Nous avons pu nous rendre compte par l'ensemble des chapitres
précédents, combien l'effort d'adaptation des services radiologiques
aux besoins de la guerre a été considérable. Il est réconfortant de
constater que cet effort n'a pas été vain. Ses résultats se traduisent
par la conservation de la vie ou de la capacité de travail à un très
grand nombre de blessés et, de plus, par une éducation générale qui
a permis d'assigner à la radiologie, en tant que moyen de diagnostic
médical, une place conforme aux services qu'elle est susceptible de
rendre, non seulement en temps de guerre mais aussi en temps de paix.
On peut estimer qu'au cours de la guerre, les services radiologiques,
si précaires au début de celle-ci, ont pris une extension considérable.
Sans doute, l'organisation pouvait encore présenter des lacunes, et
comme toute œuvre humaine, elle était susceptible de perfectionnements
constants; mais le tableau général était en opposition bien frappante
avec la triste situation de la première année de guerre.
Au début, quelques installations radiologiques à peine,--personnel
composé d'un petit nombre de spécialistes dont les services n'ont même
pas été utilisés,--ignorance générale relativement à l'emploi de la
radiologie,--efforts isolés et souvent peu efficaces pour en répandre
la pratique; et, comme conséquence de cet état de choses, manque des
renseignements les plus indispensables pour soigner les blessés dont le
nombre avait dépassé toutes prévisions.
A cette époque, un blessé n'était _jamais_ examiné à l'aide de rayons
X dans les premiers jours qui avaient suivi la blessure; il était donc
_toujours_ opéré et transporté dans des conditions où le hasard jouait
un rôle prépondérant. Combien de blessés furent évacués avec une lésion
qui imposait le repos mais qui est restée ignorée; combien d'autres
périrent d'infections que l'on aurait pu éviter à l'aide d'une opération
faite à temps avec le concours de l'examen radiologique; combien furent
amputés pour des raisons analogues; combien furent opérés plusieurs
fois sans succès par défaut d'examen, et durent séjourner pendant de
nombreux mois dans les hôpitaux; combien contractèrent des infirmités
qui auraient pu être empêchées par des soins plus éclairés.
Toute personne qui a pu apprécier la rapidité presque merveilleuse avec
laquelle se reconstitue la santé chez des hommes jeunes, dès que la
cause qui entretient la lésion a disparu,--ne peut manquer d'éprouver
un regret profond, en pensant à toutes les vies sacrifiées en pure
perte et à toutes les capacités de travail définitivement compromises,
pour n'avoir pu à temps extraire des corps étrangers souillés ou
dangereusement situés, ou bien pour n'avoir pas eu de renseignements
suffisants sur les détails d'une fracture.
Cet état de choses lamentable a subi progressivement une modification
complète. Le Service de Santé aidé par l'initiative privée, put doter
ses formations sanitaires d'appareillages radiologiques. Les postes
fixes, les postes demi-fixes et les voitures se sont multipliés. Vers
la fin de la guerre, toute formation importante possédait non plus un
appareillage, mais un nombre d'appareils proportionné aux services
qui lui étaient demandés. C'est ainsi que lors de la bataille de la
Somme les grands hôpitaux d'évacuation construits spécialement en
vue de batailles dans cette région, utilisaient chacun plusieurs
appareils desservis par des équipes de médecins et de manipulateurs et
fonctionnant, en cas de besoin, d'une manière continue. Chaque poste
avait à sa disposition un matériel suffisant en ampoules, soupapes,
écrans, plaques et accessoires divers. Les hôpitaux ou ambulances isolés
dont quelques-uns ont subsisté jusque dans les derniers temps, pouvaient
toujours faire appel à un poste mobile s'ils ne disposaient pas d'une
installation propre. Alors qu'en effet, au début de la guerre, les rares
voitures radiologiques ne pouvaient suffire aux besoins et devaient
se contenter d'un hâtif examen d'un nombre considérable de blessés,
lors d'une de leurs apparitions dans telle région,--il est arrivé au
contraire, plus tard, que par suite de la généralisation de services
attachés aux hôpitaux, les postes mobiles se sont trouvés déchargés
de tout service intensif et ont pu reprendre leur véritable rôle de
postes de secours disponibles à tout instant. Ainsi, l'on s'acheminait
de plus en plus vers l'état des choses où chaque blessé pouvait être
admis à l'examen radiologique, d'abord, aussitôt après la blessure,
puis, dans la suite du traitement, chaque fois que l'examen était jugé
utile. En même temps, les bénéfices de l'examen étaient de plus en plus
étendus aux malades, plus particulièrement à ceux atteints d'affections
pulmonaires.
On conçoit qu'une telle organisation comportait au total un nombre
d'examens considérable. Voici quelques chiffres qui peuvent en donner
une idée:
Vers la fin de l'année 1918 il y avait en service, dans les hôpitaux
du territoire et aux armées, plus de 500 postes radiologiques fixes
et semi-fixes, tandis que le nombre des appareils mobiles sur les
voitures, sur les camions de stérilisation et sur ceux des ambulances
chirurgicales automobiles était d'environ 300, dont la plupart aux
armées.
Ces appareillages étaient desservis par environ 400 médecins
radiologistes, aidés et en partie suppléés par un personnel auxiliaire;
de ce dernier, furent utilisés environ 800 manipulateurs et 150
manipulatrices.
Citons, à titre d'exemple, que pendant l'année 1915 la 6e
armée possédait sur un front de 70 kilomètres, de Soissons à Montdidier,
3 voitures radiologiques (du Patronage National des Blessés). Cette
même armée disposait en 1917, lors de l'offensive du Chemin des Dames,
sur un front moitié moins étendu, de Soissons à Fismes, de plus de 50
postes radiologiques. L'une des voitures qui ont assuré le service de
cette armée de juin 1915 à janvier 1917, a effectué pendant cette époque
environ 10.000 examens sur un nombre de blessés d'environ 7.000.
On pouvait évaluer à 900.000 environ le nombre des blessés examinés aux
rayons X au cours des années 1917 et 1918, le nombre total des examens
pendant ces deux années montant à 1.100.000.
Ces chiffres témoignent éloquemment de l'activité des services
radiologiques pendant la guerre; ils prouvent que rien n'a été
négligé pour assurer aux blessés et aux malades les soins qui leur
étaient dus. On peut, en même temps, apprécier une fois de plus, les
qualités d'initiative et de persévérance qui ont rendu si efficace
l'effort général accompli pendant la guerre, et qui ont ainsi paré
aux conséquences funestes du manque initial de préparation et
d'organisation.