«Madame ma bonne sœur, je vous ai escript par diverses foys, depuis le
voyage que mon secretaire a fait en Écosse; mais n'ayant eu aucune
responce, craignant que toutes mes lettres ne vous ayent esté
présentées, je n'ay voulu faillir de m'en descharger près de vous, et
vous ramantevoir l'estat misérable de la mère et de l'enfant, vos plus
proches parens, affin qu'il vous plaise, selon vostre acoustumé bon
naturel, leur subvenir en une nécessité si urgente.»
«... Vous protestant, sur ma foy et conscience, que je désire autant
que vivre d'acquérir et mériter vostre bonne amytié par tous les
debvoirs que je pourray vous rendre comme vostre humble sœur puisnée,
qui en ceste volonté vous bayse les meins.»
Marie Stuart était profondément occupée de son fils; son fils
l'inquiétait sans cesse. Elle souhaitait de l'arracher au
protestantisme, à Élisabeth, et de le donner, selon le vent de la
politique, soit à la France, soit à l'Espagne, mais toujours au
catholicisme, afin de le reconquérir, et de faire de leurs deux causes
une seule cause, de leurs deux faiblesses une force. Elle s'était
attachée à ce dessein obstinément; et si les ministres anglais
s'avisaient de l'en soupçonner, elle le niait avec une imperturbable
assurance. Sa politique sur ce point était superstitieuse, et la pauvre
reine y mêlait des pratiques secrètes de dévotion. Après s'être adressée
à tous les princes, à tous les diplomates, à tous les partisans des
royautés papistes, à tous ses parents de Lorraine et de Guise, elle
invoqua la Vierge, et elle eut recours à une neuvaine.
Elle écrivit à M. de Glasgow, son ambassadeur en France:
De Sheffield, 18 mars 1580.
«Acquittez moi d'un vœu que j'ai autrefoys fait pour mon filz; c'est à
sçavoir d'envoyer sa pesanteur de cire vierge, lorsqu'il nacquit, à
Notre-Dame de Clery, et y faire faire une neufvaine. Outre laquelle je
désire que vous faciez chanter une messe en la dicte église, par
chascun jour, un an durant, et distribuer là, par chascun jour, treize
trezains à treize pauvres, les premiers qui se présenteront de jour à
aultre.»
Les passions cependant et les intérêts contraires suivaient leur cours.
Leicester, à l'exemple de la reine sa maîtresse, recevait les présents
de Marie, lui renvoyait des compliments, des hommages de galanterie, et
ne cessait de conseiller à Élisabeth de la faire mourir _à huis clos_.
Ses collègues appuyaient ce conseil barbare. Élisabeth ne le repoussait
pas, elle l'ajournait. Sa résolution était prise.
Elle préluda contre Marie à l'attentat suprême par mille attentats.
Elle, qui avait le culte de la royauté, sa haine envers la femme lui fit
oublier les égards que ses sujets mêmes devaient à une tête qui avait
porté deux couronnes, et qui avait légitimement droit à une troisième.
Les sévérités, les rudesses étaient recommandées aux gardiens de Marie.
Ceux qui tempéraient de quelques adoucissements ces ordres sauvages, des
grands seigneurs comme lord Scrope et lord Shrewsbury, étaient vivement
réprimandés de leur politesse. Leur commisération, leur respect étaient
des délits aux yeux d'Élisabeth, presque des trahisons. Il fallait être
le tourmenteur de la reine d'Écosse pour plaire à la reine d'Angleterre.
Malgré les tolérances qu'amène l'intimité, Marie eut beaucoup à souffrir
de la tyrannie imposée à ses geôliers grands et petits. Toute
complaisance pour elle était punie; toute méfiance, toute dureté, toute
aggravation contre elle étaient récompensées à Greenwich.
Les châteaux qu'elle habita successivement, surtout Tutbury, furent si
malsains, elle fut si exposée dans ces tristes séjours au froid, à la
fumée, au vent, à l'humidité, sans parler de l'ennui qui empoisonnerait
les plus charmantes résidences, qu'elle y contracta des infirmités
précoces. Les ordonnances des médecins, les soins de ses serviteurs, les
bains répétés de Buxton, furent impuissants à la guérir.
La parcimonie dans les dépenses de sa table et dans tout ce que payait
Élisabeth était honteuse. La pauvre Marie était détournée du dégoût que
lui inspirait cette avarice haineuse qui s'étendait à tout, par les
inquiétudes, les soucis de sa propre sûreté. Toujours en peur d'être
empoisonnée, ses maîtres d'hôtel, les Beatoun et Melvil, étaient des
amis qui veillaient plus à sa vie qu'à sa maison. Et ce n'étaient pas
des craintes chimériques. Plus d'une fois ce lâche crime, nous l'avons
dit, avait été conseillé par Leicester. Ce ne fut pas le désir qui
manqua à Élisabeth; ce fut l'audace. Elle redoutait les cours de
l'Europe. Elle espérait une occasion où elle pût à la fois désaltérer
son envie féroce et ne pas perdre sa réputation, ne pas compromettre son
honneur. Bien différente de sa rivale, elle était prudente jusque dans
l'assassinat, et elle songeait à préserver judaïquement son odieuse robe
virginale de toute tache de sang.
Les meubles de Marie, de celle dont les maisons s'étaient appelées le
Louvre et Holyrood, étaient aussi simples que les mets fournis à la
reine d'Écosse. L'âme et la main d'Élisabeth se montraient partout. De
loin, elle épouvantait la courtoisie des hôtes de Marie, et lord
Shrewsbury, tout grand maréchal d'Angleterre qu'il était, sentait et
laissait sentir qu'il était enveloppé des regards de sa souveraine. Le
seul luxe de Marie lui était personnel. Ses appartements ne brillaient
que des débris de ses fortunes. Ses robes et ses manteaux de velours et
de satin, ses basquines à l'espagnole, de taffetas ou de crêpe, semées
de jais; ses tapisseries héroïques, représentant, en six actes, la
Journée de Ravennes; ses tapisseries mythologiques, reproduisant
Méléagre et Hercule; ses tapis de Turquie, ses dais de toute couleur;
les dentelles et les franges d'or de son lit, ses voiles brodés, ses
camisoles de soie; sa bassinoire d'argent; les deux bassins d'argent où
elle se lavait; ses croix d'or, ses bracelets, ses chaînes de perles,
ses colliers d'ambre mêlés de rubis et de diamants; son miroir ovale
garni d'or et de pierreries, sa petite ourse et sa petite vache d'or
émaillé; ses écritoires, ses flacons et ses salières d'argent; sa lampe
de nuit en forme de sirène, chef-d'œuvre d'orfévrerie; ses luths
d'ivoire et d'ébène, ses horloges diverses, ses coupes et ses bougeoirs
de vermeil; ses petits arbres d'or, dans les branches desquels se
cachaient une femme et deux perroquets; les portraits d'elle, de son
père, de sa mère, de son fils, de Charles IX, de Henri III, de la reine
de Navarre, du cardinal de Lorraine, du duc François de Guise, son
glorieux et bien-aimé oncle, de son cousin Henri de Guise: toutes ces
choses venaient d'elle, de sa grandeur passée. Élisabeth n'y avait
ajouté que des ustensiles communs et des meubles vulgaires. Il fallut à
Marie Stuart une longue et pénible négociation pour obtenir un lit de
plumes qui était recommandé par les médecins. Triste et lamentable
contraste, où éclataient la majesté déchue de Marie et les vengeances
d'Élisabeth!
L'une des épreuves les plus cruelles de Marie Stuart, ce fut
l'espionnage organisé contre elle, la corruption s'insinuant jusqu'à son
oratoire, pénétrant jusqu'aux secrétaires de l'ambassade de France; et
par suite, ses chiffres vendus, ses lettres ouvertes, ses confidences
livrées, le trafic affreux de ses secrets, de sa correspondance, de sa
liberté, de son trône et de sa vie.
Quand on ne pouvait gagner ses serviteurs (presque tous furent fidèles),
on en réduisait le nombre, sans s'inquiéter de blesser soit les
habitudes, soit les nécessités, soit les affections de la captive, ces
humbles affections de l'intimité, si chères à Marie Stuart aux jours de
son infortune, alors qu'elle se serrait sur la pierre de l'âtre, plus
près du cœur de ses pénates français et écossais qui lui continuaient en
exil, en prison, sous les verrous anglais, une patrie domestique, une
religion du foyer.
Le goût de Marie Stuart était connu pour la promenade à pied et surtout
pour les courses à cheval. Il arriva souvent que l'on restreignit ou
même que l'on supprima tout exercice de la prisonnière, au grand
détriment de sa santé et de son plaisir. Elle qui était née pour
commander de si haut, elle était forcée alors de se soumettre, et elle
obéissait en frémissant.
On lui refusa plus d'une fois la douceur de recevoir les officiers et
les intendants de ses biens en France, qui avaient à lui rendre compte
de son douaire ou qui lui apportaient des nouvelles de sa famille. S'ils
étaient admis en sa présence, c'était devant des témoins qui écoutaient
les paroles et qui scrutaient jusqu'aux regards.
La reine d'Écosse avait toujours été catholique. Les adversités avaient
redoublé en elle le zèle religieux. Le catholicisme était pour elle un
intérêt, puisque, détrônée avec lui dans la Grande-Bretagne, avec lui
elle devait se relever de la poussière. Le catholicisme était surtout
pour elle un sentiment très-profond, très-ardent, dont le malheur et la
captivité entretenaient la flamme. Elle voulait et demandait un
chapelain qui lui dît la messe, qui la confessât, qui la consolât, et
qui fût le pontife de son culte, le prêtre de toute sa maison. Ce désir
si naturel, ce droit si juste, étaient toujours éludés, et l'on
opprimait la pauvre reine avec une dérision sauvage jusque dans le
sanctuaire de sa conscience.
On alla plus loin:
Marie Stuart s'était plainte à Élisabeth qu'on eût donné pour précepteur
à son fils celui qu'elle appelait «l'athée Buchanan,» et elle priait
vivement la reine d'Angleterre que l'on choisît un autre maître pour le
jeune prince. Que fit Élisabeth? Elle répondit indirectement que cela
concernait les Écossais, qu'elle ne pouvait se mêler de ce détail
intérieur; et en même temps elle eut soin de faire porter à Marie
Stuart, par Bateman, le pamphlet sanglant dans lequel le fanatique
docteur traitait Marie d'adultère, de prostituée, d'empoisonneuse.
Marie sentit le double coup de la main de Buchanan et de la main
d'Élisabeth. Elle but jusqu'à la lie cette insulte après toutes les
autres, et elle dut se résigner à ce que le diffamateur de la mère
répétât sans cesse à l'oreille de l'enfant ce qu'il avait proclamé sur
les toits à la face de l'Écosse, de l'Angleterre et du monde.
La mesure des persécutions était comblée depuis longtemps. Cependant,
Marie espérait encore. Elle était parvenue à nouer une correspondance
avec son fils, et des diplomates dévoués cherchaient laborieusement à
réunir, par un traité d'association, le droit réciproque du roi et de sa
mère à la couronne. Les seigneurs du parti de Morton, qui avaient si
énergiquement combattu Marie Stuart, et la reine d'Angleterre, qui
n'entendait pas lâcher sa proie, étaient naturellement les adversaires
d'un arrangement amphibie qui aurait rendu à leur ennemie la liberté et
une moitié du sceptre. Néanmoins, malgré tous les obstacles qu'elle
prévoyait, Marie se fiait à ses négociations avec l'étranger, et elle
pensait rétablir ses affaires, soit par l'influence du duc de Guise sur
les favoris de Jacques, soit par les secours de la France, de Rome et de
l'Espagne. Dans ces illusions, elle contenait ses murmures. Mais lorsque
triompha la faction anglaise, dont les chefs, les comtes de Marr et de
Glencairn, lord Lindsey, le tuteur de Glamis, lord Boyd, lord Ruthven,
depuis peu comte de Gowrie, s'emparèrent, le 22 août 1582, de la
personne de Jacques VI, et l'emmenèrent à Stirling, alors déçue dans
tous ses projets, renonçant à son hypocrisie épistolaire avec Élisabeth,
Marie Stuart éclata dans la plus éloquente lettre qu'elle ait jamais
écrite, et que nous serons heureux de rappeler ici.
Le roi d'Écosse avait été pris au piége dans le château de Ruthven. Il y
fut invité, et s'y arrêta à son retour de la forêt d'Atholl, où il
s'était livré à sa passion pour la chasse. Jacques descendit de cheval
avec une insouciante bonhomie dans la cour du château de Ruthven. Il y
fut reçu par le comte de Gowrie avec toutes les marques d'une
respectueuse reconnaissance. Le roi monta joyeusement l'escalier. Mais à
peine sous le vestibule, il s'aperçut qu'il était séparé de sa suite et
entouré de lords suspects. Il dissimula de son mieux, et le soir il
feignit d'organiser pour le lendemain une belle partie de chasse, à
l'aide de laquelle il comptait s'évader et gagner Holyrood. S'étant levé
de bon matin, il se rendit, afin de dérouter les soupçons, dans la
grande salle du château. Il y donna ses ordres pour la journée, puis il
voulut quitter l'appartement. Mais au moment où il allait sortir, il vit
entrer tous les seigneurs qu'il redoutait. Ils lui présentèrent une
pétition violente, où ils énuméraient les griefs de l'Écosse et les
leurs. Ils accusaient le gouvernement de Jacques d'être abandonné à
d'indignes favoris qui s'entendaient avec le roi d'Espagne, le pape, les
jésuites, et qui se jouaient du saint Évangile de Dieu, des priviléges
de la noblesse, des lois et des libertés du royaume. Jacques,
embarrassé, balbutia quelques promesses inintelligibles, et s'avança
vers la porte. Le tuteur de Glamis y était. Il se mit en travers, croisa
les bras sur sa poitrine, et barra audacieusement le chemin à son
maître. Jacques retourna se rasseoir, et son dépit fut si vif, qu'il
pleura. «Laissez-le pleurer, dit rudement Glamis en relevant sa
moustache; larmes d'enfant valent mieux que larmes d'hommes ayant de la
barbe.» Le roi se sentit plus que prisonnier, il se sentit insulté. Il
pardonna l'attentat, mais il ne pardonna pas l'offense.
Marie Stuart fut pénétrée d'indignation. Son fils devenait le captif du
parti anglais comme elle était elle-même la prisonnière d'Élisabeth. Cet
outrage lui renouvela ses propres outrages, partis des mêmes mains, des
mêmes bouches, et communiqua cette fois à son accent plus de franchise,
de profondeur et de sonorité.
«Madame, écrit-elle à Élisabeth, j'aurai recours au Christ, notre juge,
pour mon pauvre enfant et pour moi-même. Au nom du Sauveur donc et
devant lui, séant entre vous et moi, je vous dénonce cette dernière
conspiration comme une trahison contre la vie de mon fils.»
Puis, faisant un retour sur sa captivité, Marie énumère tous ses griefs,
toutes ses misères, toutes ses avanies. Elle demande des soulagements,
un prêtre pour la consoler, deux femmes de chambre de plus pour la
soigner. Elle implore la liberté, un lieu de repos hors de l'Angleterre.
Elle se calme à la fin, cesse de menacer et supplie. «Vous peut-ce être
jamais honneur ni bien, que mon enfant et moi soyons si longtemps
séparés et nous d'avec vous, nous qui vous touchons de si près en cœur
et en sang?
«Reprenés, ajoute-t-elle, ces anciennes arrhes (erres, errements) de
vostre bon naturel; obligez les vostres à vous mesmes; donnés moy ce
contentement avant que de mourir, que voyant toutes choses bien remises
entre nous, mon ame, délivrée de ce corps, ne soyt contrainte d'espandre
ses gémissements vers Dieu, pour le tort que vous aurez souffert nous
estre faict icy bas; ains, au contraire, en paix et concorde avec vous,
départant hors de ceste captivité s'achemine vers luy, que je prye vous
bien inspirer sur mes très justes et plus que raisonnables complainctes
et doléances.
«Vostre très désolée plus proche cousine et affectionnée sœur,
«MARIE, R.»
Cette lettre vint s'émousser sur le cœur inflexible d'Élisabeth. Les
persécutions ne cessèrent pas, et la reine d'Angleterre, après des
alternatives diverses, s'empara de loin de l'esprit de Jacques VI par
les seigneurs écossais, qu'elle pensionnait. Elle acheva de désespérer
ainsi Marie Stuart, qui craignit de plus en plus que son fils ne fût
perdu à toujours pour elle et pour le catholicisme.
Marie, cependant, feignait avec Élisabeth. Elle continuait de la flatter
des lèvres, lorsqu'une circonstance cruelle réveilla toutes les passions
assoupies dans le sein de la reine d'Écosse. Son emportement méprisa le
danger. Elle oublia sa faiblesse et la toute-puissance de son ennemie.
Elle avait eu souvent recours à l'éloquence, à la prière. Poussée à
bout, elle se servit du sarcasme comme de son arme naturelle; elle
l'aiguisa et le trempa dans le venin de sa haine si longtemps
dissimulée.
Elle avait été des années l'amie de la comtesse de Shrewsbury, la femme
de son hôte de Sheffield. Soit jalousie vraie, soit désir de plaire à
Élisabeth, la comtesse prit soudainement ombrage de l'intimité de Marie
Stuart et de lord Shrewsbury. D'accord avec ses deux fils, Charles et
William Cavendish, elle publia partout son déshonneur, prétendant qu'il
y avait une liaison coupable entre le comte et la reine d'Écosse.
La pauvre captive, innocente cette fois, demanda justice de sa
calomniatrice; et comme elle trouvait qu'on était lent à la lui faire,
elle eut une imagination diabolique: ce fut de se venger, par un coup à
deux tranchants, d'Élisabeth et de la comtesse, alors à la cour de
Greenwich.
Voici comment et par quelle lettre: