5 septembre 1579.

«Madame ma bonne sœur, je vous ai escript par diverses foys, depuis le

voyage que mon secretaire a fait en Écosse; mais n'ayant eu aucune

responce, craignant que toutes mes lettres ne vous ayent esté

présentées, je n'ay voulu faillir de m'en descharger près de vous, et

vous ramantevoir l'estat misérable de la mère et de l'enfant, vos plus

proches parens, affin qu'il vous plaise, selon vostre acoustumé bon

naturel, leur subvenir en une nécessité si urgente.»

«... Vous protestant, sur ma foy et conscience, que je désire autant

que vivre d'acquérir et mériter vostre bonne amytié par tous les

debvoirs que je pourray vous rendre comme vostre humble sœur puisnée,

qui en ceste volonté vous bayse les meins.»

Marie Stuart était profondément occupée de son fils; son fils

l'inquiétait sans cesse. Elle souhaitait de l'arracher au

protestantisme, à Élisabeth, et de le donner, selon le vent de la

politique, soit à la France, soit à l'Espagne, mais toujours au

catholicisme, afin de le reconquérir, et de faire de leurs deux causes

une seule cause, de leurs deux faiblesses une force. Elle s'était

attachée à ce dessein obstinément; et si les ministres anglais

s'avisaient de l'en soupçonner, elle le niait avec une imperturbable

assurance. Sa politique sur ce point était superstitieuse, et la pauvre

reine y mêlait des pratiques secrètes de dévotion. Après s'être adressée

à tous les princes, à tous les diplomates, à tous les partisans des

royautés papistes, à tous ses parents de Lorraine et de Guise, elle

invoqua la Vierge, et elle eut recours à une neuvaine.

Elle écrivit à M. de Glasgow, son ambassadeur en France:

De Sheffield, 18 mars 1580.

«Acquittez moi d'un vœu que j'ai autrefoys fait pour mon filz; c'est à

sçavoir d'envoyer sa pesanteur de cire vierge, lorsqu'il nacquit, à

Notre-Dame de Clery, et y faire faire une neufvaine. Outre laquelle je

désire que vous faciez chanter une messe en la dicte église, par

chascun jour, un an durant, et distribuer là, par chascun jour, treize

trezains à treize pauvres, les premiers qui se présenteront de jour à

aultre.»

Les passions cependant et les intérêts contraires suivaient leur cours.

Leicester, à l'exemple de la reine sa maîtresse, recevait les présents

de Marie, lui renvoyait des compliments, des hommages de galanterie, et

ne cessait de conseiller à Élisabeth de la faire mourir _à huis clos_.

Ses collègues appuyaient ce conseil barbare. Élisabeth ne le repoussait

pas, elle l'ajournait. Sa résolution était prise.

Elle préluda contre Marie à l'attentat suprême par mille attentats.

Elle, qui avait le culte de la royauté, sa haine envers la femme lui fit

oublier les égards que ses sujets mêmes devaient à une tête qui avait

porté deux couronnes, et qui avait légitimement droit à une troisième.

Les sévérités, les rudesses étaient recommandées aux gardiens de Marie.

Ceux qui tempéraient de quelques adoucissements ces ordres sauvages, des

grands seigneurs comme lord Scrope et lord Shrewsbury, étaient vivement

réprimandés de leur politesse. Leur commisération, leur respect étaient

des délits aux yeux d'Élisabeth, presque des trahisons. Il fallait être

le tourmenteur de la reine d'Écosse pour plaire à la reine d'Angleterre.

Malgré les tolérances qu'amène l'intimité, Marie eut beaucoup à souffrir

de la tyrannie imposée à ses geôliers grands et petits. Toute

complaisance pour elle était punie; toute méfiance, toute dureté, toute

aggravation contre elle étaient récompensées à Greenwich.

Les châteaux qu'elle habita successivement, surtout Tutbury, furent si

malsains, elle fut si exposée dans ces tristes séjours au froid, à la

fumée, au vent, à l'humidité, sans parler de l'ennui qui empoisonnerait

les plus charmantes résidences, qu'elle y contracta des infirmités

précoces. Les ordonnances des médecins, les soins de ses serviteurs, les

bains répétés de Buxton, furent impuissants à la guérir.

La parcimonie dans les dépenses de sa table et dans tout ce que payait

Élisabeth était honteuse. La pauvre Marie était détournée du dégoût que

lui inspirait cette avarice haineuse qui s'étendait à tout, par les

inquiétudes, les soucis de sa propre sûreté. Toujours en peur d'être

empoisonnée, ses maîtres d'hôtel, les Beatoun et Melvil, étaient des

amis qui veillaient plus à sa vie qu'à sa maison. Et ce n'étaient pas

des craintes chimériques. Plus d'une fois ce lâche crime, nous l'avons

dit, avait été conseillé par Leicester. Ce ne fut pas le désir qui

manqua à Élisabeth; ce fut l'audace. Elle redoutait les cours de

l'Europe. Elle espérait une occasion où elle pût à la fois désaltérer

son envie féroce et ne pas perdre sa réputation, ne pas compromettre son

honneur. Bien différente de sa rivale, elle était prudente jusque dans

l'assassinat, et elle songeait à préserver judaïquement son odieuse robe

virginale de toute tache de sang.

Les meubles de Marie, de celle dont les maisons s'étaient appelées le

Louvre et Holyrood, étaient aussi simples que les mets fournis à la

reine d'Écosse. L'âme et la main d'Élisabeth se montraient partout. De

loin, elle épouvantait la courtoisie des hôtes de Marie, et lord

Shrewsbury, tout grand maréchal d'Angleterre qu'il était, sentait et

laissait sentir qu'il était enveloppé des regards de sa souveraine. Le

seul luxe de Marie lui était personnel. Ses appartements ne brillaient

que des débris de ses fortunes. Ses robes et ses manteaux de velours et

de satin, ses basquines à l'espagnole, de taffetas ou de crêpe, semées

de jais; ses tapisseries héroïques, représentant, en six actes, la

Journée de Ravennes; ses tapisseries mythologiques, reproduisant

Méléagre et Hercule; ses tapis de Turquie, ses dais de toute couleur;

les dentelles et les franges d'or de son lit, ses voiles brodés, ses

camisoles de soie; sa bassinoire d'argent; les deux bassins d'argent où

elle se lavait; ses croix d'or, ses bracelets, ses chaînes de perles,

ses colliers d'ambre mêlés de rubis et de diamants; son miroir ovale

garni d'or et de pierreries, sa petite ourse et sa petite vache d'or

émaillé; ses écritoires, ses flacons et ses salières d'argent; sa lampe

de nuit en forme de sirène, chef-d'œuvre d'orfévrerie; ses luths

d'ivoire et d'ébène, ses horloges diverses, ses coupes et ses bougeoirs

de vermeil; ses petits arbres d'or, dans les branches desquels se

cachaient une femme et deux perroquets; les portraits d'elle, de son

père, de sa mère, de son fils, de Charles IX, de Henri III, de la reine

de Navarre, du cardinal de Lorraine, du duc François de Guise, son

glorieux et bien-aimé oncle, de son cousin Henri de Guise: toutes ces

choses venaient d'elle, de sa grandeur passée. Élisabeth n'y avait

ajouté que des ustensiles communs et des meubles vulgaires. Il fallut à

Marie Stuart une longue et pénible négociation pour obtenir un lit de

plumes qui était recommandé par les médecins. Triste et lamentable

contraste, où éclataient la majesté déchue de Marie et les vengeances

d'Élisabeth!

L'une des épreuves les plus cruelles de Marie Stuart, ce fut

l'espionnage organisé contre elle, la corruption s'insinuant jusqu'à son

oratoire, pénétrant jusqu'aux secrétaires de l'ambassade de France; et

par suite, ses chiffres vendus, ses lettres ouvertes, ses confidences

livrées, le trafic affreux de ses secrets, de sa correspondance, de sa

liberté, de son trône et de sa vie.

Quand on ne pouvait gagner ses serviteurs (presque tous furent fidèles),

on en réduisait le nombre, sans s'inquiéter de blesser soit les

habitudes, soit les nécessités, soit les affections de la captive, ces

humbles affections de l'intimité, si chères à Marie Stuart aux jours de

son infortune, alors qu'elle se serrait sur la pierre de l'âtre, plus

près du cœur de ses pénates français et écossais qui lui continuaient en

exil, en prison, sous les verrous anglais, une patrie domestique, une

religion du foyer.

Le goût de Marie Stuart était connu pour la promenade à pied et surtout

pour les courses à cheval. Il arriva souvent que l'on restreignit ou

même que l'on supprima tout exercice de la prisonnière, au grand

détriment de sa santé et de son plaisir. Elle qui était née pour

commander de si haut, elle était forcée alors de se soumettre, et elle

obéissait en frémissant.

On lui refusa plus d'une fois la douceur de recevoir les officiers et

les intendants de ses biens en France, qui avaient à lui rendre compte

de son douaire ou qui lui apportaient des nouvelles de sa famille. S'ils

étaient admis en sa présence, c'était devant des témoins qui écoutaient

les paroles et qui scrutaient jusqu'aux regards.

La reine d'Écosse avait toujours été catholique. Les adversités avaient

redoublé en elle le zèle religieux. Le catholicisme était pour elle un

intérêt, puisque, détrônée avec lui dans la Grande-Bretagne, avec lui

elle devait se relever de la poussière. Le catholicisme était surtout

pour elle un sentiment très-profond, très-ardent, dont le malheur et la

captivité entretenaient la flamme. Elle voulait et demandait un

chapelain qui lui dît la messe, qui la confessât, qui la consolât, et

qui fût le pontife de son culte, le prêtre de toute sa maison. Ce désir

si naturel, ce droit si juste, étaient toujours éludés, et l'on

opprimait la pauvre reine avec une dérision sauvage jusque dans le

sanctuaire de sa conscience.

On alla plus loin:

Marie Stuart s'était plainte à Élisabeth qu'on eût donné pour précepteur

à son fils celui qu'elle appelait «l'athée Buchanan,» et elle priait

vivement la reine d'Angleterre que l'on choisît un autre maître pour le

jeune prince. Que fit Élisabeth? Elle répondit indirectement que cela

concernait les Écossais, qu'elle ne pouvait se mêler de ce détail

intérieur; et en même temps elle eut soin de faire porter à Marie

Stuart, par Bateman, le pamphlet sanglant dans lequel le fanatique

docteur traitait Marie d'adultère, de prostituée, d'empoisonneuse.

Marie sentit le double coup de la main de Buchanan et de la main

d'Élisabeth. Elle but jusqu'à la lie cette insulte après toutes les

autres, et elle dut se résigner à ce que le diffamateur de la mère

répétât sans cesse à l'oreille de l'enfant ce qu'il avait proclamé sur

les toits à la face de l'Écosse, de l'Angleterre et du monde.

La mesure des persécutions était comblée depuis longtemps. Cependant,

Marie espérait encore. Elle était parvenue à nouer une correspondance

avec son fils, et des diplomates dévoués cherchaient laborieusement à

réunir, par un traité d'association, le droit réciproque du roi et de sa

mère à la couronne. Les seigneurs du parti de Morton, qui avaient si

énergiquement combattu Marie Stuart, et la reine d'Angleterre, qui

n'entendait pas lâcher sa proie, étaient naturellement les adversaires

d'un arrangement amphibie qui aurait rendu à leur ennemie la liberté et

une moitié du sceptre. Néanmoins, malgré tous les obstacles qu'elle

prévoyait, Marie se fiait à ses négociations avec l'étranger, et elle

pensait rétablir ses affaires, soit par l'influence du duc de Guise sur

les favoris de Jacques, soit par les secours de la France, de Rome et de

l'Espagne. Dans ces illusions, elle contenait ses murmures. Mais lorsque

triompha la faction anglaise, dont les chefs, les comtes de Marr et de

Glencairn, lord Lindsey, le tuteur de Glamis, lord Boyd, lord Ruthven,

depuis peu comte de Gowrie, s'emparèrent, le 22 août 1582, de la

personne de Jacques VI, et l'emmenèrent à Stirling, alors déçue dans

tous ses projets, renonçant à son hypocrisie épistolaire avec Élisabeth,

Marie Stuart éclata dans la plus éloquente lettre qu'elle ait jamais

écrite, et que nous serons heureux de rappeler ici.

Le roi d'Écosse avait été pris au piége dans le château de Ruthven. Il y

fut invité, et s'y arrêta à son retour de la forêt d'Atholl, où il

s'était livré à sa passion pour la chasse. Jacques descendit de cheval

avec une insouciante bonhomie dans la cour du château de Ruthven. Il y

fut reçu par le comte de Gowrie avec toutes les marques d'une

respectueuse reconnaissance. Le roi monta joyeusement l'escalier. Mais à

peine sous le vestibule, il s'aperçut qu'il était séparé de sa suite et

entouré de lords suspects. Il dissimula de son mieux, et le soir il

feignit d'organiser pour le lendemain une belle partie de chasse, à

l'aide de laquelle il comptait s'évader et gagner Holyrood. S'étant levé

de bon matin, il se rendit, afin de dérouter les soupçons, dans la

grande salle du château. Il y donna ses ordres pour la journée, puis il

voulut quitter l'appartement. Mais au moment où il allait sortir, il vit

entrer tous les seigneurs qu'il redoutait. Ils lui présentèrent une

pétition violente, où ils énuméraient les griefs de l'Écosse et les

leurs. Ils accusaient le gouvernement de Jacques d'être abandonné à

d'indignes favoris qui s'entendaient avec le roi d'Espagne, le pape, les

jésuites, et qui se jouaient du saint Évangile de Dieu, des priviléges

de la noblesse, des lois et des libertés du royaume. Jacques,

embarrassé, balbutia quelques promesses inintelligibles, et s'avança

vers la porte. Le tuteur de Glamis y était. Il se mit en travers, croisa

les bras sur sa poitrine, et barra audacieusement le chemin à son

maître. Jacques retourna se rasseoir, et son dépit fut si vif, qu'il

pleura. «Laissez-le pleurer, dit rudement Glamis en relevant sa

moustache; larmes d'enfant valent mieux que larmes d'hommes ayant de la

barbe.» Le roi se sentit plus que prisonnier, il se sentit insulté. Il

pardonna l'attentat, mais il ne pardonna pas l'offense.

Marie Stuart fut pénétrée d'indignation. Son fils devenait le captif du

parti anglais comme elle était elle-même la prisonnière d'Élisabeth. Cet

outrage lui renouvela ses propres outrages, partis des mêmes mains, des

mêmes bouches, et communiqua cette fois à son accent plus de franchise,

de profondeur et de sonorité.

«Madame, écrit-elle à Élisabeth, j'aurai recours au Christ, notre juge,

pour mon pauvre enfant et pour moi-même. Au nom du Sauveur donc et

devant lui, séant entre vous et moi, je vous dénonce cette dernière

conspiration comme une trahison contre la vie de mon fils.»

Puis, faisant un retour sur sa captivité, Marie énumère tous ses griefs,

toutes ses misères, toutes ses avanies. Elle demande des soulagements,

un prêtre pour la consoler, deux femmes de chambre de plus pour la

soigner. Elle implore la liberté, un lieu de repos hors de l'Angleterre.

Elle se calme à la fin, cesse de menacer et supplie. «Vous peut-ce être

jamais honneur ni bien, que mon enfant et moi soyons si longtemps

séparés et nous d'avec vous, nous qui vous touchons de si près en cœur

et en sang?

«Reprenés, ajoute-t-elle, ces anciennes arrhes (erres, errements) de

vostre bon naturel; obligez les vostres à vous mesmes; donnés moy ce

contentement avant que de mourir, que voyant toutes choses bien remises

entre nous, mon ame, délivrée de ce corps, ne soyt contrainte d'espandre

ses gémissements vers Dieu, pour le tort que vous aurez souffert nous

estre faict icy bas; ains, au contraire, en paix et concorde avec vous,

départant hors de ceste captivité s'achemine vers luy, que je prye vous

bien inspirer sur mes très justes et plus que raisonnables complainctes

et doléances.

«Vostre très désolée plus proche cousine et affectionnée sœur,

«MARIE, R.»

Cette lettre vint s'émousser sur le cœur inflexible d'Élisabeth. Les

persécutions ne cessèrent pas, et la reine d'Angleterre, après des

alternatives diverses, s'empara de loin de l'esprit de Jacques VI par

les seigneurs écossais, qu'elle pensionnait. Elle acheva de désespérer

ainsi Marie Stuart, qui craignit de plus en plus que son fils ne fût

perdu à toujours pour elle et pour le catholicisme.

Marie, cependant, feignait avec Élisabeth. Elle continuait de la flatter

des lèvres, lorsqu'une circonstance cruelle réveilla toutes les passions

assoupies dans le sein de la reine d'Écosse. Son emportement méprisa le

danger. Elle oublia sa faiblesse et la toute-puissance de son ennemie.

Elle avait eu souvent recours à l'éloquence, à la prière. Poussée à

bout, elle se servit du sarcasme comme de son arme naturelle; elle

l'aiguisa et le trempa dans le venin de sa haine si longtemps

dissimulée.

Elle avait été des années l'amie de la comtesse de Shrewsbury, la femme

de son hôte de Sheffield. Soit jalousie vraie, soit désir de plaire à

Élisabeth, la comtesse prit soudainement ombrage de l'intimité de Marie

Stuart et de lord Shrewsbury. D'accord avec ses deux fils, Charles et

William Cavendish, elle publia partout son déshonneur, prétendant qu'il

y avait une liaison coupable entre le comte et la reine d'Écosse.

La pauvre captive, innocente cette fois, demanda justice de sa

calomniatrice; et comme elle trouvait qu'on était lent à la lui faire,

elle eut une imagination diabolique: ce fut de se venger, par un coup à

deux tranchants, d'Élisabeth et de la comtesse, alors à la cour de

Greenwich.

Voici comment et par quelle lettre:

Histoire de Marie Stuart · 第 56 / 86 题