et copieuse à l’ancienne

mode. Heureusement que je n’avais pas à craindre, de surcroît, que M. de

Courpière ne lâchât quelques sottises; car il a, en ces matières, une

sorte de compétence à force d’avoir acheté, du moins pour le

dix-huitième siècle; et il dit même, à propos de Perronneau, quelque

chose d’assez fin, dont je ne me souviens plus; mais ces discours de

commissaire-priseur me semblaient être une préface peu appropriée à

l’exploration qui devait suivre.

Lord Ventnor ne fit qu’une allusion, bien fortuite, aux mystères où ses

convives se flattaient d’être initiés tout à l’heure. Dans sa

«librairie», où nous allâmes fumer, il nous montra des livres à figures,

extrêmement licencieux: mais il suffit qu’ils ne soient pas à la portée

de toutes les bourses. Lord Ventnor, en les feuilletant, n’était pas

moins collégien, au contraire, et son regard demeurait pur, mais ses

mains tremblaient. Il se fit alors comme un déchirement et un demi-jour

dans ma mémoire, et j’allai dire à lady Ventnor (qui nous avait suivis,

mais se tenait à l’écart):

--Madame, cela est singulier: il me semble que j’ai _déjà vu_ lord

Ventnor.

--Oui, dit-elle, dans un livre.

--Quel livre?

--La _Faustin_, d’Edmond de Goncourt. Il y a là un personnage qui lui

ressemble, un Anglais sadique...

--Ah!... fis-je, étonné de l’épithète, et surtout gêné de me rappeler

que, le matin même, j’avais lu dans le journal des Goncourt, à la date

de 1862: «Dîné ce soir chez la Solférino.» Suivait un de ces portraits

en deux lignes que les gens de lettres croient on ne peut plus

flatteurs, et qui donnent à la personne portraite des démangeaisons de

leur arracher les yeux.--Vous avez connu les Goncourt? dis-je, à peine

avec un soupçon de malice.

--Oh! répondit-elle, très peu. Je ne les ai eus qu’une fois à dîner, en

1862 je crois.

La précision du souvenir me fit rougir.

--Vous pourrez vérifier, ajouta-t-elle.

Je tournai la tête, et je m’amusai fort d’un changement que j’observai

soudain dans les physionomies. Le bon dîner, les grands crus, et

peut-être aussi les livres à figures, opéraient. On demandait à partir

tout de suite, et les plus vieilles-barbes étaient les plus enragés. Ils

proposaient même de descendre d’abord dans les bas-fonds et de renoncer

au Jardin de Paris. Mais j’y tenais. Je fis une objection sans réplique:

c’est là que j’avais rendez-vous avec mon policier. Je ne vis plus lady

Ventnor, et je craignis qu’elle ne nous eût brûlé la politesse; mais

elle n’avait disparu que pour changer de toilette, elle revint presque

aussitôt, tout en noir, fort simple, avec un chapeau qui nous fit

soupirer d’aise: car il était fort petit, de taffetas noir, avec des

roses par-dessous, comme une capote de l’ancien temps; il n’y manquait

que les brides.

Pour être plus sûr qu’elle ne m’échapperait point, je voulus monter dans

son automobile, où prit également place M. de Courpière. Les vieux

hommes ne protestèrent point contre cet accaparement: ils pensaient à

autre chose. Nous n’eûmes guère le loisir de causer, jusqu’au Jardin de

Paris: la course fut brève. Je demandai seulement à la marquise si

jamais elle avait eu la curiosité de s’aventurer dans un bal public, et

elle me répondit: «Non, je n’y suis jamais _retournée_.» Cette réplique

me parut pleine de promesses, et, aussitôt arrivés, je me hâtai de la

faire asseoir près du quadrille, en lui disant:

--Je regrette que Mabille et Valentino n’existent plus; je ne pouvais

vous amener qu’ici.

--Oh! dit-elle, c’est bien toujours la même chose.

Elle se tut d’un air déterminé, pour nous faire taire, Maurice et moi

(les autres nous avaient abandonnés et circulaient). Elle reprit

d’elle-même, après la danse finie:

--Tout ce qui est pur geste, l’amour comme la danse, est peu susceptible

de variété, et encore moins de changement. On a récemment découvert que

les danses grecques étaient une manière de cancan. Et moi qui me

flattais de l’avoir inventé!

Je le savais; mais ma fantaisie était si rebelle ou si lente à imaginer

une lady Ventnor dans la posture du grand écart que je la regardais avec

le même ébahissement que si je n’avais rien su. Elle sourit:

--Les Revenants!... murmura-t-elle. Je me vois... Rien n’est...

autrement... Si: le costume... Voulez-vous que je vous décrive celui que

je portais le jour de mes débuts? Une robe de laine noire, presque tout

unie! La gloire m’a surprise, je n’étais pas en tenue... Le lendemain,

j’étrennais du barège! Et j’avais sur ma jupe quatre jupons à effilés!

Ma troisième robe était de taffetas bleu de France, décorée d’une

grecque de velours noir large comme les deux mains; et sur le velours

noir étaient cousus, à intervalles réguliers, de petits boutons de nacre

blanche.

--Mais, dit M. de Courpière, cela devait être hideux!

--Surtout si vous ajoutez le cachemire, qui n’était encore que français.

Et même le cachemire des Indes, qui me fut offert le mois suivant.

--Et les dessous? dis-je.

--Hélas! dit-elle, le genre était d’avoir des bas blancs et des

_caleçons_ blancs festonnés.

Ces images parurent, à ma grande surprise, enflammer M. de Courpière. Il

se pencha sur l’épaule de lady Ventnor, et je crus qu’il allait lui

faire une de ces déclarations qui ressemblent à des assignations. Mais,

justement, nous entendîmes un homme assigner tout crûment une des

danseuses, et pour la première fois lady Ventnor parut choquée.

--Ah! dit-elle, les manières ont changé aussi.

--On était, dis-je, plus poli?

--Ma foi non, et même au contraire. Mais on respectait certaines

bienséances. Si un gandin s’était permis de me débiter le compliment que

nous venons d’entendre, je l’aurais souffleté. En revanche, à souper, si

j’avais lâché trop de sottises ou heurté ses principes, il ne se fût

point gêné pour me dire: «Taisez-vous, ma chère Marguerite,

l’insuffisance de votre éducation vous fait tenir des propos dont vous

ne sentez pas vous-même l’inconvenance et la niaiserie.»

Mon policier survint, nos hommes revinrent, hâtés de partir en guerre,

elle se leva. Je m’attachai à elle, un peu déçu.

--Voilà, dis-je, tout ce que vous trouvez à me raconter?

--Mais je vous ai tout dit.

--A demi-mot!

--C’est comme il faut dire.

Je vis bien, à la réflexion, qu’elle m’avait fait, sans y toucher, un

tableau où il ne manquait rien: elle m’avait décrit ses costumes, le

décor, le public, et marqué jusqu’à des nuances fugitives de

physionomies et de langage. Mais j’ai besoin d’ordre et de clarté,

j’aime les récits qui se suivent, et je souhaitais qu’elle raccordât

celui-ci au précédent. Je ne l’obtins que sur les trois heures de la

nuit.

Jusque-là, elle me confondit d’admiration par la convenance parfaite de

sa tenue. Elle faisait une heureuse opposition avec nos compagnons

mâles. Ils avaient l’air de satyres honteux. Elle n’avait pas l’air

d’une bacchante, mais pas une fois elle ne fut gênée ni prude. Elle

dosait avec une exactitude merveilleuse la curiosité, l’indifférence et

le dégoût. Elle se faisait respecter sans rien faire apparemment pour

cela. Elle n’entendit pas un mot malsonnant et ne vit pas un spectacle

vilain. Elle les esquivait si adroitement que je n’aurais su dire comme

elle s’y prenait, et je ne la quittais pas des yeux. Elle trouva même

joliment moyen de me rouler: car je l’avais amenée, pour finir, dans un

lieu que je ne dirai pas, où il est inouï de mener une marquise, mais

qui était justement le lieu où j’avais plus de curiosité de voir quelle

mine elle ferait, et encore une fois je ne sais comment elle réussit à

s’y enfermer dans une chambre à peu près décente, bien à l’abri, seule

avec M. de Courpière et moi, cependant que les autres assistaient, dans

un salon voisin, à des danses de caractère.

Je fus si outré de cet escamotage que je brusquai lady Ventnor. Je lui

déclarai, avec une mauvaise humeur fort ridicule quand on y pense, que

j’étais maniaque de chronologie, et que je voulais savoir où elle était

allée directement lorsqu’elle avait quitté Lyon.

--Vous le savez, me répondit-elle, toujours imperturbable, puisque vous

m’avez amenée ici. Vous vouliez me faire dire que je n’y venais pas pour

la première fois. Je suis comme vous, j’aime l’ordre et je commence

toujours par le commencement. J’avais de l’ambition et je prétendais

arriver haut, mais il ne me répugnait point de partir du plus bas. Et

puis je suis bourgeoise et je n’ai que dans une certaine mesure le goût

du risque. Je voulais dès lors être assurée du vivre et du couvert.

Lorsque je quittai Lyon, j’avais en poche l’adresse d’une de mes jeunes

amies, émigrée à Paris depuis peu et que l’on croyait ouvrière, mais qui

ne l’était point. J’avais également sur moi de quoi prendre mon

billet,--les chemins de fer étaient inventés, je vous prie de le croire,

mais les troisièmes étaient alors peu confortables; j’avais trente-cinq

sous pour mon fiacre. Le cocher fut bien étonné quand je lui donnai

l’adresse de mon amie.

Je n’étais pas moins étonné que le cocher, je n’osais plus lever les

yeux.

--J’espère, reprit lady Ventnor avec hauteur, que je vous dis tout ce

qui est indicible. Je vous le dis sans couleur, parce que je n’aime

point les tableaux de libertinage, mais vous avez de l’imagination, une

expérience personnelle, et, encore une fois, ni le métier ni le milieu

n’ont sensiblement changé. Pour la mise en scène, je vois que l’usage

s’est conservé d’être en retard d’un demi-siècle sur la mode.

Figurez-vous donc que j’étais environnée des meubles de la Restauration

ou même du premier Empire, comme nous le sommes, ce soir, des meubles du

second.

Je n’y avais pas encore pris garde, et je trouvai plaisant que lady

Ventnor fût venue là pour s’y trouver justement remise dans le décor de

sa jeunesse. Elle jeta soudain un léger cri: elle venait d’apercevoir,

sur la cheminée, veuve de toute autre garniture, un verre d’eau, en

effet bien extraordinaire. Il se composait de quatre pièces, d’une

matière opaque et couleur de lait, comme j’ai vu, chez ma grand’mère, de

ces affreux ustensiles appelés rince-bouche. Le sucrier, le verre à pied

et la carafe étaient d’une hauteur et d’une maigreur disgracieuses. Le

bouchon de la carafe était évidé et formait lui-même un tout petit

carafon, destiné sans doute à contenir la fleur d’orange. Un serpent

d’émail vert et qui se mordait la queue ornait le tour du plateau. Un

ornement pareil ceignait le ventre de la carafe, celui du sucrier, et

bordait le verre.

--Pensez-vous, dit lady Ventnor, que l’on voudrait me vendre ces objets?

--Je n’en doute pas, dis-je. Ils feraient bien sur une table d’acajou à

laquelle je vois accoudé un homme en pantalon à la hussarde, qui fume le

narguilé et qui porte des pantoufles de maroquin rouge. Cela serait

charmant, à condition que cela fût signé Gavarni.

--Ce verre d’eau, reprit lady Ventnor, me rappelle un autre verre d’eau

pareil, qui est le premier objet de luxe que j’aie possédé.

--Tant mieux, dis-je; car vous allez me faire savoir comment vous avez

passé de l’état où on ne possède rien en propre à l’état où il est

permis de posséder.

--Soit! dit-elle. J’ai passé de l’un à l’autre grâce au rédempteur.

M. de Courpière craignit d’être scandalisé et demanda l’explication de

ce mot.

--L’on n’a pas, répondit-elle, attendu les romans russes pour procéder à

la rédemption des courtisanes. Cette mode fit fureur environ le temps de

la _Dame aux Camélias_. C’est au point qu’une femme ne pouvait plus

s’engager dans cette profession sans y rencontrer, dès les premiers pas,

un homme qui voulût l’en tirer et la réhabiliter. La Dame aux Camélias

est mon ancienne, et je date plutôt de l’époque où une réaction se

faisait. Mais la province est toujours en retard sur Paris, et l’était

alors bien davantage. Mon rédempteur venait de province. Il s’appelait

Adolphe. Vous allez prendre son portrait pour une caricature. Il avait

des cheveux d’un blond fade, très fournis et frisés, des favoris comme

les notaires n’en portent plus, et des lunettes. Il paraissait beaucoup

moins jeune que lord Ventnor, mais il avait vingt ans en réalité. Vous

allez douter de ses mœurs, puisque vous savez où il me rencontra, mais

c’est par vertu qu’il y venait. Il s’attribuait une mission. Il me

proposa de me mettre, comme on dit, dans mes meubles. Je sentis que

c’était un pas décisif, et j’acceptai, bien que son physique me parût

peu séduisant. Vous jugerez par ce verre d’eau du mobilier qu’il

m’offrit.

«Il me logea dans le quartier Gaillon, qui était alors respectable. Nous

avions deux chambres et un cabinet au dernier étage d’une maison noire.

Le cabinet prenait jour par une lucarne sur une cour en puits. C’est par

cette lucarne que j’appelais notre concierge, qui faisait notre ménage

et qui était également notre propriétaire. Nous ne menions pas la vie

des étudiants: je n’ai jamais été Musette ni Mimi Pinson, et Adolphe

était employé aux bureaux de l’enregistrement. Je demeurais seule toute

la journée, je fumais des cigarettes. Il rentrait à l’heure du dîner,

qui était frugal: il devait, l’année suivante, être envoyé en possession

d’une assez jolie fortune, mais il ne gagnait que cent soixante-quinze

francs par mois, et nous n’en dépensions pas plus de trois cents.

«A table, il me disait des choses tendres et sages, et notamment que

l’amour m’avait refait une virginité. Je lui répondais que j’en eusse

été bien fâchée. Ces propos le faisaient rougir. Il était chaste, avec

du tempérament. Je m’amusais, par malice, à lui faire oublier sa pudeur

dès que l’heure du berger sonnait, et j’avais des façons de le régaler

qu’on ne soupçonne point à Rennes, d’où il était natif, ni même à Lyon,

d’où je viens.

--Ce tableau, dis-je, est d’un rococo fort agréable.

--Oui, mais le dénouement fut pénible. Un jour que j’avais, par hasard,

fait des courses, je fus en rentrant appréhendée au corps par deux

agents. Ils m’apprirent qu’Adolphe était déjà coffré, sous l’inculpation

de détournements, et que j’étais inculpée moi-même de complicité.

--Un homme si vertueux! dit M. de Courpière.

--L’homme d’une seule vertu, repartit lady Ventnor. Une vertu isolée est

aussi dangereuse qu’une idée fixe. Adolphe volait, il eût tué, pour

assurer ma rédemption. Je ne l’aimais guère, et cependant je fus

désespérée. J’échappai aux mains des agents et courus me jeter par la

fenêtre. Heureusement, j’avais choisi, pour me précipiter, la lucarne du

cabinet, qui était trop étroite. Ce suicide eût été déraisonnable: je

n’eus aucune peine à démontrer mon innocence. Mais il était au moins

inutile que je reprisse contact avec la police, et vous devinez qu’elle

me fit refaire en arrière le pas décisif que mon rédempteur m’avait fait

faire en avant.

--Je devine aussi, dis-je, que vous en avez été quitte pour refaire un

plus grand pas cinq ou six mois plus tard.

--Huit jours.

--Bravo! Racontez.

--Pas ici. J’ai besoin d’un autre décor et de toute une mise en scène.

Venez demain.

Nos dix vieillards, onze en comptant lord Ventnor, reparaissaient. Ils

avaient d’encore plus étranges figures qu’avant de disparaître.

Les Confidences d'une Biche, 1859-1871 · 第 8 / 30 题