J'ai toujours aimé le XVIe siècle. Je l'avais beaucoup étudié. Je le
connaissais assez pour le bien sentir. J'étais arrivé à ce moment où
l'érudition, si incomplète qu'elle soit, s'embrase et brûle de se
répandre, de créer une œuvre. Mais quel sujet aborder? Où trouver un
moule historique pour y verser mes recherches et mes impressions?
Une circonstance très-simple me tira de mon incertitude.
Un soir, au mois de septembre 1846, après un jour pluvieux, je sortis.
J'avais fait à peine quelques pas dans la rue, que la pluie recommença.
J'entrai dans un cabinet littéraire afin de m'abriter. Une fois là, je
demandai la correspondance de Machiavel; elle n'y était pas: d'autres
volumes me furent présentés, que je refusai. Enfin j'aperçus à la portée
de ma main, «l'Histoire de Marie Stuart, reine d'Écosse et de France,
avec les pièces justificatives et des remarques. Londres, MDCCLII.»
Le nom de Marie Stuart me frappa violemment. Je pris le livre, je
rentrai chez moi, et je lus avec un intérêt inexprimable cette pauvre et
médiocre histoire, sous laquelle involontairement j'en composais une
autre. Je ne dormis pas de la nuit; j'étais enivré d'enthousiasme,
d'horreur et de pitié.
Dès le lendemain, je me vouai à l'histoire de Marie Stuart. Cette
histoire a été mon labeur pendant quatre années. Je l'offre au public
avec cette sécurité modeste qui n'espère pas les applaudissements, mais
qui compte sur l'approbation.
J'ai traversé de longs et persévérants travaux. J'ai puisé à toutes les
sources du XVIe siècle. J'ai consulté les savants, j'ai compulsé les
bibliothèques, les manuscrits; j'ai noté les documents inédits ensevelis
dans l'oubli et dans la poussière.
J'ai fait le voyage d'Angleterre et d'Écosse, j'ai exploré les
collections, les musées, les vieux portraits, les gravures rares, les
traditions, les ballades, les lacs, la mer et les rivages, les montagnes
et les plaines, les champs de bataille, les palais, les prisons, toutes
les ruines, tous les sites, toutes les traces innombrables du passé. Les
faits se rattachant si intimement à leur date et à leur théâtre, comment
les animer, les ressusciter autrement qu'en les allant contempler dans
leur succession pathétique aux lieux mêmes où ils se sont accomplis?
Voyager est donc indispensable pour raconter. L'histoire n'est, au fond,
qu'un voyage dans le temps et dans l'espace. Plus le voyage est direct,
personnel, plus l'histoire est saisissante. Hérodote et Thucydide,
Salluste et Tacite, Froissard, Comines, Pierre Matthieu étaient des
voyageurs. Il semble que l'histoire, comme ces cavales dont parle Pline,
conçoive à l'air libre et soit fécondée par le vent.
Voilà dans quelles conditions j'ai écrit les récits qui remplissent ces
pages.
L'histoire est une chose sérieuse. L'érudition est sa substance;
l'imagination n'est que sa palette. L'imagination n'a jamais le droit de
dépasser le cercle de la science, ou, ce qui revient au même, de la
conscience; car au delà de ce cercle il n'y a que chimère, mensonge et
néant.
Les anciens avaient fait de l'histoire une muse; les modernes en ont
fait un témoin. Elle est l'une et l'autre. Elle aspire à l'idéal; mais
cet idéal, qu'est-ce, sinon la réalité même, la réalité vivante? Un
homme d'État l'a dit: «L'histoire doit être l'épopée du vrai.»
Paris, 22 septembre 1850.