PRÉFACE

Il faut bien qu’il soit dans la petite ville d’Hilversum, où l’on tisse

la laine et le coton, un de ces poëles de Hollande, dans lesquels le

sage, comme au temps de Descartes, s’enferme pour méditer. Car M.

Byvanck qui vit là, sous un ciel humide et doux, est un savant pensif,

que la pratique des livres n’a point détourné de l’étude des hommes et

qui, tout philologue qu’il est, s’intéresse au mouvement des idées. Il

promène sa pensée bien au delà des prairies, des canaux et des moulins

qui l’entourent; et son esprit, dans ses veilles, va par les pays et

remonte les âges. M. Byvanck a publié sur François Villon des études

critiques dont nos villonistes font grand cas et qui témoignent d’une

profonde connaissance de notre vieille langue et de notre vieille

littérature. On trouve à la première page d’une de ces études le nom

de Jean Richepin rapproché de celui de François Villon, et cette

association n’a rien d’affecté chez M. Byvanck, qui connaît aussi bien

les poètes français de notre temps que ceux qui vivaient sous les rois

Charles VII et Louis XI.

En un bel ouvrage qui s’appelle _la Poésie et la vie au XIXe siècle_,

M. Byvanck a étudié l’action de la société et des mœurs sur la

littérature européenne, dans une période de temps qui embrasse la vie

et l’œuvre de Henri Heine, de Carlyle, du cardinal Newman, de Balzac,

de Baudelaire, de Hebbel et Clough, d’Emerson, de Walt Whitman et de

Henrik Ibsen.

Il achève en ce moment un livre sur le mouvement social et religieux

de la Hollande au commencement de ce siècle; il prépare une édition

critique de deux pièces de Shakespeare, _Hamlet_ et _Juliette et

Roméo_; et il met la main à des études sur la poésie française au

XVe siècle et sur le jargon chez les peuples romans. Un tel esprit,

contemporain de tous les siècles, concitoyen de tous les poètes et de

tous les savants, n’est étranger dans aucun pays de gloire. Et il ne

faut point être surpris que M. Byvanck, durant quelques mois passés à

Paris, soit entré si avant dans l’intimité des choses et dans le secret

des âmes.

Je dirai, si l’on en veut croire un Parisien qui aime Paris comme un

Italien du moyen âge ou du bienheureux quinzième siècle aimait sa

ville, je dirai que M. Byvanck, doué de ce sens héréditaire du vrai qui

anime tout l’art hollandais, découvre et dépeint avec l’exactitude d’un

Téniers les coins littéraires de la capitale, cafés, brasseries, et

la maisonnette rustique du chansonnier et le grenier du savant poète,

où les in-folios montent sur les chaises semblables à ces monstres,

témoins des antiques aventures de la terre, «qui devraient fuir la

lumière du jour». Vous pensez bien qu’un Téniers philologue est peu

curieux d’étudier les belles-lettres dans les salons et l’éloquence

à l’Académie. Le commentateur du _Grant testament_ se plaît mieux

sur le boulevard Saint-Michel, dans le café où il rencontrera un

nouveau Villon. M. Byvanck a passé une bonne soirée au _Chat-Noir_,

en écoutant Alphonse Allais, Georges Courteline et Maurice Donnay,

qui y répandaient leur esprit subtil et leur divine fantaisie. Ils y

tiennent école de sagesse, nous enseignant, avec une grâce renouvelée

d’Aristophane, à mépriser la fausse vertu et le faux génie des heureux

de ce monde et à sourire des sots, des méchants, des hypocrites. Ce

cabaret est une grande et belle école de morale. Les poètes charmants

du _Chat-Noir_ professent l’ironie et la pitié, qui de toutes les

vertus humaines sont, à y bien regarder, les seules innocentes et

les seules exquises. Ils ne respectent point les ministres et les

sénateurs; mais ils respectent les pauvres, et ils sont socialistes

sans violence et sans haine. M. Byvanck a trop d’esprit pour ne pas

se plaire au _Chat-Noir_. Le _Mirliton_, plus rude et plus âpre,

l’a charmé. Le _Mirliton_ est ce café du boulevard Rochechouart où

l’on entend Aristide Bruant, le chansonnier qui le premier exprima

le pathétique de la crapule. Ce chantre terrible des filles, des

souteneurs et des voleurs a émerveillé le philologue d’Hilversum, comme

il a depuis étonné M. Oscar Wilde, qui fait profession de ne s’étonner

de rien.

C’est aussi qu’Aristide Bruant a su donner à sa poésie et à sa personne

un caractère soutenu, une physionomie originale et se composer tout

entier corps et âme, en grand style canaille, avec une perfection

qu’atteignirent seuls avant lui quelques cyniques grecs et, mieux que

tout autre, ce Diogène qui fut, vivant, la plus amusante des œuvres

d’art.

Pendant son séjour à Paris, M. Byvanck semble avoir eu constamment

cette bonne fortune qui favorise les compères de revues et les fait se

trouver à propos aux spectacles les plus intéressants. A peine le docte

Hollandais a-t-il fait quelques pas sur le boulevard des Italiens,

qu’il y rencontre Catulle Mendès. Et le poète aussitôt se répand en

propos ingénieux, et, comme Alcibiade avec les joueuses de flûtes,

anime le banquet des lettres par des discours subtils et savants

sur les lois du rythme et sur les troubles de la chair! M. Byvanck

s’assied-il à la table d’un café, Paul Verlaine y prend place auprès

de lui, si las, si mystérieux et l’œil plein de telles lueurs, qu’il

semble revenir de contrées où nul autre n’est allé.

Et si, vers minuit, remontant le boulevard Saint-Michel et laissant

derrière lui le palais ruiné du pieux empereur Julien, il s’achemine

vers un café très nocturne, il ne manquera pas d’y rencontrer Jean

Moréas, tranquille et superbe, et de recueillir les paroles lapidaires

du poète pindarique. Manifeste éloquent, auquel il convient d’ajouter

les illustrations ardentes de Charles Maurras, si l’on veut connaître

toute l’esthétique de la jeune école romane. Et toujours le hasard

ou quelque bon génie favorise M. Byvanck: dîne-t-il chez des amis:

Maurice Barrès est l’un des convives, Maurice Barrès, le plus fin, le

plus rare, le plus exquis des causeurs et le plus habile à manier la

douce ironie. C’est aussi une heureuse inspiration qui conduisit notre

Hollandais chez M. Marcel Schwob, qui fait de si beaux contes, qui

sait si bien la vieille langue française et qui a tant d’humour et de

philosophie.

M. Byvanck a recueilli avec soin les propos de M. Marcel Schwob, et

il a su les mettre sur le papier dans leur force et leur chaleur,

avec tout leur mouvement. On trouve dans le livre du _Hollandais à

Paris_ d’autres conversations bien intéressantes, entre autres celle

de Jules Renard, le plus sincère des naturalistes, sur Flaubert et sur

le style. M. Jules Renard ne veut pas que la phrase chante et il en

donne pour raison qu’il faut être naturel. Il oublie de prouver qu’il

est plus naturel de parler que de chanter, ce qui ne pourrait s’établir

par l’exemple des oiseaux et des poètes lyriques. Notons aussi une

consultation de Jean Richepin sur J.-K. Huysmans et sur J.-H. Rosny, et

un intermède de M. Léon Cahun sur les janissaires et sur les soldats

mongols du XIIIe siècle. Ce divertissement interrompt tout à coup,

avec des chocs et des éclairs d’armes blanches, le cours paisible du

drame littéraire. C’est le ballet des sabres.

Quant au théâtre, M. Byvanck, à qui suffit la comédie humaine, ne

va guère entendre des drames. Mais, pour une fois qu’il est allé à

l’Odéon, il y a vu _Amoureuse_ de M. de Porto-Riche, et certes on peut

dire que cette fois encore il ne tomba pas mal. M. de Porto-Riche a

l’accent profond et vrai; il porte au théâtre une sincérité inconnue.

Il est sensuel et triste; il est tendre et désabusé, il est violent et

délicat, et il donne à ses personnages une âme vivante et des paroles

qui vont au cœur et le déchirent. Je veux, comme M. Byvanck, aller au

théâtre les jours de Porto-Riche.

Il est intéressant aussi de faire avec lui une visite aux ateliers

du peintre Carrière, du peintre Claude Monet, du sculpteur Rodin, et

là, parmi les toiles impressionnistes et les maquettes mouvementées,

de disputer des lois de l’art et de l’idéal nouveau. Querelles

amusantes et vaines, qui ne cesseront jamais! Frivolités sublimes!

Nous n’en savons pas plus long aujourd’hui sur les lois de l’art que

les troglodytes de la Vezère qui dessinaient à la pointe du silex le

mammouth et le renne sur l’os et l’ivoire.

En rapportant tous ces propos de lettres et d’art, M. Byvanck y a mis

son âme, une âme douce et bienveillante, pieuse et morale, candide et

savante, d’un invincible optimisme.

Anatole FRANCE.

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 6 / 50 题