Le champ de courses, une ellipse de quatre verstes, s'étendait devant le
pavillon principal et offrait neuf obstacles: la rivière,--une grande
barrière haute de deux archines, en face du pavillon,--un fossé à sec,
--un autre rempli d'eau,--une côte rapide,--une banquette irlandaise
(l'obstacle le plus difficile), c'est-à-dire un remblai couvert de
fascines, derrière lequel un second fossé invisible obligeait le cavalier
à sauter deux obstacles à la fois, au risque de se tuer;--après la
banquette, encore trois fossés, dont deux pleins d'eau,--et enfin le but,
devant le pavillon. Ce n'était pas dans l'enceinte même du cercle que
commençait la course, mais à une centaine de sagènes en dehors, et sur
cet espace se trouvait le premier obstacle, la rivière, qu'on pouvait à
volonté sauter ou passer à gué.
Les cavaliers se rangèrent pour le signal, mais trois fois de suite il y
eut faux départ; il fallut recommencer. Le colonel qui dirigeait la course
commençait à s'impatienter,--lorsque enfin au quatrième commandement les
cavaliers partirent.
Tous les yeux, toutes les lorgnettes étaient dirigés vers les coureurs.
«Ils sont partis! les voilà!» cria-t-on de tous côtés.
Et pour mieux les voir, les spectateurs se précipitèrent isolément ou par
groupes vers l'endroit d'où on pouvait les apercevoir. Les cavaliers se
dispersèrent d'abord un peu; de loin, ils semblaient courir ensemble, mais
les fractions de distance qui les séparaient avaient leur importance.
Frou-frou, agitée et trop nerveuse, perdit du terrain au début, mais
Wronsky, tout en la retenant, prit facilement le devant sur deux ou
trois chevaux, et ne fut bientôt plus précédée que par Gladiator, qui la
dépassait de toute sa longueur, et par la jolie Diane en tête de tous,
portant le malheureux Kouzlof, à moitié mort d'émotion.
Pendant ces premières minutes, Wronsky ne fut pas plus maître de lui-même
que de sa monture.
Gladiator et Diane se rapprochèrent et franchirent la rivière presque d'un
même bond; Frou-frou s'élança légèrement derrière eux comme portée par des
ailes: au moment où Wronsky se sentait dans les airs, il aperçut sous les
pieds de son cheval Kouzlof se débattant avec Diane de l'autre côté de la
rivière (il avait lâché les rênes après avoir sauté, et son cheval s'était
abattu sous lui); Wronsky n'apprit ces détails que plus tard, il ne vit
qu'une chose alors, c'est que Frou-frou reprendrait pied sur le corps de
Diane. Mais Frou-frou, semblable à un chat qui tombe, fit un effort du dos
et des jambes tout en sautant, et retomba à terre par-dessus le cheval
abattu.
«Oh ma belle!» pensa Wronsky.
Après la rivière, il reprit pleine possession de son cheval, et le retint
même un peu, avec l'intention de sauter la grande barrière derrière
Mahotine, qu'il ne comptait distancer que sur l'espace d'environ deux
cents sagènes libre d'obstacles.
Cette grande barrière s'élevait juste en face du pavillon impérial;
l'empereur lui-même, la cour, une foule immense les regardait approcher.
Wronsky sentait tous ces yeux braqués sur lui, mais il ne voyait que les
oreilles de son cheval, la terre disparaissant devant lui, la croupe de
Gladiator et ses pieds blancs battant le sol en cadence, et conservant
toujours la même distance en avant de Frou-frou. Gladiator s'élança à la
barrière, agita sa queue écourtée et disparut aux yeux de Wronsky sans
avoir heurté l'obstacle.
«Bravo!» cria une voix.
Au même moment, les planches de la barrière passèrent comme un éclair
devant Wronsky, son cheval sauta sans changer d'allure, mais il entendit
derrière lui un craquement: Frou-frou, animée par la vue de Gladiator,
avait sauté trop tôt et frappé la barrière de ses fers de derrière; son
allure ne varia cependant pas, et Wronsky, la figure éclaboussée de boue,
comprit que la distance n'avait pas diminué, en apercevant devant lui la
croupe de Gladiator, sa queue coupée et ses rapides pieds blancs.
Frou-frou sembla faire la même réflexion que son maître, car, sans y être
excitée, elle augmenta sensiblement de vitesse et se rapprocha de Mahotine
en obliquant vers la corde, que Mahotine conservait cependant. Wronsky se
demandait si l'on ne pourrait pas le dépasser de l'autre côté de la piste,
lorsque Frou-frou, changeant de pied, prit elle-même cette direction.
Son épaule, brunie par la sueur, se rapprocha de la croupe de Gladiator.
Pendant quelques secondes ils coururent tout près l'un de l'autre; mais,
pour se rapprocher de la corde, Wronsky excita son cheval, et vivement,
sur la descente, dépassa Mahotine, dont il entrevit le visage couvert de
boue; il lui sembla que celui-ci souriait. Quoique dépassé, il était là,
tout près, et Wronsky entendait toujours le même galop régulier et la
respiration précipitée mais nullement fatiguée de l'étalon.
Les deux obstacles suivants, le fossé et la barrière, furent aisément
franchis, mais le galop et le souffle de Gladiator se rapprochaient;
Wronsky força le train de Frou-frou et sentit avec joie qu'elle augmentait
facilement sa vitesse; le son des sabots de Gladiator s'éloignait.
C'était lui maintenant qui menait la course comme il l'avait souhaité,
comme le lui avait recommandé Cord; il était sûr du succès. Son émotion,
sa joie et sa tendresse pour Frou-frou allaient toujours croissant.
Il aurait voulu se retourner, mais n'osait regarder derrière lui, et
cherchait à se calmer et à ne pas surmener sa monture. Un seul obstacle
sérieux, la banquette irlandaise, lui restait à franchir; si, l'ayant
dépassé, il était toujours en tête, son triomphe devenait infaillible.
Lui et Frou-frou aperçurent la banquette de loin, et tous deux, le cheval
et le cavalier, éprouvèrent un moment d'hésitation. Wronsky remarqua
cette hésitation aux oreilles de la jument, et levait déjà la cravache,
lorsqu'il comprit à temps qu'elle savait ce qu'elle devait faire. La jolie
bête prit son élan et, comme il le prévoyait, s'abandonna à la vitesse
acquise qui la transporta bien au delà du fossé; puis elle reprit sa
course en mesure et sans effort, sans avoir changé de pied.
«Bravo, Wronsky!» crièrent des voix. Il savait que ses camarades et ses
amis se tenaient près de l'obstacle, et distingua la voix de Yashvine,
mais sans le voir.
«Oh ma charmante! pensait-il de Frou-frou, tout en écoutant ce qui se
passait derrière lui.... Il a sauté,» se dit-il en entendant approcher le
galop de Gladiator.
Un dernier fossé, large de deux archines, restait encore; c'est à peine si
Wronsky y faisait attention, mais, voulant arriver premier, bien avant les
autres, il se mit à rouler son cheval. La jument s'épuisait; son cou et
ses épaules étaient mouillés, la sueur perlait sur son garrot, sa tête et
ses oreilles; sa respiration devenait courte et haletante. Il savait
cependant qu'elle serait de force à fournir les deux cents sagènes qui
le séparaient du but, et ne remarquait l'accélération de la vitesse que
parce qu'il touchait presque terre. Le fossé fut franchi sans qu'il s'en
aperçût. Frou-frou s'envola comme un oiseau plutôt qu'elle ne sauta; mais
en ce moment Wronsky sentit avec horreur qu'au lieu de suivre l'allure du
cheval, le poids de son corps avait porté à faux en retombant en selle,
par un mouvement aussi inexplicable qu'impardonnable. Comment cela
s'était-il fait? il ne pouvait s'en rendre compte, mais il comprit qu'une
chose terrible lui arrivait: l'alezan de Mahotine passa devant lui comme
un éclair.
Wronsky touchait la terre d'un pied: la jument s'affaissa sur ce pied,
et il eut à peine le temps de se dégager qu'elle tomba complètement,
soufflant péniblement et faisant, de son cou délicat et couvert de sueur,
d'inutiles efforts pour se relever; elle gisait à terre et se débattait
comme un oiseau blessé: par le mouvement qu'il avait fait en selle,
Wronsky lui avait brisé les reins; mais il ne comprit sa faute que
plus tard. Il ne voyait qu'une chose en ce moment: c'est que Gladiator
s'éloignait rapidement, et que lui il était là, seul, sur la terre
détrempée, devant Frou-frou abattue, qui tendait vers lui sa tête et le
regardait de ses beaux yeux. Toujours sans comprendre, il tira sur la
bride. La pauvre bête s'agita comme un poisson pris au filet, et chercha à
se redresser sur ses jambes de devant; mais, impuissante à relever celles
de derrière, elle retomba tremblante sur le côté. Wronsky, pâle et
défiguré par la colère, lui donna un coup de talon dans le ventre pour la
forcer à se relever; elle ne bougea pas, et jeta à son maître un de ses
regards parlants, en enfonçant son museau dans le sol.
«Mon Dieu, qu'ai-je fait? hurla presque Wronsky en se prenant la tête à
deux mains. Qu'ai-je fait?»
Et la pensée de la course perdue, de sa faute humiliante et impardonnable,
de la malheureuse bête brisée, tout l'accabla à la fois. «Qu'ai-je fait?»
On accourait vers lui, le chirurgien et son aide, ses camarades, tout le
monde. À son grand chagrin, il se sentait sain et sauf.
Le cheval avait l'épine dorsale rompue; il fallut l'abattre. Incapable
de proférer une seule parole, Wronsky ne put répondre à aucune des
questions qu'on lui adressa; il quitta le champ de courses, sans relever
sa casquette tombée, marchant au hasard sans savoir où il allait; il était
désespéré! Pour la première fois de sa vie, il était victime d'un malheur
auquel il ne pouvait porter remède, et dont il se reconnaissait seul
coupable!
Yashvine courut après lui avec sa casquette, et le ramena à son logis; au
bout d'une demi-heure, il se calma et reprit possession de lui-même; mais
cette course fut pendant longtemps un des souvenirs les plus pénibles, les
plus cruels, de son existence.