En entrant dans le petit boudoir de Kitty, tout tendu de rose, avec ses
bibelots de vieux saxe, Dolly se souvint du plaisir qu'elles avaient eu
toutes les deux à décorer cette chambre l'année précédente; combien alors
elles étaient gaies et heureuses! Elle eut froid au coeur en regardant
maintenant sa soeur immobile, assise sur une petite chaise basse près de
la porte, les yeux fixés sur un coin du tapis. Kitty vit entrer Dolly, et
l'expression froide et sévère de son visage disparut.
«Je crains fort, une fois revenue chez moi, de ne plus pouvoir quitter la
maison, dit Dolly en s'asseyant près d'elle: c'est pourquoi j'ai voulu
causer un peu avec toi.
--De quoi? demanda vivement Kitty en levant la tête.
--De quoi, si ce n'est de ton chagrin?
--Je n'ai pas de chagrin.
--Laisse donc, Kitty. T'imagines-tu vraiment que je ne sache rien? Je sais
tout, et si tu veux m'en croire, tout cela est peu de chose; qui de nous
n'a passé par là?»
Kitty se taisait, son visage reprenait une expression sévère.
«Il ne vaut pas le chagrin qu'il te cause, continua Daria Alexandrovna en
allant droit au but.
--Parce qu'il m'a dédaignée, murmura Kitty d'une voix tremblante. Je t'en
supplie, ne parlons pas de ce sujet.
--Qui t'a dit cela? Je suis persuadée qu'il était amoureux de toi, qu'il
l'est encore, mais...
--Rien ne m'exaspère comme ces condoléances,» s'écria Kitty en s'emportant
tout à coup. Elle se détourna en rougissant sur sa chaise, et de ses
doigts agités elle tourmenta la boucle de sa ceinture.
Dolly connaissait ce geste habituel à sa soeur quand elle avait du chagrin.
Elle la savait capable de dire des choses dures et désagréables dans un
moment de vivacité, et cherchait à la calmer: mais il était déjà trop tard.
«Que veux-tu me faire comprendre? continua vivement Kitty: que je me suis
éprise d'un homme qui ne veut pas de moi, et que je meurs d'amour pour
lui? Et c'est ma soeur qui me dit cela, une soeur qui croit me montrer sa
sympathie! Je repousse cette pitié hypocrite!
--Kitty, tu es injuste.
--Pourquoi me tourmentes-tu?
--Je n'en ai pas l'intention, je te vois triste...»
Kitty, dans son emportement, n'entendait rien.
«Je n'ai ni à m'affliger, ni à me consoler. Je suis trop fière pour aimer
un homme qui ne m'aime pas.
--Ce n'est pas ce que je veux dire... Écoute, dis-moi la vérité, ajouta
Daria Alexandrovna en lui prenant la main: dis-moi si Levine t'a parlé?»
Au nom de Levine, Kitty perdit tout empire sur elle-même; elle sauta sur
sa chaise, jeta par terre la boucle de sa ceinture qu'elle avait arrachée,
et avec des gestes précipités s'écria: «À propos de quoi viens-tu me
parler de Levine? Je ne sais vraiment pas pourquoi on se plaît à me
torturer! J'ai déjà dit et je répète que je suis fière et incapable de
faire jamais, jamais, ce que tu as fait: revenir à un homme qui m'aurait
trahie. Tu te résignes à cela, mais moi je ne le pourrais pas.»
En disant ces paroles, elle regarda sa soeur: Dolly baissait tristement la
tête sans répondre; mais Kitty, au lieu de quitter la chambre comme elle
en avait eu l'intention, s'assit près de la porte, et cacha son visage
dans son mouchoir.
Le silence se prolongea pendant quelques minutes. Dolly pensait à ses
chagrins; son humiliation, qu'elle ne sentait que trop, lui paraissait
plus cruelle, rappelée ainsi par sa soeur. Jamais elle ne l'aurait crue
capable d'être si dure! Mais tout à coup elle entendit le frôlement d'une
robe, un sanglot à peine contenu, et deux bras entourèrent son cou: Kitty
était à genoux devant elle.
«Dolinka, je suis si malheureuse, pardonne-moi,» murmura-t-elle; et son
joli visage couvert de larmes se cacha dans les jupes de Dolly.
Il fallait peut-être ces larmes pour ramener les deux soeurs à une entente
complète; pourtant, après avoir bien pleuré, elles ne revinrent pas au
sujet qui les intéressait l'une et l'autre; Kitty se savait pardonnée,
mais elle savait aussi que les paroles cruelles qui lui étaient échappées
sur l'abaissement de Dolly restaient sur le coeur de sa pauvre soeur. Dolly
comprit de son côté qu'elle avait deviné juste, que le point douloureux
pour Kitty était d'avoir refusé Levine pour se voir trompée par Wronsky,
et que sa soeur se trouvait bien près d'aimer le premier et de haïr
l'autre. Kitty ne parla que de l'état général de son âme.
«Je n'ai pas de chagrin, dit-elle un peu calmée, mais tu ne peux
t'imaginer combien tout me parait vilain, répugnant, grossier, moi en
première ligne. Tu ne saurais croire les mauvaises pensées qui me viennent
à l'esprit!
--Quelles mauvaises pensées peux-tu bien avoir? demanda Dolly en souriant.
--Les plus mauvaises, les plus laides. Je ne puis te les décrire. Ce n'est
pas de la tristesse, ni de l'ennui. C'est bien pis. On dirait que tout
ce qu'il y a de bon en moi a disparu, le mal seul est resté. Comment
t'expliquer cela? Papa m'a parlé tout à l'heure: j'ai cru comprendre que
le fond de sa pensée est qu'il me faut un mari. Maman me mène au bal: il
me semble que c'est dans le but de se débarrasser de moi, de me marier au
plus vite. Je sais que ce n'est pas vrai, et ne puis chasser ces idées.
Les soi-disant jeunes gens à marier me sont intolérables: j'ai toujours
l'impression qu'ils prennent ma mesure. Autrefois c'était un plaisir
pour moi d'aller dans le monde, cela m'amusait, j'aimais ta toilette:
maintenant il me semble que c'est inconvenant, et je me sens mal à l'aise.
Que veux-tu que je te dise? Le docteur... eh bien...»
Kitty s'arrêta; elle voulait dire que, depuis qu'elle se sentait ainsi
transformée, elle ne pouvait plus voir Stépane Arcadiévitch sans que les
conjectures les plus bizarres se présentassent à son esprit.
«Eh bien oui, tout prend à mes yeux l'aspect le plus repoussant,
continua-t-elle; c'est une maladie,--peut-être cela passera-t-il. Je ne
me trouve à l'aise que chez toi, avec les enfants.
--Quel dommage que tu ne puisses y venir maintenant!
--J'irai tout de même, j'ai eu la scarlatine et je déciderai maman.»
Kitty insista si vivement, qu'on lui permit d'aller chez sa soeur; pendant
tout le cours de la maladie, car la scarlatine se déclara effectivement,
elle aida Dolly à soigner ses enfants. Ceux-ci entrèrent bientôt
en convalescence sans fâcheux accidents, mais la santé de Kitty ne
s'améliorait pas. Les Cherbatzky quittèrent Moscou pendant le carême et
se rendirent à l'étranger.