«Fuenteguinaldo, le 21 avril 1812.
«Sire, Votre Majesté désire connaître si les pays que l'armée occupe
peuvent suffire à ses moyens de subsistance. Je ne puis mieux répondre à
cela qu'en assurant à Votre Majesté que l'on ne vit dans les
cantonnements qu'au moyen des plus grands actes de violence, que partout
la force seule peut donner les moyens journaliers de subsistance.
«La force, étant nécessaire pour assurer la subsistance, ne peut être
mise en usage pour former des magasins, et, par conséquent, il n'en
existe nulle part.
«La subsistance des troupes à Valladolid et dans toutes les villes est
toujours dans l'état le plus critique.--On ne peut plus faire rien qu'au
moyen d'achats, et cette dépense est tellement en disproportion avec les
ressources en argent dont on peut disposer, qu'après avoir épuisé le peu
d'argent de la solde qui est arrivée de France, il y a de quoi être
effrayé de l'avenir jusqu'à la récolte.
«L'Empereur vient d'ordonner au général Dorsenne d'envoyer de la
province d'Aranda huit mille quintaux de froment; mais le général
Dorsenne, qui craignait que je n'envoyasse chercher du grain dans cette
province, a fait tout enlever et conduire à Burgos. Je compte donc peu
sur cette ressource et cependant les événements les plus graves, les
plus désastreux, les plus calamiteux, peuvent être le résultat de cette
pénurie.
«D'après les documents de l'administration, les produits du territoire
qu'occupe l'armée de Portugal ne sont évalués qu'à un peu plus de moitié
des produits du pays qu'occupe l'armée du Nord, en supposant même que le
septième gouvernement, dont les produits sont réduits presqu'à rien par
la perte de Rodrigo, fût intact; et cependant l'armée du Nord n'est
guère que les trois cinquièmes de l'armée de Portugal.
«J'ignore quels motifs ont pu déterminer l'Empereur à un arrangement qui
refuse tout à ceux qui ont le plus souffert et qui ont à combattre,
tandis qu'il prodigue tout à d'autres, qui, par la nature de leurs
fonctions et par leur placement, ne sont destinés qu'à un rôle
secondaire.
«Votre Majesté, d'après cela, peut juger que l'armée de Portugal, dans
un territoire dévasté par l'armée du Nord qui l'a précédée, qui n'a
qu'un territoire insuffisant et sans proportion avec ses besoins, n'a
des ressources ni suffisamment en blés ni suffisamment en argent; que,
n'ayant point d'argent, elle ne peut faire venir du blé des autres
provinces, et qu'eût-elle des magasins, n'ayant pas de moyens de
transport, elle ne pourrait se faire suivre par des approvisionnements
en cas de mouvement.
«On peut cependant compter que, selon l'usage établi à l'armée de
Portugal, les soldais ont une réserve de quinze jours de vivres qu'ils
portent dans leurs sacs. Mais cet approvisionnement vient d'être
consommé pendant le mouvement que je viens d'exécuter, et il faudra du
temps et de nouveaux efforts pour pouvoir le reformer.
«Votre Majesté désire connaître où en est la solde de l'armée. Les six
premières divisions sont alignées au mois de juin 1811, et il leur est
dû dix mois de solde; la septième au mois de septembre, ainsi il lui est
dû huit mois; la huitième division au mois d'octobre 1810, ainsi il lui
est dû dix-huit mois. Ce seul exposé suffit pour faire connaître à Votre
Majesté dans quelle misère est l'armée.