Vers quatre heures, Levine quitta son Isvostchik à la porte du Jardin
zoologique et, le coeur battant, suivit le sentier qui menait aux montagnes
de glace, près de l'endroit où l'on patinait; il savait qu'il la
trouverait là, car il avait aperçu la voiture des Cherbatzky à l'entrée.
Il faisait un beau temps de gelée; à la porte du Jardin on voyait, rangés
à la file, des traîneaux, des voitures de maître, des Isvostchiks, des
gendarmes. Le public se pressait dans les petits chemins frayés autour des
izbas décorées de sculptures en bois; les vieux bouleaux du Jardin, aux
branches chargées de givre et de neige, semblaient revêtus de chasubles
neuves et solennelles.
Tout en suivant le sentier, Levine se parlait à lui-même: «Du calme! il ne
faut pas se troubler; que veux-tu? qu'as-tu? tais-toi, imbécile.» C'est
ainsi qu'il interpellait son coeur.
Mais plus il cherchait à se calmer, plus l'émotion le gagnait et lui
coupait la respiration. Une personne de connaissance l'appela au passage,
Levine ne la reconnut même pas. Il s'approcha des montagnes. Les traîneaux
glissaient, puis remontaient au moyen de chaînes; c'était un cliquetis de
ferraille, un bruit de voix joyeuses et animées. À quelques pas de là
on patinait, et parmi les patineurs il _la_ reconnut bien vite, et sut
qu'elle était près de lui par la joie et la terreur qui envahirent son âme.
Debout auprès d'une dame, du côté opposé à celui où Levine se trouvait,
elle ne se distinguait de son entourage ni par sa pose ni par sa toilette;
pour lui, elle ressortait dans la foule comme une rose parmi des orties,
éclairant de son sourire ce qui l'environnait, illuminant tout de sa
présence. «Oserai-je vraiment descendre sur la glace et m'approcher
d'elle?» pensa-t-il. L'endroit où elle se tenait lui parut un sanctuaire
dont il craignait d'approcher, et il eut si peur qu'il s'en fallut de peu
qu'il ne repartit. Faisant un effort sur lui-même il arriva cependant à se
persuader qu'elle était entourée de gens de toute espèce, et qu'à la
rigueur il avait bien aussi le droit de venir patiner. Il descendit donc
sur la glace, évitant de jeter les yeux sur elle comme sur le soleil, mais,
de même que le soleil, il n'avait pas besoin de la regarder pour la voir.
On se réunissait sur la glace, un jour de la semaine, entre personnes
de connaissance. Il y avait là des maîtres dans l'art du patinage qui
venaient faire briller leurs talents, d'autres qui faisaient leur
apprentissage derrière des fauteuils, avec des gestes gauches et inquiets,
de très jeunes gens, et aussi de vieux messieurs, patinant par hygiène;
tous semblaient à Levine des élus favorisés du ciel, parce qu'ils étaient
dans le voisinage de Kitty. Et ces patineurs glissaient autour d'elle, la
rattrapaient, lui parlaient même, et n'en semblaient pas moins s'amuser
avec une indépendance d'esprit complète, comme s'il eût suffi à leur
bonheur que la glace fût bonne et le temps splendide!
Nicolas Cherbatzky, un cousin de Kitty, vêtu d'une jaquette et de
pantalons étroits, était assis sur un banc, les patins aux pieds,
lorsqu'il aperçut Levine.
«Ah! s'écria-t-il, le premier patineur de la Russie, le voilà! Es-tu ici
depuis longtemps? Mets donc vite tes patins, la glace est excellente.
--Je n'ai pas mes patins,» répondit Levine, étonné qu'on pût parler en
présence de Kitty avec cette liberté d'esprit et cette audace, et ne
la perdant pas de vue une seconde, quoiqu'il ne la regardât pas. Elle,
visiblement craintive sur ses hautes bottines à patins, s'élança vers lui,
du coin où elle se tenait, suivie d'un jeune garçon en costume russe qui
cherchait à la dépasser en faisant les gestes désespérés d'un patineur
maladroit. Kitty ne patinait pas avec sûreté; ses mains avaient quitté le
petit manchon suspendu à son cou par un ruban, et se tenaient prêtes à
se raccrocher n'importe à quoi; elle regardait Levine, qu'elle venait
de reconnaître, et souriait de sa propre peur. Quand elle eut enfin
heureusement pris son élan, elle donna un léger coup de talon et glissa
jusqu'à son cousin Cherbatzky, s'empara de son bras, et envoya à Levine un
salut amical. Jamais dans son imagination elle n'avait été plus charmante.
Il lui suffisait toujours de penser à elle pour évoquer vivement le
souvenir de toute sa personne, surtout celui de sa jolie tête blonde, à
l'expression enfantine de candeur et de bonté, élégamment posée sur des
épaules déjà belles. Ce mélange de grâce d'enfant et de beauté de femme
avait un charme particulier que Levine savait comprendre. Mais ce qui le
frappait toujours en elle, comme une chose inattendue, c'était son regard
modeste, calme, sincère, qui, joint à son sourire, le transportait dans un
monde enchanté où il se sentait apaisé, adouci, avec les bons sentiments
de sa première enfance.
«Depuis quand êtes-vous ici? demanda-t-elle en lui tendant la main. Merci,
ajouta-t-elle en lui voyant ramasser le mouchoir tombé de son manchon.
--Moi? Je suis arrivé depuis peu, hier, c'est-à-dire aujourd'hui, répondit
Levine, si ému qu'il n'avait pas bien compris la question. Je voulais
venir chez vous,--dit-il, et, se rappelant aussitôt dans quelle intention,
il rougit et se troubla.--Je ne savais pas que vous patiniez, et si bien.»
Elle le regarda avec attention, comme pour deviner la cause de son
embarras.
«Votre éloge est précieux. Il s'est conservé ici une tradition sur vos
talents de patineur,--dit-elle en secouant de sa petite main gantée de
noir les aiguilles de pin tombées sur son manchon.
--Oui, j'ai patiné autrefois avec passion; je voulais arriver à la
perfection.
--Il me semble que vous faites tout avec passion, dit-elle en souriant. Je
voudrais tant vous voir patiner. Mettez donc des patins, nous patinerons
ensemble.»
«Patiner ensemble! est-il possible!» pensa-t-il en la regardant.
«Je vais les mettre tout de suite,» dit-il.
Et il courut chercher des patins.
«Il y a longtemps, monsieur, que vous n'êtes venu chez nous, dit l'homme
aux patins en lui tenant le pied pour visser le talon. Depuis vous, nous
n'avons personne qui s'y entende. Est-ce bien ainsi? dit-il en serrant la
courroie.
--C'est bien, c'est bien, dépêche-toi seulement,» répondit Levine, ne
pouvant dissimuler le sourire joyeux qui, malgré lui, éclairait son
visage. «Voilà la vie, voilà le bonheur, pensait-il, faut-il lui parler
maintenant? Mais j'ai peur de parler; je suis trop heureux en ce moment,
heureux au moins en espérance, tandis que.... Mais il le faut, il le faut!
Arrière toute faiblesse!»
Levine se leva, ôta son paletot, et, après s'être essayé autour de la
petite maison, s'élança sur la glace unie et glissa sans effort, dirigeant
à son gré sa course, tantôt rapide, tantôt ralentie. Il s'approcha d'elle
avec crainte, mais un sourire de Kitty le rassura encore une fois.
Elle lui donna la main et ils patinèrent côte à côte, augmentant peu à peu
la vitesse de leur course; et plus ils glissaient rapidement, plus elle
lui serrait la main.
«J'apprendrais bien plus vite avec vous, lui dit-elle, je ne sais pourquoi,
j'ai confiance.
--J'ai aussi confiance en moi, quand vous vous appuyez sur mon bras,»
répondit-il, et aussitôt il rougit, effrayé. Effectivement, à peine eut-il
prononcé ces paroles, que, de même que le soleil se cache derrière un
nuage, toute l'amabilité du visage de la jeune fille disparut, et Levine
remarqua un jeu de physionomie qu'il connaissait bien, et qui indiquait un
effort de sa pensée; une ride se dessina sur le front uni de Kitty.
--Il ne vous arrive rien de désagréable? Du reste, je n'ai pas le droit de
le demander, dit-il vivement.
--Pourquoi cela? Non,--répondit-elle froidement; et elle ajouta
aussitôt:--Vous n'avez pas encore vu Mlle Linon?
--Pas encore.
--Venez la voir, elle vous aime tant.
--Qu'arrive-t-il? je lui ai fait de la peine! Seigneur, ayez pitié de
moi!» pensa Levine tout en courant vers la vieille Française aux petites
boucles grises, qui les surveillait de son banc. Elle le reçut comme un
vieil ami et lui montra tout son râtelier dans un sourire amical.
«Nous grandissons, n'est-ce pas? dit-elle en désignant Kitty des yeux, et
nous prenons de l'âge. _Tiny bear_ devient grand!» continua la vieille
institutrice en riant; et elle lui rappela sa plaisanterie sur les trois
demoiselles qu'il appelait les trois oursons du conte anglais.
«Vous rappelez-vous que vous les nommiez ainsi?»
Il l'avait absolument oublié, mais elle riait de cette plaisanterie depuis
dix ans et y tenait toujours.
«Allez, allez patiner. N'est-ce pas que notre Kitty commence à bien s'y
prendre?»
Quand Levine revint auprès de Kitty, il ne lui trouva plus le visage
sévère; ses yeux avaient repris leur expression franche et caressante,
mais il lui sembla qu'elle avait un ton de tranquillité voulue, et il se
sentit triste. Après avoir causé de la vieille gouvernante et de ses
originalités, elle lui parla de sa vie à lui.
«Ne vous ennuyez-vous vraiment pas à la campagne? demanda-t-elle.
--Non, je ne m'ennuie pas; je suis très occupé,--répondit-il, sentant
qu'elle l'amenait au ton calme qu'elle avait résolu de garder, et dont il
ne saurait désormais se départir, pas plus qu'il n'avait su le faire au
commencement de l'hiver.
--Êtes-vous venu pour longtemps? demanda Kitty.
--Je n'en sais rien, répondit-il sans penser à ce qu'il disait. L'idée de
retomber dans le ton d'une amitié calme et de retourner peut-être chez lui
sans avoir rien décidé le poussa à la révolte.
--Comment ne le savez-vous pas?
--Je n'en sais rien, cela dépendra de vous,» dit-il, et aussitôt il fut
épouvanté de ses propres paroles.
N'entendit-elle pas ces mots, ou ne voulut-elle pas les entendre? elle
sembla faire un faux pas sur la glace et s'éloigna pour glisser vers Mlle
Linon, lui dit quelques mots et se dirigea vers la petite maison où l'on
ôtait les patins.
«Mon Dieu, qu'ai-je fait? Seigneur Dieu, aidez-moi, guidez-moi,» priait
Levine intérieurement, et, sentant qu'il avait besoin de faire quelque
mouvement violent, il décrivit avec fureur des courbes sur la glace.
En ce moment, un jeune homme, le plus fort des nouveaux patineurs, sortit
du café, ses patins aux pieds et la cigarette à la bouche; sans s'arrêter
il courut vers l'escalier, descendit les marches en sautant, sans même
changer la position de ses bras, et s'élança sur la glace.
«C'est un nouveau tour, se dit Levine, et il remonta l'escalier pour
l'imiter.
--Ne vous tuez pas, il faut de l'habitude,» lui cria Nicolas Cherbatzky.
Levine patina quelque temps avant de prendre son élan, puis il descendit
l'escalier en cherchant à garder l'équilibre avec ses mains; à la dernière
marche, il s'accrocha, fit un mouvement violent pour se rattraper, reprit
son équilibre, et s'élança en riant sur la glace.
«Quel brave garçon,--pensait pendant ce temps Kitty en entrant dans la
petite maison, suivie de Mlle Linon, et en le regardant avec un sourire
caressant, comme un frère bien-aimé.
--Est-ce ma faute? Ai-je rien fait de mal? On prétend que c'est de la
coquetterie! Je sais bien que ce n'est pas lui que j'aime, mais je ne m'en
sens pas moins contente auprès de lui: il est si bon! Mais pourquoi a-t-il
dit cela?» pensa-t-elle.
Voyant Kitty partir avec sa mère qui venait la chercher, Levine, tout
rouge après l'exercice violent qu'il venait de prendre, s'arrêta et
réfléchit. Il ôta ses patins et rejoignit la mère et la fille à la sortie.
«Très heureuse de vous voir, dit la princesse. Nous recevons, comme
toujours, le jeudi.
--Aujourd'hui, par conséquent?
--Nous serons enchantés de vous voir,» répondit-elle sèchement.
Cette raideur affligea Kitty, qui ne put s'empêcher de chercher à adoucir
l'effet produit par la froideur de sa mère. Elle se retourna vers Levine
et lui cria en souriant:
«Au revoir!»
En ce moment, Stépane Arcadiévitch, son chapeau planté de côté, le visage
animé et les yeux brillants, entrait en vainqueur dans le Jardin. À la vue
de sa belle-mère, il prit une expression triste et confuse pour répondre
aux questions qu'elle lui adressa sur la santé de Dolly; puis, après avoir
causé à voix basse d'un air accablé, il se redressa et prit le bras de
Levine.
«Eh bien, partons-nous? Je n'ai fait que penser à toi, et je suis très
content que tu sois venu, dit-il en le regardant d'un air significatif.
--Allons, allons,--répondit l'heureux Levine, qui ne cessait d'entendre le
son de cette voix lui disant «au revoir», et de se représenter le sourire
qui accompagnait ces mots.
--À l'hôtel d'Angleterre ou à l'Ermitage?
--Cela m'est égal.
--À l'hôtel d'Angleterre alors, dit Stépane Arcadiévitch, qui choisissait
ce restaurant parce qu'il y devait plus d'argent qu'à l'Ermitage et qu'il
trouvait, pour ainsi dire, indigne de lui, de le négliger. Tu as un
isvostchik: tant mieux, car j'ai renvoyé ma voiture.»
Pendant tout le trajet, les deux amis gardèrent le silence. Levine pensait
à ce que pouvait signifier le changement survenu en Kitty, et se rassurait
pour retomber aussitôt dans le désespoir, et se répéter qu'il était
insensé d'espérer. Malgré tout, il se sentait un autre homme, ne
ressemblant en rien à celui qui avait existé avant le sourire et les mots
«au revoir».
Stépane Arcadiévitch composait le menu.
«Tu aimes le turbot, n'est-ce pas? demanda-t-il à Levine au moment où ils
arrivaient.
--Quoi? demanda Levine.
--Le turbot.
--Oui, j'aime le turbot à la folie.
X
Levine lui-même ne put s'empêcher de remarquer, en entrant dans le
restaurant, l'espèce de rayonnement contenu exprimé par la physionomie,
par toute la personne de Stépane Arcadiévitch. Celui-ci ôta son paletot
et, le chapeau posé de côté, s'avança jusqu'à la salle à manger, donnant,
tout en marchant, ses ordres au Tatare en habit noir, la serviette sous le
bras, qui s'accrochait à lui. Saluant à droite et à gauche les personnes
de connaissance qui, là comme ailleurs, le rencontraient avec plaisir, il
s'approcha du buffet et prit un petit verre d'eau-de-vie. La demoiselle de
comptoir, une Française frisée, fardée, couverte de rubans, de dentelles
et de boucles, fut aussitôt l'objet de son attention; il lui dit quelques
mots qui la firent éclater de rire. Quant à Levine, la vue de cette femme,
toute composée de faux cheveux et de poudre de riz, lui ôtait l'appétit;
il s'en éloigna avec hâte et dégoût. Son âme était remplie du souvenir de
Kitty, et dans ses yeux brillaient le triomphe et le bonheur.
«Par ici, Votre Excellence: ici Votre Excellence ne sera pas dérangée,
disait le vieux Tatare, tenace et obséquieux, dont la vaste tournure
forçait les deux pans de son habit à s'écarter par derrière.
--Veuillez approcher, Votre Excellence,» dit-il aussi à Levine en signe de
respect pour Stépane Arcadiévitch dont il était l'invité.
Il étendit en un clin d'oeil une serviette fraîche sur la table ronde,
déjà couverte d'une nappe, et placée sous une girandole de bronze; puis il
approcha deux chaises de velours et, la serviette d'une main, la carte de
l'autre, il se tint debout devant Stépane Arcadiévitch, attendant ses
ordres.
«Si Votre Excellence le désirait, elle aurait un cabinet particulier à sa
disposition dans quelques instants: le prince Galitzine, avec une dame, va
le laisser libre. Nous avons reçu des huîtres fraîches.
--Ah! ah! des huîtres!»
Stépane Arcadiévitch réfléchit.
«Si nous changions notre plan de campagne, Levine?--dit-il en posant le
doigt sur la carte; son visage exprimait une hésitation sérieuse.--Mais
sont-elles bonnes, tes huîtres? Fais attention.
--Des huîtres de Flensbourg, Votre Excellence: il n'y en a pas d'Ostende.
--Passe pour des huîtres de Flensbourg. Mais sont-elles fraîches?
--Elles sont arrivées d'hier.
--Eh! bien, qu'en dis-tu? Si nous commencions par des huîtres et si nous
changions ensuite tout notre menu?
--Cela m'est égal; pour moi, ce qu'il y a de meilleur, c'est du chtchi[2]
et de la kacha[3]; mais on ne trouve pas cela ici.
[Note 2: _Chtchi_, soupe aux choux.]
[Note 3: _Kacha_, gruau de sarrasin, nourriture habituelle du peuple.]
--Kacha _à la russe_, si vous l'ordonnez? dit le Tatare en se penchant
vers Levine comme une bonne vers l'enfant qu'elle garde.
--Sans plaisanterie, tout ce que tu choisiras sera bien. J'ai patiné et
je meurs de faim. Ne crois pas, ajouta-t-il en voyant une expression de
mécontentement sur la figure d'Oblonsky, que je ne sache pas apprécier ton
menu: je mangerai avec plaisir un bon dîner.
--Il ne manquerait plus que cela! On a beau dire, c'est un des plaisirs
de cette vie, dit Stépane Arcadiévitch. Dans ce cas, mon petit frère,
--donne-nous deux, et si c'est trop peu, trois douzaines d'huîtres, une
soupe avec des légumes...
--Printanière,» reprit le Tatare.
Mais Stépane Arcadiévitch ne voulait pas lui laisser le plaisir d'énumérer
les plats en français et continua:
«Avec des légumes, tu sais? Ensuite, du turbot avec une sauce un peu
épaisse; puis du rosbif, mais fais attention qu'il soit à point; un chapon,
et enfin des conserves.»
Le Tatare, se rappelant que Stépane Arcadiévitch n'aimait pas à nommer les
plats d'après la carte française, le laissa dire, mais il se donna ensuite
le plaisir de répéter le menu selon les règles: «potage printanier, turbot
sauce Beaumarchais, poularde à l'estragon, macédoine de fruits». Et
aussitôt, comme mû par un ressort, il fit disparaître une carte pour en
présenter une autre, celle des vins, qu'il soumit à Stépane Arcadiévitch.
«Que boirons-nous?
--Ce que tu voudras, mais un peu de champagne, dit Levine.
--Comment? dès le commencement? Au fait, pourquoi pas? Aimes-tu la marque
blanche?
--_Cachet blanc_, dit le Tatare.
--Bien: avec les huîtres, ce sera assez.
--Quel vin de table servirai-je?
--Du Nuits; non, donne-nous le classique chablis.
--J'entends. Servirai-je _votre_ fromage?
--Oui, du parmesan. Peut-être en préfères-tu un autre?
--Non, cela m'est égal,» répondit Levine qui ne pouvait s'empêcher de
sourire.
Le Tatare disparut en courant, les pans de son habit flottant derrière
lui; cinq minutes après, il était de retour, tenant d'une main un plat
d'huîtres et de l'autre une bouteille.
Stépane Arcadiévitch chiffonna sa serviette, en couvrit son gilet, étendit
tranquillement les mains, et entama le plat d'huîtres.
«Pas mauvaises,--dit-il en enlevant les huîtres de leurs écailles l'une
après l'autre avec une petite fourchette d'argent, et en les avalant au
fur et à mesure.--Pas mauvaises,» répéta-t-il en regardant tantôt Levine,
tantôt le Tatare d'un oeil satisfait et brillant.
Levine mangea les huîtres, quoiqu'il eût préféré du pain et du fromage,
mais il ne pouvait s'empêcher d'admirer Oblonsky. Le Tatare lui-même,
après avoir débouché la bouteille et versé le vin mousseux dans de fines
coupes de cristal, regarda Stépane Arcadiévitch avec un sourire satisfait,
tout en redressant sa cravate blanche.
«Tu n'aimes pas beaucoup les huîtres? dit Oblonsky en vidant son verre, ou
bien tu es préoccupé? hein?»
Il avait envie de mettre Levine en gaieté, mais celui-ci, sans être triste,
était gêné; avec ce qu'il avait dans l'âme, il se trouvait mal à l'aise
dans ce restaurant, au milieu de ce va-et-vient, dans le voisinage de
cabinets où l'on dînait avec des dames; tout l'offusquait, le gaz, les
miroirs, le Tatare lui-même. Il craignait de salir le sentiment qui
remplissait son âme.
«Moi? oui, je suis préoccupé; mais, en outre, ici tout me gêne, dit-il. Tu
ne saurais croire combien, pour un campagnard comme moi, tout ce milieu
paraît étrange. C'est comme les ongles de ce monsieur que j'ai vu chez toi.
--Oui, j'ai remarqué que les ongles de ce pauvre Grinewitch
t'intéressaient beaucoup.
--Je n'y peux rien, répondit Levine, tâche de me comprendre et de te
placer au point de vue d'un campagnard. Nous autres, nous cherchons à
avoir des mains avec lesquelles nous puissions travailler; pour cela, nous
nous coupons les ongles, et bien souvent nous retroussons nos manches.
Ici, au contraire, on se laisse pousser les ongles tant qu'ils peuvent
pousser, et, pour être bien sûr de ne rien pouvoir faire de ses mains,
on accroche à ses poignets des soucoupes en guise de boutons.»
Stépane Arcadiévitch sourit gaiement.
«Mais cela prouve qu'il n'a pas besoin de travailler de ses mains: c'est
la tête qui travaille.
--C'est possible; néanmoins cela me semble étrange, de même que ce que
nous faisons ici. À la campagne, nous nous dépêchons de nous rassasier
afin de pouvoir nous remettre à la besogne, et ici nous cherchons, toi et
moi, à manger le plus longtemps possible, sans nous rassasier: aussi nous
mangeons des huîtres.
--C'est certain, reprit Stépane Arcadiévitch: mais n'est-ce pas le but de
la civilisation que de tout changer en jouissance?
--Si c'est là son but, j'aime autant rester un barbare.
--Tu l'es bien, va. Vous êtes tous des sauvages dans votre famille.»
Levine soupira. Il pensa à son frère Nicolas, se sentit mortifié, attristé,
et son visage s'assombrit; mais Oblonsky entama un sujet qui parvint
immédiatement à le distraire.
«Eh bien, viendras-tu ce soir chez nous, c'est-à-dire chez les Cherbatzky?
dit-il en clignant gaiement d'un oeil et en repoussant les écailles
d'huîtres pour prendre du fromage.
--Oui, certainement, répondit Levine, quoiqu'il m'ait semblé que la
princesse ne m'invitât pas de bonne grâce.
--Quelle idée! c'est sa manière _grande dame_, répondit Stépane
Arcadiévitch. Je viendrai aussi après une répétition de chant chez la
comtesse Bonine. Comment ne pas t'accuser d'être sauvage? Explique-moi,
par exemple, ta fuite de Moscou? Les Cherbatzky m'ont plus d'une fois
tourmenté de leurs questions sur ton compte, comme si je pouvais savoir
quelque chose. Je ne sais que ceci, c'est que tu fais toujours ce que
personne ne songerait à faire.
--Oui, répondit Levine lentement et avec émotion: tu as raison, je suis un
sauvage, mais ce n'est pas mon départ qui l'a prouvé, c'est mon retour. Je
suis revenu maintenant.....
--Es-tu heureux! interrompit Oblonsky en regardant les yeux de Levine.
--Pourquoi?
--«Je reconnais à la marque qu'ils portent les chevaux ombrageux, et à
leurs yeux, les jeunes gens amoureux,» déclama Stépane Arcadiévitch:
l'avenir est à toi.
--Et toi, n'as-tu plus rien devant toi?
--Je n'ai que le présent, et ce présent n'est pas tout roses.
--Qu'y a-t-il?
--Cela ne va pas! Mais je ne veux pas t'entretenir de moi, d'autant plus
que je ne puis t'expliquer tout, répondit Stépane Arcadiévitch. Alors
pourquoi es-tu venu à Moscou?.... Hé! viens desservir! cria-t-il au Tatare.
--Tu le devines? répondit Levine en ne quittant pas des yeux Stépane
Arcadiévitch.
--Je le devine, mais je ne puis t'en parler le premier. Tu peux par ce
détail reconnaître si je devine juste ou non, dit Stépane Arcadiévitch en
regardant Levine d'un air fin.
--Et bien, que me diras-tu? demanda Levine d'une voix qui tremblait,
et sentant tressaillir chacun des muscles de son visage. Comment
considères-tu la chose?»
Stépane Arcadiévitch but lentement son verre de chablis, en regardant
toujours Levine.
«Moi, répondit-il, je ne désire rien autant que cela, rien!
--Mais ne te trompes-tu pas? sais-tu de quoi nous parlons, murmura Levine,
le regard fixé fiévreusement sur son interlocuteur. Tu crois vraiment que
c'est possible?
--Pourquoi ne le serait-ce pas?
--Vraiment, bien sincèrement? Dis tout ce que tu penses. Songe donc, si
j'allais au-devant d'un refus? et j'en suis presque certain!
--Pourquoi donc? dit Stépane Arcadiévitch en souriant de cette émotion.
--C'est l'effet que cela me fait. Ce serait terrible, et pour moi et pour
elle!
--Oh! en tout cas je ne vois là rien de si terrible pour elle: une jeune
fille est toujours flattée d'être demandée en mariage.
--Les jeunes filles en général, peut-être: mais pas elle.»
Stépane Arcadiévitch sourit; il connaissait parfaitement les sentiments de
Levine, et savait que pour lui toutes les jeunes filles de l'univers se
divisaient en deux catégories: dans l'une, toutes les jeunes filles
existantes, ayant toutes les faiblesses humaines en partage, des jeunes
filles bien ordinaires! l'autre catégorie, composée d'_elle_ seule, sans
la moindre imperfection et au-dessus de l'humanité entière.
«Attends, prends un peu de sauce,» dit-il en arrêtant la main de Levine
qui repoussait la saucière.
Levine prit humblement de la sauce, mais ne laissa pas Oblonsky manger.
«Non, attends, comprends-moi bien, car c'est pour moi une question de vie
ou de mort. Je n'en ai jamais parlé à personne et je ne puis en parler à
un autre qu'à toi. Nous avons beau être très différents l'un de l'autre,
avoir d'autres goûts, d'autres points de vue, je n'en sais pas moins que
tu m'aimes et que tu me comprends, et c'est pourquoi je t'aime tant aussi.
Au nom du ciel, sois sincère avec moi.
--Je ne te dis que ce que je pense, répondit Stépane Arcadiévitch en
souriant, mais je te dirai plus: ma femme, une femme étonnante,--et
Oblonsky s'arrêta un moment en soupirant pour se rappeler où il en était
avec sa femme...--Elle a un don de seconde vue, et voit tout ce qui se
passe dans le coeur des autres, mais elle prévoit surtout l'avenir quand
il s'agit de mariages. Ainsi elle a prédit celui de la Chahawskoï avec
Brenteln; personne ne voulait y croire, et cependant il s'est fait. Eh
bien, ma femme est pour toi.
--Comment l'entends-tu?
--J'entends que ce n'est pas seulement qu'elle t'aime, mais elle assure
que Kitty sera ta femme.»
En entendant ces mots, le visage de Levine rayonna d'un sourire bien
voisin de l'attendrissement.
«Elle dit cela! s'écria-t-il. J'ai toujours pensé que ta femme était un
ange. Mais assez, assez parler, dit-il en se levant.
--Reste donc assis.»
Levine ne tenait plus en place; il fit deux ou trois fois le tour de la
chambre de son pas ferme, en clignant des yeux pour dissimuler des larmes,
et se remit à table un peu calmé.
«Comprends-moi, dit-il; ce n'est pas de l'amour: j'ai été amoureux,
mais ce n'était pas cela. C'est plus qu'un sentiment: c'est une force
intérieure qui me possède. Je suis parti parce que j'avais décidé qu'un
bonheur semblable ne pouvait exister, il n'aurait rien eu d'humain! Mais
j'ai eu beau lutter contre moi-même, je sens que toute ma vie est là.
Il faut que cela se décide!
--Mais pourquoi es-tu parti?
--Ah! si tu savais que de pensées se pressent dans ma tête, que de choses
je voudrais te demander! Écoute. Tu ne peux te figurer le service que tu
m'as rendu; je suis si heureux que j'en deviens égoïste, j'oublie tout! et
cependant j'ai appris aujourd'hui que mon frère Nicolas, tu sais, est ici,
et je l'ai oublié! Il me semble que lui aussi doit être heureux. C'est
comme une folie... Mais une chose me parait terrible: toi qui es marié,
tu dois connaître ce sentiment... nous déjà vieux, avec un passé, non pas
d'amour mais de péché, n'est-il pas terrible que nous osions approcher
d'un être pur, innocent? n'est-ce pas affreux? et n'est-il pas juste que
je me trouve indigne?
--Je ne crois pas que tu aies grand'chose à te reprocher.
--Et cependant, dit Levine, en repassant ma vie avec dégoût, je tremble,
je maudis, je me plains amèrement, oui...»
--Que veux-tu! le monde est ainsi fait, dit Oblonsky.
--Il n'y a qu'une consolation, celle de cette prière que j'ai toujours
aimée: «Pardonne-nous selon la grandeur de ta «miséricorde, et non selon
nos mérites.» Ce n'est qu'ainsi qu'elle peut me pardonner.»