LIVRE V.

David Riccio.--La reine l'attache à son service.--Portrait de

Riccio.--Il devient un favori et un ministre.--Mécontentement des

seigneurs écossais.--Empressement des princes à demander la main de

Marie Stuart.--La comtesse de Lennox.--Darnley.--Amour de la

reine.--Passion de Darnley.--Son portrait.--Difficultés du

mariage.--L'Écosse repousse Darnley comme catholique.--Randolph,

ambassadeur d'Élisabeth, artisan de troubles.--Marie envoie Jacques

Melvil à la reine d'Angleterre.--Séjour de Melvil à Londres.--Portrait

d'Élisabeth.--Marie Stuart s'adresse à Knox.--Déception de la

reine.--Opposition du réformateur.--L'Écosse proteste.--Plusieurs lords

influents, Murray en tête, tentent d'enlever Darnley et d'arrêter

Marie.--Célébration du mariage.--Caricatures.--Politique

d'Élisabeth.--Particularités sur la reine d'Angleterre.--Le XVIe

siècle.--Philippe II.--Riccio, d'abord uni à Darnley, lui inspire une

violente jalousie.--Les seigneurs presbytériens exploitent la haine du

roi.--Conspiration contre le favori italien.--Sa mort.--La reine

prisonnière.--Sa réconciliation avec Darnley.--Sa fuite à Dunbar.--Elle

revient à la tête d'une petite armée à Édimbourg.--Les conspirateurs se

dispersent.--Plusieurs sont punis.--Honneurs rendus à Riccio.--Chapelle

d'Holyrood.

Marie Stuart, depuis son retour en Écosse, était assaillie d'affaires

politiques et religieuses. Elle recherchait d'autant plus les

distractions. Elle s'entourait de joueurs de violon, de luth et de

flûte. Elle s'empressa d'attacher à sa personne un musicien qui avait

chanté devant elle. Il s'appelait David Riccio. Il était de Turin. Son

père, maître de chapelle, lui avait donné des leçons de son art. Riccio

s'y était exercé avec succès. Il plut à l'imagination de la reine. Elle

le demanda au marquis de Morette, ambassadeur de Savoie, que Riccio

avait suivi en Écosse, et dont il était le _cameriere_. Le marquis le

céda courtoisement à la reine.

Au fond, Marie était triste. Elle ne portait plus la vie légèrement. Le

plaisir ne remplissait plus toutes ses heures. Elle regrettait la

France, la conversation des beaux esprits, la galanterie des jeunes

seigneurs, les fêtes chevaleresques de Saint-Germain, de Chambord, de

Fontainebleau et du Louvre. Holyrood lui semblait l'image de sa

destinée. Elle le trouvait sinistre malgré tous les enchantements du

palais et du parc, des jardins et des prairies, où les biches et les

oiseaux de mer buvaient au courant des sources. Le château de ses

ancêtres était dominé de deux rochers sauvages. Par les courts soleils

du Nord, ces rochers jettent une ombre froide et menaçante sur la

demeure des Stuarts. Cette ombre avait pénétré Marie, qui sentait avec

douleur combien tout était changé pour elle. On ne la traitait pas en

femme et en reine, mais en pouvoir politique. Elle rencontrait sur son

chemin des rudesses de mœurs, d'attitude et de langage qui la

révoltaient. Sa noblesse même était barbare et n'avait ni la politesse,

ni la culture du continent. Le mérite de Riccio fut de comprendre les

impressions de Marie Stuart, son secret fut de lui alléger le poids des

jours. Comment n'aurait-il pas été le favori de la reine? Elle

s'ennuyait, il l'amusa.

C'était un homme de vingt-huit ans. Sa figure, sans être belle, était

expressive. Il avait les cheveux d'un châtain foncé, la peau brune et

cuivrée, le front large, bombé et mat, le nez vivant et dilaté, les

dents admirables, les yeux vifs et perçants sous des sourcils touffus

qui accentuaient dans ses traits mâles une énergie qui manquait à son

âme. Son abord était communicatif et rusé. Son regard était d'un

artiste, son sourire d'un diplomate; son intarissable esprit était

d'autant plus séduisant qu'il se colorait, dans sa mobilité, de toutes

les lueurs de la fantaisie. Un chaud rayon de soleil italien ruisselait

de ce visage méditatif comme celui d'un Écossais ou d'un Anglais.

C'étaient sous l'éclat du Midi les plis déliés de la réserve et de la

prudence du Nord. Son malheur était de ne pas porter la tête en

gentilhomme, et de l'incliner trop bas au dédain ou à l'injure. Les

efforts de sa volonté ne purent jamais dompter la nature, qui se

troublait et défaillait en lui devant le péril. D'un homme rien ne lui

faisait défaut que le courage, et encore en avait-il le masque. Sa

physionomie virile était d'un héros; mais quoique Piémontais d'origine,

il avait quelque chose du lazzarone dans le cœur. Doué du reste de tous

les talents, excellent mime, souple, insinuant, habile, né pour

l'intrigue et pour les affaires, capable de charmer une femme et de

gouverner un royaume, s'il avait eu la fermeté à un aussi haut degré que

l'intelligence. Il s'éleva très-vite à la toute-puissance par les

agréments de sa voix, de ses manières et de sa conduite (1561-1565). De

joueur de luth, il devint secrétaire des dépêches françaises et premier

ministre. C'était un caprice de la reine. Cette dictature timide et

insolente à la fois irrita profondément les grands d'Écosse, et

singulièrement le comte de Murray, dont l'autorité dans le conseil se

trouvait affaiblie, presque annulée par les manéges adroits et par les

sourdes menées de ce parvenu.

Plusieurs avis sages furent donnés à Riccio. On lui conseillait de ne

pas battre monnaie avec sa faveur, et de ménager un peu la bourse de

ceux qui avaient des grâces à solliciter. Jacques Melvil l'engageait à

ne pas être toujours chez la reine, ou du moins à se retirer par respect

lorsque les lords y arrivaient. Riccio, encouragé par Marie, qui le

préférait à toute l'Écosse, continua ses habitudes familières. Parmi les

nobles, les plus spirituels, comme Lethington, se moquaient de ses

assiduités; les plus violents, comme Ruthven, s'en offensaient. «J'ai eu

ce soir chez la reine une forte tentation, disait Lindsey à

Knox.--Laquelle? demanda le réformateur.--Celle de jeter par la fenêtre

ce valet italien, qui n'est pas fait pour s'asseoir devant les lords,

mais pour leur offrir l'aiguière et pour leur tenir l'étrier.--Il est

vrai, répondit Knox; et de plus ce bouffon méridional est le

pensionnaire du pape et le suppôt de Satan.»

Ce favoritisme dura plus de trois années.

Cependant la beauté de Marie Stuart attirait sur elle les regards de

l'Europe entière. Les plus grands princes aspiraient à sa main. Le

cardinal de Lorraine traitait avec eux du mariage de sa nièce. Le prince

de Condé, le duc d'Anjou, le duc de Ferrare, un archiduc, fils de

Ferdinand Ier, briguaient l'honneur de l'épouser. Le cardinal Granvelle

et la duchesse d'Arschot travaillaient, par leurs négociations, à lever

les obstacles qui auraient pu s'opposer à l'union de la reine d'Écosse

avec don Carlos d'Espagne.

Le monde était en suspens.

Marie alors savourait toutes les décevantes illusions: la jeunesse, la

flatterie, l'empire, les brûlants désirs, la musique, la poésie.

Voici des vers que j'ai lus à Édimbourg, copiés par elle-même (mai

1564), avec ce titre:

Histoire de Marie Stuart · 第 14 / 86 题