TRISTESSE

Cette nuit, après avoir pris congé de Verlaine, j’ai eu des idées

noires. Je me suis promené sur les quais de la Seine; le ciel était

sombre, la rafale me cinglait le visage; de temps en temps on ne voyait

rien devant soi, mais c’était là le moindre de mes soucis. J’étais

poursuivi par le titre que Henri Heine a donné à un de ses livres: _les

Dieux en exil_, un nom étrange, hautement significatif.

Nous savons tous que les dieux, lors de la ruine du paganisme, se

réfugièrent sous terre pour y habiter avec les gnomes et les démons.

On dit aussi que dans cette société ils prirent quelques traits de

caractère à leurs nouveaux camarades.

Figurez-vous qu’Apollon, le dieu de la lumière et de la poésie,--car

lui aussi a dû subir cette humiliation,--revoit par une grâce spéciale,

après des siècles d’absence, la splendeur du ciel olympien. Est-ce que

le dieu, boiteux depuis sa chute, montera, comme avant, sur le char du

soleil? Est-ce qu’il prendra les rênes avec la fierté vigoureuse des

jeunes années? Fera-t-il chanter les cordes de sa lyre comme jadis, ou

hésitera-t-il à éveiller des sons qu’il a désappris peut-être? Est-ce

que parfois même il n’éprouvera pas le désir de retourner vers les

marais qui croupissent sous terre, ce pauvre dieu flétri et défait,

qui se sent un peu confus devant le rayonnement insolent de l’éther

immaculé...?

Ah! je ne cherche pas à m’abuser sur mon émotion, en imaginant des

figures de rhétorique: je suis triste; je ne puis pas ne pas penser

à cette parole si humble qui m’a serré le cœur: «Je suis pauvre,

voyez-vous!» Et il y a encore autre chose qui m’oppresse sans que je

puisse donner un nom précis à ma peine. Pauvreté est vertu, mais non

pour celui qui n’aurait pas dû l’être, et qui ne sait pas être pauvre.

Alors, tout comme la servitude, d’après les anciens, elle ôte la

moitié de l’âme, et laisse l’autre moitié en butte aux moqueries des

indifférents. L’existence d’un grand poète,--non d’un poète, car il

n’y a pas de degrés--ne devrait pas être ouverte aux regards de tout

le monde; il y a je ne sais quoi de sacré en elle, le principe même de

l’individualité humaine, qui est chose ineffable.

Et voilà que je me surprends à chercher sous toutes les paroles qui

sont sorties de sa bouche un sens strictement personnel. Je me demande:

pourquoi cette querelle cherchée à Shakespeare? Est-ce qu’il sent

l’affinité de leurs deux natures et se méprise-t-il en lui? Pourquoi

cette prédilection pour _Othello_? Parce qu’il est jaloux, jaloux

comme un enfant, qui veut à toute force qu’on lui fasse raison et que

cette scène de jalousie l’attire? Jusqu’à sa mise négligée avec cette

petite recherche d’une couleur voyante, excite ma curiosité. Je cherche

à la mettre en rapport avec le mot: «Il faut garder ses derrières.»

Est-ce que cette mise n’est pas une sorte de livrée, qui le protège en

le rendant connu de tous, une sauvegarde, qui lui assure sa liberté

d’aller et de venir, dans des endroits qui ne sont pas sans périls pour

les autres?

Ces questions et leurs solutions indiquent d’elles-mêmes le sentiment

pénible qu’excite en moi tout ce qui se rattache à l’existence du poète.

Tout homme isolé,--et un véritable artiste ne marche jamais en

bande,--a besoin de protection et instinctivement il se crée un

organe de défense personnelle. L’un s’enveloppe de mystères, l’autre

d’orgueil, un troisième d’insolence. Leur excentricité est l’arme par

laquelle ils tiennent la foule à distance. Le rugissement du lion,--«le

lion marche seul dans le désert,»--me semble une sorte de blague par

laquelle il soutient le renom de son indépendance.

Verlaine, lui, n’a d’autre arme défensive que sa pauvreté, sa misère,

sa blessure profonde.

Il est là, devant l’entrée de la cathédrale de l’humanité, sur une des

marches de l’escalier, et il excite la pitié curieuse des passants par

la bénédiction qu’il prononce en montrant sa hideuse plaie saignante.

Je ne puis pas passer comme les autres devant lui; pas maintenant. Il

m’est impossible de m’arracher à ce spectacle. Il me gâte le monde, il

me gâte l’humanité, il me gâte l’art. Cette blessure terrible, je la

vois dans mon propre cœur, je la sens chez les autres. Mais pourquoi le

poète a-t-il pris plaisir à déchirer jusqu’au cœur de l’art?

* * * * *

Est-il une puissance aux cieux ou sur terre qui puisse renouer la trame

brisée, réparer les ruines, cicatriser la déchirure?

La Compassion?

Une voix très douce et lointaine, timide un peu, mais fière aussi un

peu, répond: la Résignation.

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 29 / 50 题