RETOUR DANS LA NUIT

Il était fort tard déjà quand nous prîmes congé de notre aimable hôte.

Marcel Schwob m’accompagnait dans mon interminable voyage par les rues

noires; et je remarquai de nouveau que les heures de la nuit, sombres

et silencieuses, tournent l’esprit vers les hautes abstractions et les

grands problèmes de l’humanité, comme si nous pouvions les saisir plus

facilement dans le vide matériel qui s’étend autour de nous.

Naturellement, nos pensées retournaient aux sujets qu’avait touchés

Barrès dans son ingénieuse conversation.

--«Je suis curieux d’avoir votre opinion sur ce point,» dis-je à

mon compagnon. «Croyez-vous que ces investigations, auxquelles nous

assistons dans la plupart des livres qu’on publie, indiquent un courant

sérieux des sentiments contemporains? Est-ce un voyage de découvertes

qu’entreprend l’esprit, ou n’est-ce qu’une fantaisie de dilettante qui

se promène dans le vague et le bizarre? Pour une fois, permettez-moi de

parler en Janséniste réprouvé, mais sincère; cette agitation de l’âme,

curieuse d’expériences morales, est-elle le signe précurseur d’une

régénération de l’esprit?»

--«Comme il est difficile de répondre à votre question d’une

manière satisfaisante!» dit Marcel Schwob. «Pour moi, il me semble

incontestable qu’il se prépare quelque chose. L’état d’esprit des

jeunes a subi un choc qui l’a fait changer de direction. Les jeunes

gens de mon âge, et je ne fais pas allusion seulement aux membres du

club, dont parlait Barrès, mais les étudiants de l’Université, se sont

mis à réfléchir sur les principes qui règlent l’existence de l’homme.

Ils veulent se rendre un compte exact de la foi (voilà pour vous,

Janséniste) qui devra guider leurs actes, lorsqu’ils seront appelés à

remplir leurs fonctions sociales; ils recherchent un idéal et l’union

de tous ceux qui peuvent les aider à le réaliser. Et cette générosité

de leurs âmes ne les prédispose pas à un certain vague dans les

pensées; au contraire, ils sont très sérieux et très énergiques, et ils

ne se livreront pas au premier venu qui fera mine de les conduire[5].

[5] Marcel Schwob fait allusion dans ces mots au mouvement des

esprits de l’Université, tel qu’il se manifeste dans les articles

publiés à la _Revue Bleue_ et ailleurs, par M. Henry Bérenger, le

sympathique président de l’Association générale des étudiants de

Paris.

«Avec cette sensibilité extrême pour tous les courants de l’atmosphère

intellectuelle qui le caractérise, Maurice Barrès a pressenti ce

changement de direction de l’opinion et il est venu à elle. Ou

plutôt,--parce que supposer chez lui de la préméditation serait chose

puérile,--il a obéi à cette même influence qui s’exerçait sur les

autres, et sortant de sa tour d’ivoire, d’où il regardait le monde

comme un joujou, il s’est converti à une conception plus humaine de la

vie.

«Ce mouvement sera-t-il constant? Qui pourrait le dire? Je ne puis

constater que le développement régulier et naturel des idées. Lorsque

plusieurs forces diverses doivent concourir à mettre l’opinion publique

en mouvement, on remarque toujours à la naissance de l’évolution une

certaine incertitude de sens. Et c’est le cas ici, parce que, pour

ne prendre que cet exemple de deux forces différentes, il faut que

l’individualisme de l’artiste fusionne avec le sens pratique des gens

du monde pour constituer le courant. Mais c’est cette hésitation même

du début qui pour moi est une preuve de sincérité et de réalité. Ce

qui est factice se manifeste sous forme de réclame; et d’ordinaire

les sentiments profonds se dissimulent. Non, je ne doute pas que nous

ne soyons à la veille d’une nouvelle alliance entre l’art et la vie.

Quelle en sera l’influence sur la marche de notre société? Je l’ignore.

Que chacun de nous fasse de son mieux et cherche son chemin. Quant à

moi, j’ai choisi le mien et j’irai jusqu’au bout.»

Marcel Schwob, l’homme le plus affectueux que je connaisse au monde,

sait assumer un certain ton d’importance au moment où il le juge

nécessaire. Il a cette espèce d’orgueil, particulière à l’homme

qui a conscience de sa supériorité future. Tant qu’on se sent

jeune,--vient-il jamais un temps où on ne le sent plus?--tant qu’on

reste persuadé que le monde ne sait pas encore ce que vous êtes, on

remplace par sa fierté la gloire qu’on attend; c’est un équivalent.

Puis l’heure appelait la confiance intime.

--«Il m’est impossible de m’entendre avec les psychologues,» me dit

Marcel Schwob. «La vie ne me paraît pas un thème de compositions de

classe. Partout où je cherche à la saisir, elle fait explosion sous

mes mains. J’y vois une succession de crises causées par un mouvement

ascendant vers l’organisation et l’individualisation d’une part,

et par un mouvement en sens contraire vers la dégénération et la

désintégration de l’autre. Et c’est un ensemble de phénomènes portés

à leur tension la plus haute, puis ramenés à un état d’indifférence

complète.

«Je ne saurais rattacher à un conte banal toute cette histoire vraie

de la société. Pour en comprendre tant soit peu la marche, j’ai

besoin d’une collection de faits exactement observés dans un domaine

strictement limité. Alors seulement je me fais une idée de ce qu’est en

réalité la vie sociale.

«Vous avez peut-être raillé, comme d’autres, mon affection pour les

recherches sur l’argot et le langage populaire. Voulez-vous que je vous

dise nettement ce que j’en pense? C’est dans ces jargons méprisés que

je crois tenir la clef du mystère. Avez-vous jamais suivi l’histoire

d’un mot à travers les âges? Depuis le sens vague et équivoque que l’on

y a attaché à son origine, jusqu’à ce qu’il soit devenu un concept

clair, individuel, net de forme et même de son? C’est alors qu’il se

trouve à sa place précise dans le corps de la langue; rien ne rappelle

plus ses origines obscures et il semble indépendant des éléments

informes qui l’ont constitué. Il est le maître; il est même notre

maître, puisque nous ne pouvons plus le manier comme nous voudrions,

puisqu’il nous force de nous soumettre aux lois qu’il nous prescrit. On

croirait que rien ne peut le chasser de la place autonome qu’il occupe.

Et c’est justement alors que commence pour lui le retour vers en bas.

Oh! on ne s’en aperçoit guère; on croit qu’un mot reste stationnaire,

«beau» reste «beau» et «bon» reste «bon», à jamais. Pour moi, c’est

autre chose; je le vois descendre après sa montée, je le vois

dégénérer, c’est-à-dire devenir banal, d’individualisé qu’il était;

je le vois tomber plus bas encore dans une existence obscure, jusqu’à

ce que des mains brutales s’y attaquent, lui brisent les membres et

en fassent une chose sans âme et sans nom, comme le monstre «bath[6]»

qui désigne ce qu’autrefois on appelait «beau et bon». Mais après ces

transformations,--si toutefois la vie du langage ne l’élimine pas comme

inutile,--je vois monter ce reste mutilé, je le vois conquérir sa place

discrète, et, si sa bonne fortune s’en mêle,--car il y a des mots qui

ont du guignon,--je le vois s’exalter et triompher.»

[6] «Bath» ou «bate», qui en argot signifie beau et bon, est

formé artificiellement, suivant l’opinion de Marcel Schwob. On a

gardé seulement la lettre _b_ du mot original et on y a ajouté la

terminaison «ate» assez fréquente en argot. Ainsi «moche» dans le

jargon des voleurs ne serait autre que «mal» (m-oche). Dans son

_Étude sur l’argot français_, Marcel Schwob part du principe que

les termes de jargon sont des mots déformés du langage ordinaire,

et non des métaphores, comme on croyait jusqu’ici. Pour donner un

exemple, selon lui il ne faut point considérer le mot argotique

«tronche» (tête) comme un dérivé de «trancher» ou de «trunca»,

comme l’a fait Victor Hugo--qui y voyait une désignation de la

tête coupée,--mais simplement une déformation de «trogne».

Marcel Schwob parlait avec une telle conviction que si même on avait eu

peine à suivre ses arguments on aurait ressenti le choc qui mettait en

mouvement ces phénomènes, ordinairement si tranquilles, du langage.

--«Vous me direz peut-être,» continua-t-il, que vous n’avez jamais

rien remarqué de pareil et vous m’affirmerez que ces mots déformés

appartiennent à la société bien distincte et heureusement bien

délimitée de messieurs les voleurs et les assassins, de sorte que

même s’ils rappellent de loin un mot qu’on emploie ailleurs, il n’y

a pourtant aucun rapport entre ce qui se trouve sur les hauteurs de

la civilisation et ce qui grouille dans ses bas-fonds. Vous vous

trompez...»

Il y eut un moment de silence; évidemment, Marcel Schwob passait la

revue des arguments qu’il pouvait apporter à l’appui de sa thèse; il

fit rapidement un choix et me dit:

--«Vous vous trompez et je vais vous dire pourquoi. Vous pensez

probablement que ce mouvement de déformation du langage, pour l’appeler

ainsi, part exclusivement du monde des gueux et vous oubliez que les

classes supérieures de la société, le cercle du sport, celui des

artistes et des dilettantes du _high life_ y sont aussi pour leur bonne

part. Des deux côtés on attaque le mot établi et reconnu; dans la rue,

frondeuse et anarchiste, qui crée les termes nouveaux, et dans les

réunions des gens du monde, qui aiment à recueillir les nouveautés qui

courent la rue,--parce qu’il y a plus de causes de liaison entre la rue

et le _high life_ qu’on ne le croit d’ordinaire,--pour ne pas parler

des artistes en qui il y a toujours du gamin, et je le dis à leur

honneur.

«Je ne voudrais pas prétendre que cette attaque réussisse

habituellement, en apparence du moins. Mais je ne regarde pas

l’extérieur des choses et je ne m’occupe nullement du résultat

apparent. Ce qui m’intéresse, c’est la connaissance de l’action des

forces qui agissent à un moment donné sur cet état social que nous

appelons le langage; je cherche à saisir, sous la surface tranquille,

l’œuvre des puissances destructrices, qui minent l’édifice pour en

construire un autre, fatalement. Qu’une catastrophe survienne,--une

révolution ou une migration générale des peuples, qui abolirait pour un

temps l’autorité de la tradition écrite,--et vous verrez bientôt quels

sont les mots qui vivent en réalité et quels sont ceux qui ne mènent

qu’une existence de fantômes. La chute de l’empire romain nous a montré

ce qui pourrait arriver de nouveau. Vous n’ignorez pas qu’un des mots

les plus nobles de notre langue, «la tête,» est sorti de la rue. Dans

les temps troublés, où notre civilisation est née, «le chef,» _caput_,

n’a pu maintenir sa position contre l’attaque du «pot», _testa_; un

beau jour il s’est trouvé remplacé par son rival ignoble[7]. C’est que,

voyez-vous, il était mort, longtemps déjà avant que personne ne le sût.

[7] Pour des formations analogues à _testa_, pot, avec le sens de

«tête», voir: Marcel Schwob et G. Guieysse, _Étude sur l’argot

français_, p. 22.

«Il vous sera difficile peut-être de vous placer au point de vue d’où

je contemple cette bataille des mots qui se heurtent, se blessent,

se poussent dans l’obscurité,» dit Marcel Schwob qui de son côté,

probablement, ne trouvait point son argumentation tout à fait probante.

Du moins il s’empressa d’ajouter:

--«Ce qui me prouve que je suis sur la bonne voie, c’est que dans

l’histoire des institutions sociales je rencontre la même succession

de faits que dans celle des mots. Prenons la chevalerie, par exemple:

née de la simple nécessité de défendre le sol contre les invasions

hostiles, elle se développe en système d’obligations morales pour

devenir dans sa métamorphose suprême le résumé de tout ce qui dans la

nature humaine paraît noble et l’est. A ce moment précis elle entre

dans sa période de décadence; la chevalerie devient une caricature et

les chevaliers sont des aventuriers ou pis encore. Sans doute, pendant

ce temps de déchéance réelle, le nom reste en honneur; mais la vie qui

l’avait animée est ailleurs; l’esprit d’aventures militaires, l’esprit

de découvertes à l’avant-garde de l’humanité, est allé se réfugier

dans des classes sociales différentes: il va se développer, se dégager

de ses nouvelles origines équivoques et obscures, et se bâtir des

institutions nouvelles.

«La perspective de l’histoire nous permet facilement de voir cette

marche ascendante et descendante des choses dans le passé. Cependant

pour moi l’intérêt n’est pas là. C’est l’état présent de la société

qui m’occupe, et j’y vois, comme dans les phénomènes du langage dont

je vous entretenais, un mouvement qui part d’en bas pour arriver en

haut, et qui retourne ensuite à son point de départ. Chaque trait

de la nature humaine parvenu à son apogée et figé dans quelque

institution sociale m’apparaît menacé par ce qu’il y a en bas

d’informe et de désorganisé; et en revanche cet état difforme semble

idéalisé à mes yeux par le développement qu’il contient en puissance.

Oui, l’immoralité pour moi est un précipité de la convention morale

supérieure et les mœurs de l’avenir sont en germe dans l’action

brutale des classes inférieures; je vois l’’individu se perdant

dans la masse et la masse se différenciant en individus, tout ordre

nécessairement détruit et se reconstruisant de ses ruines mêmes. Mais,

je le répète, à mon point de vue, tout ceci se passe simultanément,

et c’est non seulement dans la succession du temps que les événements

produisent leurs effets, mais aussi bien ils sont accompagnés en ligne

parallèle d’effets analogues, qui manifestent leur dégradation ou

leur exaltation, et représentent toutes les forces à l’œuvre dans la

société: de sorte que l’état social nous offre à tout moment l’image du

passé et de l’avenir, sur une échelle mouvante...

«J’ai peur que vous me preniez en flagrant délit de mysticisme. Je

n’y puis rien, je vois comme cela, d’instinct. Il n’y a pas pour moi

de ligne qui sépare ce qui est en bas de ce qui est en haut. Comment

appeler ce sentiment? Faut-il lui donner le beau nom de la pitié?

N’est-ce que la curiosité intellectuelle qui me mène à sonder les

profondeurs du monde moral? Non, à vous dire vrai, ni ceci ni cela. Je

vous l’avoue franchement, le mal a un attrait pour moi; la perversité

me charme.»

Nous passions par l’Avenue de l’Opéra, pour gagner la rive gauche.

Certes, la grande rue fastueuse a dû entendre de singulières causeries;

mais je doute qu’elle ait été souvent le théâtre d’une confession à la

fois si simple et si profonde que celle de mon compagnon.

En elle-même, elle ne m’étonnait guère. Tout homme doué d’un esprit

poétique doit avoir ressenti l’attrait des choses basses. Quiconque

se croit capable de créer soit une religion, soit un état, soit une

représentation de la vie, s’adresse aux humbles et aux misérables,

parce que là il peut donner la preuve de la force qui est en lui. Ce

qui est organisé complètement ne fait point appel à sa sympathie; les

organisations parfaites ont atteint leur pleine croissance selon leur

loi propre et l’avenir ne leur appartient plus.

C’est vers les pauvres et les maudits du sort que le poète se sent

attiré, puisque voilà pour lui la matière humaine qu’il peut animer de

son souffle.

Et qu’on ne prétende point que de telles idées ne puissent naître

qu’au contact du mouvement désordonné d’une capitale où la misère et

la grandeur se coudoient. Pour arriver à ce sentiment, il ne faut que

ceci: être poète. Balzac l’a eue, enfant, au collège de Vendôme, cette

vision mystique de la société, et il y a subi l’attirance inquiétante

du mal. Browning nous a raconté, dans un de ses poèmes grotesques,

que le _cant_ anglais lui a pardonnés parce qu’il n’y a rien compris,

comment il a reçu la révélation du mystère humain dans un petit village

de la côte bretonne; et il y a dans un coin de la naïve Souabe un poète

ignoré qui a chanté le charme de la perversité sur un mode lyrique

d’une grâce, d’une chasteté et d’une mélancolie infinies[8].

[8] Christian Wagner von Warmbronn, _Maerchenerzaehler, Brahmine

und Seher_. Stuttgart, 1885.

Mais cette conception poétique devient bien autrement importante quand

elle acquiert, comme chez Marcel Schwob, l’autorité d’un principe

scientifique, qui contient en germe un système vrai de la société

humaine. Et c’est l’étude exacte d’une des manifestations les plus

délicates de l’existence, du langage, qui donnera cette signification

précise à la théorie mystique de l’harmonie sociale. Ici, il n’est

plus question d’une belle inspiration du moment, mais d’une véritable

découverte.

Ne vous semble-t-il pas parfois que l’humanité, après combien de

tâtonnements! est parvenue enfin à déchiffrer quelques mots nouveaux du

livre de son âme,--et ces mots la troublaient auparavant parce qu’elle

ne savait pas en distinguer le sens? Et n’est-il pas possible que nous

assistions bientôt à quelque conquête définitive sur le domaine de

l’inconscient, qui enferme l’espace si restreint de la terre connue

de notre esprit? Et ce pressentiment de l’avenir d’une idée nouvelle

donna pour moi une importance exceptionnelle à l’heure où je reçus la

confession intellectuelle de mon compagnon de route.

Nous longions le Louvre pour aller au boulevard Saint-Michel.

Marcel Schwob poursuivit le cours de ses explications; mais ce qui

avait commencé par être une théorie générale, insensiblement finissait

en une confidence tout intime et toute personnelle. Il me raconta

combien dès son enfance sa nature inquiète et vagabonde l’avait fait

souffrir jusqu’au moment où, ne sachant plus sa route, il avait trouvé

un guide sûr qui avait dompté son humeur fantasque, en lui faisant

apprécier le haut intérêt de l’étude scientifique exacte. Ses leçons

lui avaient indiqué une immense carrière libre, où sa curiosité pouvait

s’assouvir.

--«C’est l’homme dont je vous ai fait faire la connaissance,» me

dit Marcel Schwob; «et si vous l’estimez déjà profondément pour son

intelligence ouverte et enjouée, quel ne serait pas votre sentiment

pour lui, si vous aviez éprouvé comme moi les effets de sa bonté

lucide, qui part du cœur, à laquelle je dois l’indépendance de mon

esprit et ma fierté légitime.

«Ma fierté! ne riez pas de cette expression; c’est encore le seul

sentiment qui puisse nous faire supporter les cahots de la vie. Mon

pauvre ami Guieysse! vous ne l’avez point connu..., vous ne pouvez

savoir quel noble représentant de l’humanité la société a perdu en lui.

Au moment même où il allait entrer dans la carrière qui offrait le plus

d’avenir à son talent exceptionnel pour les recherches linguistiques,

il n’a plus eu la force de résister à la pression de la vie, et il est

mort avant la gloire.

«Quelle triste idée que de ne pouvoir honorer que la mémoire de l’ami,

dont c’était ma plus haute ambition de devenir le collaborateur dans le

champ de découvertes infinies qui s’ouvrait devant lui.

Mais peut-être que l’esprit ne mûrit que par le chagrin, et que

l’imagination aussi a besoin de l’excitation de la douleur pour se

déployer. Car j’y tiens, à mon imagination, et je ne changerais contre

rien au monde ce qui me reste de mon humeur fantasque. Combien de

ressources une ville comme Paris offre à ceux qui veulent exercer

la mobilité de leur esprit en cherchant l’unité sous toutes les

manifestations diverses de l’existence! Verlaine! Oui, Verlaine, ce nom

me revient toujours à la bouche, parce que l’homme est toujours devant

moi. Sa figure est un des grands problèmes de ma vie, ou plutôt non,

c’est un des grands faits de mon existence spirituelle de ce moment.

Vous qui êtes imbu des souvenirs classiques de l’école, vous serez

peut-être étonné;--mais sous quelle image pensez-vous que je le voie?

Pour moi, non seulement il a le masque de Socrate; mais c’est Socrate

lui-même.

«Ah! ne vous récriez pas! Bien des choses qui vous rebutent peut-être

chez Verlaine ne nous choquent pas, nous, habitués que nous sommes à

toutes les excentricités! Et puis je ne parle pas du Socrate vulgaire,

de cette espèce de professeur bonhomme et bonasse, fort en rhétorique

et en philosophie, que l’on nous prône dans les manuels. Non, Verlaine

me fait comprendre le vrai Socrate, celui que les Athéniens devaient

condamner, mais dont Platon pouvait concevoir l’image idéale; l’homme

que sa femme ne pouvait souffrir, mais que recherchait le raffiné

Alcibiade, le vrai Socrate en déshabillé, celui que raillaient les

gamins d’Athènes et leurs confrères les poètes comiques, quand il

restait debout pendant plusieurs heures en extase intellectuelle sur

la place publique, mais dont l’extase a été la pâture d’esprit des

générations suivantes jusqu’à nous, jusqu’après nous, et pour longtemps

encore. Ainsi, pour moi, un seul mot de Verlaine, un de ces mots

profondément naïfs dont il possède le secret, m’éclaire les abîmes du

cœur humain et de la foi, ce qui est la même chose.

«Ceci n’est pas une métaphore, car cet abîme attire comme l’autre

et, tout en vous tentant, cherche à vous anéantir en vous soufflant

l’orgueil de la destruction. Ah! quelle chose misérable et impuissante

que l’homme! Vous rappelez-vous que Jules Renard un jour nous avouait

sa prédilection pour _le Cadet_ de Richepin? Cette disposition

d’esprit, volontaire jusqu’à la férocité, se retrouve chez nous tous.

Voilà pourquoi j’ai pensé quelquefois que la parabole de l’Enfant

prodigue se prêterait peut-être aussi bien à symboliser la pensée

intime de notre temps que celle du XVe siècle avant la renaissance de

l’esprit humain. L’Enfant prodigue! lui aussi un cadet, n’est-ce pas?

_Le plus jeune des deux!_»

Nous avions passé la rivière. L’eau n’était qu’une tache sombre;

une ligne vague dessinait les faîtes des maisons du quai contre

l’obscurité du ciel; l’église Notre-Dame était une masse informe,

montant confusément dans le gouffre noir de la nuit. Sur le boulevard

Saint-Michel, on voyait encore les lumières éparses des cafés qu’on

allait fermer et sur le trottoir se formaient de petits groupes de gens

qui se disaient bonsoir pour rentrer chez eux.

--«Mais non!» dit Marcel Schwob, après une pause de quelques secondes,

qu’il donna à la réflexion. «Le fils prodigue sur sa route pénible

voyait devant lui la maison paternelle, et nous, agités par des désirs

aveugles, nous marchons vers l’inconnu. C’est un autre symbole qui

nous convient: la figure d’Ahasvérus, du Juif-Errant, du voyageur sans

trêve, qui a rencontré l’Idéal sur son chemin, mais qui lui a tourné

le dos, parce qu’il ne le reconnaissait point dans la forme où il se

présentait à lui; et il s’est mis à marcher, furieux contre lui-même,

poussé par la folie de l’espérance vaine et il marche toujours.»

Et excité par la perspective sous laquelle les œuvres d’art se

montraient à lui il poursuivit: «Voyez combien la comparaison est

juste. Tout poème,--et je prends le mot dans son acception la plus

étendue,--qui contient une parcelle de vraie vie a pour refrain ce:

«Marche! marche!» comme si c’était sa qualification nécessairement

sous-entendue et sans laquelle il perd tout sens réel. Vous

rappelez-vous les _Terres vierges_ de Tourguénieff avec leur conclusion

d’une émotion poignante: le héros et l’héroïne se donnant la main

pour aller parmi le peuple, c’est-à-dire vers l’inconnu! Et la _Nora_

d’Ibsen! On s’est demandé souvent pourquoi cette petite poupée quitte

sa maison chaude et son mari qui, après tout, n’est pas absolument

insupportable, pour partir dans la nuit vers un avenir incertain. C’est

que pour elle aussi a retenti la parole mystérieuse: Marche! et elle

s’en va au loin, laissant derrière elle sa maison, ses enfants, tout

ce qu’elle ne reconnaît plus comme l’idéal de l’existence,--en route

vers l’inconnu! Je ne parle pas des poésies de Verlaine, qui mettent à

nu cette palpitation perpétuelle du cœur s’épuisant en rêves étranges;

mais ce qui est tout près de nous, l’œuvre de Barrès, elle aussi, ne

trahit-elle pas cet état d’agitation incessant de l’âme, inassouvie

à jamais? Oui, le marcheur éternel erre dans ces pages de son pas

inquiet. Et le livre aujourd’hui qui touche nos cœurs ne commence en

vérité que là où son récit finit,--pour être continué par nous, en

nous.»

Ici j’interrompis mon compagnon en lui montrant un homme qui marchait

péniblement à quelque distance. Il traînait la jambe gauche et

s’appuyait faiblement sur le bâton que tenait sa main tremblante.

La lumière d’une des rares lanternes éclaira un instant sa forme

douloureuse et grise: il hésita et retourna la tête, comme incertain de

la route qu’il allait prendre.

--«Verlaine!» dit Marcel Schwob. «Est-ce que le François Ier serait

déjà fermé? Nous allons le rejoindre, n’est-ce pas?»

Je retins mon ami par le bras.

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 44 / 50 题