A cette heure où le ciel qui va mourir se teinte
D’or léger, le vieux parc aux sièges vermoulus,
N’a d’émoi, dans le flux dolent et le reflux
Des choses, que le bruit d’une heure, au loin, qui tinte.
Au bord du lac exsangue, en des fleurs d’hyacinthe,
Un Temple grec, où l’amour de plâtre n’est plus,
S’attriste, lui dont la pure gloire est éteinte,
Que les temps aient été si vite révolus.
Tout près, sous un massif bas qui se décolore,
Un faune enfant tout délabré s’accoude encore,
Baissant la lèvre où fut sa flûte de roseaux.
Et voyant que le jour tout à fait le délaisse,
Le Temple, avec sa froide image dans les eaux,
S’enfonce plus profondément dans sa tristesse.
L’image du passé se lève à l’horizon douloureux du soir et remplit
l’âme d’un désir morbide pour des jouissances en allées. Un parfum
troublant se dégage de toutes les choses mourantes dans la nuit et
pousse l’âme à chercher des voluptés hors de sa portée et qui jamais ne
pourront la rassasier. Les cornes du faune se dressent, elles percent
avec un âpre plaisir la couche légère de convention sociale, qui cache
le courant formidable de l’animalité bruissant dans les veines de
l’humanité. L’_odor di femina_ l’étourdit, le met hors de lui,--l’odeur
de la femme et de cette chose mystérieuse qui du sexe mâle n’a que
l’apparence.
Tout à coup, comme un accompagnement agaçant à cette _furia_ de désirs
qui cherchent à se surpasser l’un l’autre, la vie ordinaire se fait
entendre dans sa plus désolante banalité:
Comme c’est aujourd’hui le quatorze juillet,
Et que l’on dansera pour sûr devant l’église,
La fille de Monsieur Ballandard, Héloïse,
A mis sa belle robe en velours violet,
Son vis-à-vis sera Monsieur Paul, s’il vous plaît,
Le fils du quincaillier...
Pour de la prostitution, en voilà bien aussi, aux yeux de qui veut
tenir compte du don de noblesse nerveuse que comprend ce seul mot:
l’humanité.
Le pauvre faune! Balancé entre des appétences opposées, entraîné, las,
toujours inapaisé, le vide au cœur, dans sa fureur il se brise les
cornes,--et puis,--il ne lui reste plus qu’à souhaiter le retour au
milieu de la solitude des choses évanouies, quoique cet isolement lui
soit devenu plus amer que la mort...
Mon pauvre cœur n’est plus vivant que pour souffrir.
Les soirs exquis n’ont plus d’oreillers pour mes rêves.
La belle fleur que j’ai cueillie était trop brève,
O quand,--simplement comme un qui s’endort,--mourir!
Ainsi les divers états d’âme,--de l’_anima sensitiva_,--de la jeunesse
parisienne passent devant notre esprit, comme des tableaux de paysages,
très purs de lignes, et frappants par leur ton et leur exécution: ils
nous font connaître une contrée étrangère. Nous parcourons cet album
d’artiste, en méditant sur ce qu’il nous laisse voir, jusqu’à ce
que nous entendions de loin quelqu’un venir à nous. Ah! depuis bien
longtemps j’ai attendu le son de ces pas, qui se rapprochent enfin.
Il vient, LE POÈTE, Paul Verlaine, et nous fermons le livre que nous
étions occupés à feuilleter, _les Cornes du Faune_.