LA SOLFÉRINO

Bien qu’il n’y ait pas, à la rigueur, de dénouements dans l’ordre de la

réalité, je me flattais d’en tenir un, le jour où j’ai raconté le

dernier exploit conjugal de M. le vicomte de Courpière. J’espère qu’on

se rappelle qu’il avait laissé prononcer le divorce contre lui, par

défaut; après quoi il était revenu dans le domicile commun à titre

d’époux exclusivement chrétien, la petite formalité civile ayant pour

unique effet d’abolir un contrat de mariage incommode et de permettre à

Monsieur le vicomte une plus libre disposition de l’immense fortune que

lui avait apportée en dot Madame la vicomtesse. Rien ne faisait présager

que ce nouveau _modus vivendi_ ne fût pas _in æternum_. La piété de

Madame la vicomtesse le garantissait. Mais il n’est pas de sainte à qui

la tête ne puisse tourner. Un beau matin, elle avisa Maurice, en termes

courtois, qu’il ferait bien de s’assurer d’un autre logement, vu qu’elle

épousait le précepteur des enfants dans une quinzaine de jours; elle

n’avait point voulu qu’il apprît cette nouvelle par les publications,

qui étaient pour dimanche prochain; elle regrettait de lui causer ce

dérangement, mais il devait comprendre à quel sentiment de haute

délicatesse elle obéissait en le priant de vouloir bien faire ses

malles. M. de Courpière, qui n’avait jamais surveillé ni soupçonné son

épouse chrétienne, fut pris à l’improviste et ne put que s’incliner.

Je ne cherche pas à colorer l’invraisemblance de cette péripétie, mais

elle a un côté plaisant. Le tour de Madame la vicomtesse vaut celui que

je viens de rappeler que lui avait joué naguère le vicomte; c’est la

réponse de la bergère au berger. Je ne pus me défendre de sourire, mais

je mesurai le désastre. M. de Courpière était-il en état de recommencer

une vie, comme font, paraît-il, les Américains à tout âge, après une

ruine ou une faillite? Il me semblait un peu fatigué. Pouvait-il plaire

encore? Je ne voyais pour lui que le commerce des automobiles, qui

périclite, ou celui des objets anciens, qui fleurira en France tant

qu’il y subsistera une noblesse.

Il ne me laissa point trop, heureusement, dans une inquiétude si

préjudiciable à ma santé. Je ne crois pas que jamais homme frappé de la

foudre ait demandé si peu de temps pour s’en remettre. Je sentis d’abord

qu’il avait pris un parti, quoiqu’il ne me dît point lequel. Il

s’établit dans l’une de ses garçonnières qui lui était restée pour

compte, et il se remit aux fiacres avec un air de naturel bien touchant:

il renfonçait son dégoût, pour ne pas humilier les cochers, j’imagine,

comme les dames de charité qui visitent des pauvres. Enfin, il se créa,

en quinze jours, une multitude de relations nouvelles où il me fit

participer; car il n’est pas homme à se détourner de ses amis dans la

mauvaise fortune (j’entends la sienne).

Je ne sais trop ce qu’il pensait trouver chez ses nouvelles

connaissances, mais je crois qu’il ne l’y trouvait point, car il ne

faisait guère que les essayer, et il les rompit toutes dès qu’il fut

admis chez Mme la marquise de Ventnor, où il sentit apparemment le

terrain plus favorable.

Je me rappelle bien ma première visite chez lady Ventnor, en son hôtel,

qui est avenue du Bois de Boulogne, dans le pan coupé, et du bon côté.

Ce qui frappe, dès le vestibule, c’est la profusion, et surtout le

classement et le numérotage des objets d’art: de même qu’à Londres,

quand on entre dans Hertford house, où sont exhibées les collections de

Richard Wallace. On a le sentiment qu’on pénètre chez un amateur mort

qui a légué ses richesses, dans un musée où nul n’aura plus d’intimité

avec les bibelots et les tableaux, sauf le conservateur, à qui ils

n’appartiennent point, et qui ne jouit point du droit d’user et

d’abuser.

Dans le grand salon du premier étage, qui a trois baies cintrées, les

toiles n’étaient pas moins nombreuses ni les vitrines moins fournies, et

il fallait de l’attention pour ne pas dire au valet de chambre:

«Donnez-moi donc le catalogue,» au lieu de lui demander: «Est-ce que

Madame la marquise reçoit?» Pourtant, on discernait, et ma foi je ne

saurais dire à quel mystérieux signe, quelques objets qui n’étaient pas

assurément ni moins beaux ni moins précieux que les autres, mais qui

n’avaient pas un air de devoir être catalogués. Tous dataient du second

Empire. Parmi des merveilles du temps de Louis XIV ou de la Régence,

étaient disséminées les pièces d’un mobilier complet, sans style, même

de pastiche, et dont les bois contournés, lourds, les soies bouton d’or

ou cerise accusaient un goût contemporain de nos premières expositions

universelles. D’étranges bonbonnières et des coffrets incrustés de

cuivre ou d’ivoire provenaient évidemment de chez Klein ou de chez

Giroux. Enfin, un grand portrait de femme, de la même époque, tenait le

milieu du panneau qui faisait vis-à-vis à la cheminée; et ce portrait

n’avait peut-être qu’un siècle ou deux à patienter avant d’être classé

chef-d’œuvre; mais on voyait bien que, pour le moment, il ne faisait pas

encore officiellement partie de la pinacothèque.

Mme la marquise de Ventnor faisait preuve d’une fière audace en venant

chaque jour s’asseoir, je dirai publiquement, sous ce portrait, comme

pour provoquer les comparaisons. Il n’y avait plus de ressemblant que

les yeux, mais ils suffisaient (car ils sont vraiment sans pareils, ces

grands yeux sages) pour attester l’identité de la femme vivante et de la

femme peinte: l’une pourtant si blonde, toute fraîche et rose, un peu

fade, la taille bien prise--un peu raide, toujours vêtue chez elle de

clairs peignoirs Watteau; l’autre si brune, l’air grave, les traits

nets, les cheveux lisses, le corps mignon perdu dans un flot de velours

noir,--et qui avait donc, bien avant le 4 septembre, atteint l’âge de la

maturité?

J’admirai d’abord la tenue parfaite de la maison. Le maître d’hôtel

avait l’air encore plus respectable que respectueux. On lui savait gré

de la protection qu’il vous accordait spontanément et sans être

sollicité. Il va de soi que je ne m’étonnai point de voir tous les

hommes baiser la main de lady Ventnor, et je trouvai seulement un peu

excessif que l’un d’eux, qui, au surplus, me parut à moitié fou, se

précipitât, pour le faire, à genoux, sur le coussin qu’elle avait devant

son fauteuil. Mais le ton me parut meilleur que dans les maisons du

Faubourg où j’ai pu fréquenter grâce à mon intimité avec les Courpière.

Lady Ventnor n’avait, ce jour-là, que des hommes. Je n’eus pas le loisir

de me familiariser avec la physionomie de chacun; mais je retins

facilement leurs noms, qui étaient tous illustres, et je me réjouis de

voir que M. de Courpière me donnait l’entrée dans une compagnie

intéressante.

Je dois dire que, pour cette première fois, tous ces grands hommes ne

lâchèrent rien de transcendant. La conversation ne fut que de petites

nouvelles mondaines. Chaque visiteur en apportait son petit bagage, dont

il se débarrassait d’abord qu’il entrait. Lady Ventnor faisait durer le

baisemain pour lui poser cependant trois ou quatre de ces questions qui

vident un homme. Ensuite, on allait se mêler au chœur, où l’on ne

faisait plus que sa partie dans l’entretien général. De temps à autre,

une aigreur sur la politique du jour, ou une jérémiade discrète sur le

fâcheux état de la religion en France, témoignaient qu’ici l’on pensait

bien, et que les idées, comme la tenue de maison, y étaient du meilleur

genre.

Lady Ventnor fut avec moi d’une grâce singulière. Elle ne me questionna

pas à mon entrée, puisqu’elle ne savait pas encore ce que je pouvais

avoir dans mon sac. Mais elle me dit que «son ami» M. de Courpière

(qu’elle n’avait vu qu’une fois) lui avait parlé de moi en des termes

qui lui donnaient envie de me connaître, qu’elle savait que nous

n’allions pas l’un sans l’autre, et qu’elle se fût fait scrupule de

séparer de tels amis. Nul n’est plus que moi facile à séduire: il suffit

qu’on me dise ce que justement elle me dit. Je conçus pour elle, tout

aussitôt, une sympathie extrêmement vive; si bien que je n’eus pas de

cesse que nous ne fussions dehors, pour lâcher la bride à mon

enthousiasme. Je lançais à M. de Courpière des regards suppliants, comme

les enfants que l’on traîne dans le monde et qui voudraient bien s’en

aller. Il ne daigna lever le siège qu’au bout de quarante-cinq minutes.

J’entamai l’éloge de lady Ventnor dès le second palier. Mais je ne me

défie pas assez de l’idéologie. Je hasardai des considérations, peu

originales, sur la supériorité des Anglo-Saxons, et particulièrement sur

le je ne sais quoi qui distingue de nos grandes dames celles de l’autre

côté de la Manche. M. de Courpière se mit à rire si indécemment que je

le rappelai à l’ordre: comme j’ai un peu de culture, chaque fois que je

me trompe il croit que c’est la faillite de la science, et il en est

méchamment ravi. J’accorde que cette erreur-ci était drôle.

--Mon pauvre garçon, me dit-il, ignores-tu d’où sort cette grande dame

anglaise?

J’avouai que je l’ignorais, mais, pour sauver l’honneur, je dis à tout

hasard, d’un air profond:

--J’ai observé qu’elle n’a pas ombre d’accent anglais.

--Si elle a de l’accent, repartit M. de Courpière, c’est celui de Lyon.

Elle y vint au monde vers 1845. Elle a été célèbre, au temps de Napoléon

III, sous le nom de _la Solférino_. C’est de l’histoire, et je m’étonne

que tu ne la saches point. Elle a marché avec tous les gens bien de

cette époque; après quoi, elle s’est fait épouser à Londres, pendant la

guerre, par le fabuleusement riche et maniaque lord Ventnor, qui n’a

jamais pensé qu’à acheter des vieilleries, et ce n’est même pas pour les

revendre! Depuis, il est devenu complètement gâteux, et il ne

collectionne plus que des photographies de modèles nus. Il ne passe

jamais le détroit, ni elle. Ils ne se gênent point réciproquement. C’est

le meilleur ménage, bref l’entente cordiale, avec un bras de mer entre

les deux.

J’ai trop de monde pour sourciller lorsque j’apprends qu’une grande dame

est une fille à la retraite. Mais il suffit parfois d’un mot bizarre ou

remarquable pour irriter notre curiosité. La biographie de Mme la

marquise de Ventnor me parut ordinaire, mais son sobriquet de Solférino

me piqua, et j’en voulus savoir l’origine. Je la demandai,

naturellement, à Maurice. Il me répondit, avec une indifférence qui me

passa, qu’il n’en savait rien, et que cela ne devait rien signifier,

comme tous les sobriquets.

--Je te demande pardon, répliquai-je. Tout le monde, hormis toi, sait

que la fille surnommée Pomaré l’était pour une ressemblance hypothétique

avec la reine de Taïti, et Céleste je ne sais plus quoi a été surnommée

Mogador un jour qu’elle résistait. Mais Solférino? Qu’est-ce que ça veut

dire, Solférino?

Cela n’intéressait point M. de Courpière, nous changeâmes de

conversation; mais ma curiosité ne céda point. Elle devint même si

tourmentante que j’évitai deux ou trois fois d’accompagner Maurice chez

lady Ventnor. J’avais peur de ne pouvoir pas tenir ma langue et de lui

demander à brûle-pourpoint: «Madame, je vous en prie, dites-moi pourquoi

on vous appelait, sous l’Empire, la Solférino?» Je ne pouvais, après

tout, le demander qu’à elle-même, puisque Maurice n’en savait rien et

que je n’avais point mon franc-parler avec les autres habitués de la

maison. Je crois vraiment que c’est dans le dessein de lui pouvoir un

jour poser cette question saugrenue que je me ménageai dès lors ses

bonnes grâces et me mis avec elle sur le pied de la familiarité. Elle

s’y prêta, car elle aimait fort à privilégier, et elle recevait tour à

tour chacun de ses amis aux heures où elle ne recevait personne.

Il me parut même qu’elle me témoignait une manière de prédilection. Je

le devais peut-être à M. de Courpière, sur qui elle avait des vues,

comme lui sur elle; mais je ne le devais peut-être qu’à moi. J’étais, à

cette époque, aussi célèbre que Maurice: je puis le dire sans vanité,

puisque je lui dois cette célébrité, comme, au fait, il me doit le plus

durable de la sienne. Salluste a dit qu’il est glorieux de bien faire,

mais qu’il n’est pas honteux d’écrire les belles actions d’autrui. Les

pages que j’ai consacrées à M. de Courpière m’assuraient dans le monde

une situation assez enviable. J’y étais reçu à bras ouverts, avec une

sorte d’effroi. Et tous ces gens, que j’épouvantais, réclamaient de moi

une heure de pose, comme d’un photographe. Mais lady Ventnor, que je ne

semblais pas épouvanter du tout, fut aussi la seule à ne me point dire:

«Faites donc un livre sur moi.» Si bien que je dus prendre l’initiative,

et je lui dis, un matin que nous causions tête à tête avec assez

d’abandon:

--Ah! madame, quel régal pour les curieux comme moi si vous écriviez vos

mémoires!

Elle me répondit qu’elle ne les écrirait point, parce que cette besogne

est une façon d’avouer que l’on a vécu, et que l’on n’a plus ici-bas

qu’à accommoder en littérature les restes de son passé. Je lui demandai,

avec une galanterie un peu vulgaire, à qui elle pensait faire accroire

qu’elle ne fût bonne qu’à noircir du papier, et elle me répondit que

c’est à elle-même qu’elle ne se souciait point de suggérer ce sentiment.

Elle reprit, après une pause:

--Avez-vous lu des mémoires de femmes? (J’entendis, à son accent, de

quelles femmes elle voulait parler.) Avez-vous lu Mogador et Cora Pearl?

Quelle monotonie dégoûtante, et d’ailleurs inévitable! Cela pourrait

s’intituler _les Travaux et les Nuits_.

Je lui repartis que j’avais lu Mogador non sans intérêt, ni même sans

émotion, et Cora Pearl en bâillant, mais qu’entre ces dames et elle je

ne me permettais point de faire de comparaisons. Elle haussa les épaules

avec une belle franchise, qui signifiait apparemment qu’elle-même ne se

gênait point pour en faire. Puis elle rêva tout haut.

--Il faudrait, disait-elle, conter ma vie par épisodes, sans lier les

chapitres... et cependant marquer les étapes, indiquer la ligne,

l’action continuelle de ma volonté, la faveur des circonstances... ou de

la Providence... tenir compte de ma prédestination...

Je pris ces mots pour un programme, et je lui marquai que je

m’instituerais volontiers son historiographe.

--Est-ce, dis-je, que vous me raconteriez votre vie de cette façon-là?

--Non, dit-elle nettement. Mais je parle quand cela me prend, quand une

rencontre m’y provoque, au hasard. Il suffit d’être là: on ramasse. Vous

y êtes souvent. M. de Courpière prend le pli de venir tous les soirs...

Une série de croquis, et comme d’états successifs d’une personne, vaut

un portrait.

--Vous me diriez bien _tout_? lui demandai-je.

J’entendais: ce qui ne se dit point, qui fait honte, et que l’on

voudrait effacer de sa mémoire et de celle d’autrui. Elle répondit, plus

à ma pensée qu’à mes paroles:

--Il y a une sorte de vanité, que j’appelle, moi, humilité, qui est de

rougir de son passé ou de sa naissance.

C’était bien le cas de lui dire: «Alors, madame, apprenez-moi donc d’où

vous est venu ce sobriquet de _Solférino_.» Mais je ne l’osai point:

elle m’imposait par un certain ton que j’appelle le «ton Empire», parce

qu’il est ensemble superbe et peuple, rudement militaire, mais point

cynique. Cela ne ressemble aucunement à cette fameuse verdeur des

douairières des autres anciens régimes. J’hésitai donc à poser ma

question, puis il fut trop tard, et elle me donna mon congé en disant:

--Viendrez-vous cette après-midi voir l’entrée du roi...? Depuis qu’on

les fait débarquer à la gare du Bois de Boulogne et défiler sur

l’Avenue, j’offre ce spectacle à mes amis. M. de Courpière viendra. Je

compte sur vous.

Je m’inclinai.

Le roi arrivait à quatre heures, mais le dernier délai pour franchir les

cordons de troupes et accéder chez lady Ventnor était trois heures. J’y

trouvai la dizaine d’hommes qui lui font une cour quotidienne, et que

j’aurai sans doute des occasions de crayonner: mais j’attends qu’ils

jouent un autre rôle que de figurants ou de chœur antique; plus un gros

bonhomme que je n’y avais encore jamais rencontré, mais que je ne

pouvais m’étonner d’y voir, car il représentait à Paris l’un des plus

importants journaux de Londres. Il était d’une corpulence si

invraisemblable qu’on pouvait le soupçonner de la feindre et de s’être

déguisé, pour quelque parade, en pot à tabac ou en cruchon de bière à

forme grossièrement humaine. Il n’était pas moins remarquable par une

jovialité aussi continuelle que le sourire des danseuses, soit qu’il y

pensât toujours, ou qu’il le fît par habitude et sans y penser. Il avait

le parler gras, avec des grincements, un accent, point anglais, mais

mélangé d’allemand, de néerlandais, surtout de belge. Et il se

comportait dans un salon comme les excentriques de son pays sur une

scène de music-hall. Parmi ces hommes au langage mesuré, il disait avec

application tout ce qu’il ne fallait pas dire, comme ce pitre qu’on nous

a naguère montré aux Folies-Bergère, qui avait une si prodigieuse

virtuosité de maladresse pour casser des piles d’assiettes.

J’allais omettre qu’il y avait, par exception, trois ou quatre femmes,

et je ne sais qui c’était, mais je les devinai du demi-monde: j’entends

du demi-monde d’hier, celui de Dumas fils, le panier des pêches à quinze

sous.

On n’attend pas de moi que je décrive un spectacle devenu si banal

qu’une entrée de roi. Nous ne laissâmes point cependant d’aller à la

fenêtre regarder les cuirassiers qui formaient déjà la haie. Le gros

journaliste anglais cligna de l’œil, sans doute pour avertir la

compagnie qu’il avait des intentions d’incongruité; puis il fit un gros

rire et il dit:

--Savez-vous ce que ça me rappelle? Ça me rappelle la rentrée des

troupes après la campagne d’Italie.

Il est clair que des troupes qui font la haie ne peuvent rappeler à

personne des troupes qui défilent, et que ce plein-de-soupe le disait

par malveillance, qui sait? par allusion au surnom de Solférino. Cette

malhonnêteté me stupéfia; elle déconcerta aussi les autres personnes

présentes, mais qui dissimulèrent avec beaucoup d’art parisien leur

étonnement et leur malaise.

--Vraiment? dit lady Ventnor, nullement troublée. Le retour des troupes

d’Italie? Je ne l’ai point vu.

«Voilà, pensai-je, une coquetterie peu digne d’elle.»

Mais ce n’était point coquetterie, car elle ajouta:

--J’avais quatorze ans, j’étais encore à Lyon.

Elle se tut, les yeux fermés. Quand elle les rouvrit, d’abord elle me

regarda, comme pour me dire: «Attention! voici un premier crayon.» Puis

elle reprit, d’une voix comme lointaine, sans nuances, mais toujours

rude et commandante:

--N’est-ce pas curieux... quand on est né dans une ville, qu’on y a vécu

des années, qu’on l’a vue sous des milliers et des milliers d’aspects...

de n’en retenir qu’une seule vision... et extraordinaire?... Comme si,

cette avenue, nous ne pouvions nous la rappeler qu’avec les soldats, les

badauds, la chaussée vide, et la daumont de la Présidence qui passe...

Moi, je ne sais me rappeler Lyon,--Lyon, si morne, si ouvrier, si laid

avec ses hautes maisons plates comme des visages frustes et pauvres,--je

ne sais me rappeler Lyon que dans le tumulte d’émeute, avec des cadavres

aux barricades, les ruisseaux rouges, la nuit qui tombe rouge, le

tocsin, la foule qui gronde, et l’angoisse des grands silences coupés de

coups de feu... Je n’avais que trois ans, mais une journée a marqué dans

ma vie...

«Ma mère était remariée, veuve avant ma naissance; et, comme je

l’adorais, je haïssais mon beau-père, par jalousie. J’avais d’autres

motifs de le haïr. Il nous battait toutes les deux. Et surtout il

amenait à la maison des individus qui semblaient échappés du bagne et

qui ne parlaient que de tuer et de brûler. Je comprenais déjà. C’est

depuis lors que je n’aime pas le peuple.

--Vous n’avez pas attendu la Commune, dit l’Anglais en ricanant.

--Non... Un jour il rentra, il semblait ivre. Il dit des choses...

confuses... mais cette phrase, que j’entendis bien: «C’est la révolution

qui commence. Je pourrais vous tuer toutes les deux sans que personne me

demande compte de votre vie.» Ma mère devint toute pâle. Moi, je n’avais

pas peur. Peut-être que je n’étais pas encore capable de peur. Mais je

l’étais déjà de férocité, car je me rappelle ma joie abominable du

lendemain quand c’est lui qu’on nous rapporta mort, la tempe trouée; un

peu de sang coulait, et je le regardais avidement.

--C’est le premier sang, dit l’Anglais, que vous ayez eu sur vous.

--Le premier, dit-elle, impassible.

Puis elle me regarda encore, pour juger de reflet. Et je pensais:

«Celle-ci est la même qui, gamine, flairait son ennemi mort.»

Une grande clameur retentit, nous courûmes à la fenêtre. Le roi n’était

pas encore signalé: on acclamait le préfet de police, le seul homme

vraiment populaire de Paris. Nous reprîmes nos places. Mais, comme lady

Ventnor ne semblait point disposée à poursuivre son récit, l’Anglais

l’interrogea:

--Est-ce qu’après cet accident, fit-il, madame votre mère s’est mariée

une troisième fois?

--Non, dit-elle en le toisant, madame ma mère ne s’est pas mariée une

troisième fois, mais cela est revenu au même, et elle ne m’en a pas

moins donné l’équivalent d’un beau-père. Celui-là était un soldat.

--Nous arrivons à la guerre d’Italie.

--Oui, dit-elle, et à _Solférino_. Mais pas si vite.

Elle me regarda, comme si elle devinait le point de ma curiosité. Mais

ensuite elle ne regarda plus personne, et ce fut à elle-même qu’elle

parla.

--Ma mère, dit-elle, qui n’avait guère vécu plus d’un an avec mon père,

et moins de trois ans avec son second mari, vécut plus de douze ans avec

le beau-père illégitime dont elle m’avait pourvue sans me consulter...

Elle avait mes yeux, mon regard, mais qui signifiait... autre chose...

et elle me ressemblait moralement à une nuance près: elle était

infiniment résignée comme je suis volontaire. Lui, j’ai dit tout ce

qu’on en peut dire quand je l’ai appelé «soldat». Mais vous ne savez

plus ce que c’est, vous n’en avez plus, dans vos armées où on passe. Je

le vois... sans âge, comme un étudiant de quinzième année qui porterait

un uniforme... grand corps efflanqué dans une redingote vaste, les deux

jambes toujours allongées, comme tendues à un feu de bivouac, le képi en

pain de sucre affaissé, ou le bonnet de police sur l’oreille, avec un

gland qui se balance devant le nez... une barbiche de Méphisto de

province... et des yeux jaunes tirant sur le vert, où flotte un rêve

d’absinthe. Mais il avait... le prestige! Je ne jurerais pas qu’il plût:

il _levait_ les femmes... comme une contribution de guerre.

«Moi, je le haïssais, de même que l’autre, et pour le même motif. Il ne

me battait pourtant point, et ne rendait pas ma mère plus malheureuse

qu’il n’est juste. Quand je lui laissais voir mes sentiments, il me

disait: «Tu me détestes et tu as bien tort; moi, je t’aime.» Je ne sais

pas quel âge je pouvais avoir quand il a commencé à me dire ce mot-là.

Cela se perd dans la nuit de mes souvenirs. Je crois qu’il me l’a

toujours dit. Quand je fus en âge de comprendre, je m’aperçus qu’il me

l’avait toujours dit du même ton et, j’imagine, dans le même sens...

«Il tenait garnison à Lyon, mais plusieurs fois il fit campagne. Quelle

délivrance que ses départs! Je me remettais à chérir ma mère

furieusement. Nous étions presque misérables, et cette misère à deux

m’était douce. Dès qu’il revenait, je crois que je haïssais ma mère

autant que lui. Quand il revint d’Italie, couvert de gloire, médaillé à

Solférino, j’avais quatorze ans, j’étais femme, très belle,--puisqu’on

le sait, je le dis,--et je lus d’abord dans ses vilains yeux jaunes

qu’il ne tenait qu’à moi de me venger.

«C’est le premier calcul que j’aie fait, et peut-être le plus profond de

ma vie. J’étais au croisement des deux chemins, je le savais et où ils

me mèneraient tous deux. Vertueuse, j’épouserais quelque ouvrier: ils me

faisaient horreur; pour moi, ils étaient tous les pareils de l’homme que

j’avais vu rapporter tout sanglant à la maison. Mais j’avais des

scrupules, j’étais pieuse: je n’ai pas attendu d’être riche et marquise.

Alors, je souhaitais plutôt de prendre la mauvaise route, mais je

voulais être forcée. Une fois le pas franchi, il faudrait bien

poursuivre... Je crois que je ne me serais jamais décidée si je n’avais

eu à portée l’homme qui, en me poussant où je voulais aller, de surcroît

me vengeait.

--Et c’est, dis-je, par vengeance, par jalousie, que vous avez cédé au

vainqueur de _Solférino_?

--Cédé? Non. Il fallait être surprise, crier. On ne crie pas quand on

cède.

--Vous avez crié ensuite, dit le journaliste anglais. Comme Lucrèce.

--Nous occupions, dit-elle, à la Croix-Rousse, un petit appartement de

deux pièces. J’étais avec lui dans une des deux chambres, ma mère dans

l’autre chambre, nous regardions passer dans la rue les soldats en route

pour Paris. Lui, caserné à Lyon, comme j’ai dit, n’y allait pas. Il ne

se doutait guère que moi, je me mettrais en route dix minutes après pour

y aller... juste le temps de lui faire perdre la tête...

--Et de jeter, dit le gros Anglais, ce cri qui attira madame votre mère?

... D’autres cris nous appelèrent à la fenêtre. Le cortège défilait.

D’en haut, nous vîmes bien, malgré les cuirassiers au grand trot qui les

environnaient, les deux personnages de la daumont: un, très majestueux,

qui était le Président de la République, et l’autre, très bonhomme, qui

était le roi. C’était, cette fois-là, un vieux roi à barbe blanche. Lady

Ventnor se pencha, toute dorée par le soleil. Elle fit une moue de

regret et dit:

--Oh! qu’il est changé!

Les Confidences d'une Biche, 1859-1871 · 第 6 / 30 题