Kitty, tout émue, fixa sur elle des yeux questionneurs

«Alors, un autre! se hâta-t-elle de dire en tournant les pages, comprenant

que cet air devait rappeler à son amie quelque souvenir pénible.

--Non, répondit Varinka en mettant tout en souriant la main sur le cahier.

Chantons-le.» Et elle chanta aussi tranquillement et aussi froidement

qu'auparavant.

Quand elle eut fini, chacun la remercia encore, et on sortit du salon pour

prendra le thé. Kitty et Varinka descendirent au petit jardin attenant à

la maison.

«Vous rattachez un souvenir à ce morceau, n'est-ce pas? dit Kitty. Ne

répondez pas; dites seulement: c'est vrai.

--Pourquoi ne vous le dirais-je pas tout simplement? Oui, c'est un

souvenir, dit tranquillement Varinka, et il a été douloureux. J'ai aimé

quelqu'un à qui je chantais cet air.»

Kitty, les yeux grands ouverts, regardait humblement Varinka sans parler.

«Je l'ai aimé, et il m'a aimée aussi: mais sa mère s'est opposée à notre

mariage, et il en a épousé une autre. Maintenant il ne demeure pas trop

loin de chez nous, et je le vois quelquefois. Vous ne pensiez pas que

j'avais mon roman?» Et son visage parut éclairé comme toute sa personne

avait dû l'être autrefois, pensa Kitty.

«Comment ne l'aurais-je pas pensé? Si j'étais homme, je n'aurais pu aimer

personne, après vous avoir rencontrée; ce que je ne conçois pas, c'est

qu'il ait pu vous oublier et vous rendre malheureuse pour obéir à sa mère:

il ne devait pas avoir de coeur.

--Au contraire, c'est un homme excellent, et quant à moi je ne suis pas

malheureuse... Eh bien, ne chanterons-nous plus aujourd'hui? ajouta-t-elle

en se dirigeant vers la maison.

--Que vous êtes bonne, que vous êtes bonne! s'écria Kitty en l'arrêtant

pour l'embrasser. Si je pouvais vous ressembler un peu!

--Pourquoi ressembleriez-vous à une autre qu'à vous-même? Restez donc ce

que vous êtes, dit Varinka en souriant de son sourire doux et fatigué.

--Non, je ne suis pas bonne du tout..... Voyons, dites-moi..... Attendez,

asseyons-nous un peu, dit Kitty en la faisant rasseoir sur un banc près

d'elle. Dites-moi, comment peut-il n'être pas blessant de penser qu'un

homme a méprisé votre amour, qu'il l'a repoussé!

--Il n'a rien méprisé: je suis sûre qu'il m'a aimée. Mais c'était un fils

soumis...

--Et s'il n'avait pas agi ainsi pour obéir à sa mère? Si de son plein

gré...? dit Kitty, sentant qu'elle dévoilait son secret, et que son visage,

tout brûlant de rougeur, la trahissait.

--Dans ce cas, il aurait mal agi, et je ne le regretterais plus, répondit

Varinka, comprenant qu'il n'était plus question d'elle, mais de Kitty.

--Et l'insulte? dit Kitty: peut-on l'oublier? C'est impossible, dit-elle

en se rappelant son regard au dernier bal lorsque la musique s'était

arrêtée.

--Quelle insulte? vous n'avez rien fait de mal?

--Pis que cela, je me suis humiliée.....»

Varinka secoua la tête et posa sa main sur celle de Kitty.

«En quoi vous êtes-vous humiliée? Vous n'avez pu dire à un homme qui vous

témoignait de l'indifférence que vous l'aimiez?

--Certainement non, je n'ai jamais dit un mot, mais il le savait! Il y a

des regards, des manières d'être..... Non, non, je vivrais cent ans que je

ne l'oublierais pas!

--Mais alors je ne comprends plus. Il s'agit seulement de savoir si vous

l'aimez encore ou non, dit Varinka, qui appelait les choses par leur nom.

--Je le hais; je ne puis me pardonner...

--Eh bien?

--Mais la honte, l'affront!

--Ah, mon Dieu! si tout le monde était sensible comme vous! Il n'y a pas

de jeune fille qui n'ait éprouvé quelque chose d'analogue. Tout cela est

si peu important!

--Qu'y-a-t-il donc d'important? demanda Kitty, la regardant avec une

curiosité étonnée.

--Bien des choses, répondit Varinka en souriant.

--Mais encore?

--Il y a beaucoup de choses plus importantes, répondit Varinka, ne sachant

trop que dire; en ce moment, la princesse cria par la fenêtre:

--Kitty, il fait frais: mets un châle, ou rentre.

--Il est temps de partir, dit Varinka en se levant. Je dois entrer chez

Mlle Berthe, elle m'en a priée.»

Kitty la tenait par la main et l'interrogeait du regard avec

une curiosité passionnée, presque suppliante.

«Quoi? qu'est-ce qui est plus important? Qu'est-ce qui donne le calme?

Vous le savez, dites-le moi!»

Mais Varinka ne comprenait même pas ce que demandaient les regards de

Kitty; elle se rappelait seulement qu'il fallait encore entrer chez Mlle

Berthe, et se trouver à la maison pour le thé de _maman_, à minuit.

Elle rentra dans la chambre, rassembla sa musique, et ayant pris congé de

chacun, voulut partir.

«Permettez, je vous reconduirai, dit le colonel.

--Certainement, comment rentrer seule la nuit? dit la princesse; je vous

donnerai au moins la femme de chambre.»

Kitty s'aperçut que Varinka dissimulait avec peine un sourire, à l'idée

qu'on voulait l'accompagner.

«Non, je rentre toujours seule, et jamais il ne m'arrive rien;» dit-elle

en prenant son chapeau; et embrassant encore une fois Kitty, sans lui dire

«ce qui était important», elle s'éloigna d'un pas ferme, sa musique sous

le bras, et disparut dans la demi-obscurité d'une nuit d'été, emportant

avec elle le secret de sa dignité et de son enviable tranquillité.

Anna Karénine, Tome I · 第 69 / 105 题