Anna passa toute la journée à la maison, c'est-à-dire chez les Oblonsky,
et ne reçut aucune des personnes qui, informées de son arrivée, vinrent
lui rendre visite. Toute sa matinée se passa entre Dolly et ses enfants;
elle envoya un mot à son frère pour lui dire de venir dîner à la maison.
«Viens, Dieu est miséricordieux,» écrivit-elle.
Oblonsky dîna donc chez lui; la conversation fut générale, et sa femme
le tutoya, ce qu'elle n'avait pas encore fait; leurs rapports restaient
froids, mais il n'était plus question de séparation, et Stépane
Arcadiévitch entrevoyait la possibilité d'un raccommodement.
Kitty vint après le dîner; elle connaissait à peine Anna et n'était pas
sans inquiétude sur la réception que lui ferait cette grande dame de
Pétersbourg dont chacun chantait les louanges; elle sentit bien vite
qu'elle plaisait; Anna fut touchée de la jeunesse et de la beauté de Kitty;
de son côté, Kitty fut aussitôt sous le charme et s'éprit d'Anna comme
les jeunes filles savent s'éprendre de femmes plus âgées qu'elles. Rien
d'ailleurs dans Anna ne faisait penser à la femme du monde ou à la mère de
famille; on eût dit une jeune fille de vingt ans, à voir sa taille souple,
la fraîcheur et l'animation de son visage, si une expression sérieuse et
presque triste, dont Kitty fut frappée et charmée, n'eût parfois assombri
son regard. Anna, quoique parfaitement simple et sincère, semblait porter
en elle un monde supérieur dont l'élévation était inaccessible à une
enfant.
Après le dîner, Anna s'était vivement approchée de son frère qui fumait un
cigare pendant que Dolly rentrait dans sa chambre.
«Stiva, dit-elle en indiquant la porte de cette chambre d'un signe de tête,
va, et que Dieu te vienne en aide!»
Il comprit et, jetant son cigare, disparut derrière la porte.
Anna s'assit sur un canapé, entourée des enfants. Les deux aînés et par
imitation le cadet s'étaient accrochés à leur nouvelle tante avant même de
se mettre à table; ils jouaient à qui se rapprocherait le plus d'elle, à
qui tiendrait sa main, l'embrasserait, jouerait avec ses bagues ou se
suspendrait aux plis de sa robe.
«Voyons, reprenons nos places,» dit Anna.
Et Grisha, d'un air fier et heureux, plaça sa tête blonde sous la main de
sa tante et l'appuya sur ses genoux.
«Et à quand le bal maintenant? dit-elle en s'adressant à Kitty.
--À la semaine prochaine; ce sera un bal superbe, un de ces bals auxquels
on s'amuse toujours.
--Il y en a donc où l'on s'amuse toujours? dit Anna d'un ton de douce
ironie.
--C'est bizarre, mais c'est ainsi. Chez les Bobristhchiff on s'amuse
toujours; chez les Nikitine aussi; mais chez les Wéjekof on s'ennuie
invariablement. N'avez-vous donc jamais remarqué cela?
--Non, chère enfant; il n'y a plus pour moi de bal amusant,--et Kitty
entrevit dans les yeux d'Anna ce monde inconnu qui lui était fermé,--il
n'y en a que de plus ou moins ennuyeux.
--Comment pouvez-_vous_ vous ennuyer au bal?
--Pourquoi donc ne puis-je m'y ennuyer, _moi_?»
Kitty pensait bien qu'Anna devinait sa réponse.
«Parce que vous y êtes toujours la plus belle.»
Anna rougissait facilement, et cette réponse la fit rougir.
«D'abord, reprit-elle, cela n'est pas, et d'ailleurs, si cela était, peu
m'importerait!
--Irez-vous à ce bal? demanda Kitty.
--Je ne pourrai m'en dispenser, je crois. Prends celle-ci, dit-elle à
Tania qui s'amusait à retirer les bagues de ses doigts blancs et effilés.
--Je voudrais tant vous voir au bal.
--Eh bien, si je dois y aller, je me consolerai par la pensée de vous
faire plaisir. Grisha, ne me décoiffe pas davantage, dit-elle en rajustant
une natte avec laquelle l'enfant jouait.
--Je vous vois au bal en toilette mauve.
--Pourquoi en mauve précisément? demanda Anna en souriant. Allez, mes
enfants, vous entendez que miss Hull vous appelle pour le thé, dit-elle en
envoyant les enfants dans la salle à manger. Je sais pourquoi vous voulez
de moi à cette soirée; vous en attendez un grand résultat.
--Comment le savez-vous? C'est vrai.
--Oh! le bel âge que le vôtre! continua Anna. Je me souviens de ce nuage
bleu qui ressemble à ceux que l'on voit en Suisse sur les montagnes. On
aperçoit tout au travers de ce nuage, à cet âge heureux où finit l'enfance,
et tout ce qu'il recouvre est beau, est charmant! Puis apparaît peu à peu
un sentier qui se resserre et dans lequel on entre avec émotion, quelque
lumineux qu'il semble... Qui n'a pas passé par là!
Kitty écoutait en souriant. «Comment a-t-elle passé par là? pensait-elle;
que je voudrais connaître son roman!» Et elle se rappela l'extérieur peu
poétique du mari d'Anna.
«Je suis au courant, continua celle-ci; Stiva m'a parlé; j'ai rencontré
Wronsky ce matin à la gare, il me plaît beaucoup.
--Ah! il était là? demanda Kitty en rougissant. Qu'est-ce que Stiva vous a
raconté?
--Il a bavardé. Je serais enchantée si cela se faisait, j'ai voyagé
hier avec la mère de Wronsky et elle n'a cessé de me parler de ce fils
bien-aimé; je sais que les mères ne sont pas impartiales, mais...
--Que vous a dit sa mère?
--Bien des choses, c'est son favori; néanmoins on sent que ce doit être
une nature chevaleresque; elle m'a raconté, par exemple, qu'il avait voulu
abandonner toute sa fortune à son frère; que dans son enfance il avait
sauvé une femme qui se noyait; en un mot, c'est un héros,» ajouta Anna en
souriant et en se souvenant des deux cents roubles donnés à la gare.
Elle ne rapporta pas ce dernier trait, qu'elle se rappelait avec un
certain malaise; elle y sentait une intention qui la touchait de trop près.
«La comtesse m'a beaucoup priée d'aller chez elle, continua Anna, et je
serais contente de la revoir; j'irai demain... Stiva reste, Dieu merci,
longtemps avec Dolly, ajouta-t-elle en se levant d'un air un peu contrarié,
à ce que crut remarquer Kitty.
--C'est moi qui serai le premier! non, c'est moi, criaient les enfants qui
venaient de finir leur thé, et qui rentraient dans le salon en courant
vers leur tante Anna.
--Tous ensemble!» dit-elle en allant au-devant d'eux. Elle les prit dans
ses bras et les jeta tous sur un divan, en riant de leurs cris de joie.