LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL

«Salamanque, le 27 mars 1812.

«Monseigneur, je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de

m'écrire le 12 mars. Les instructions qu'elle renferme sont précisément

le contraire de celles que contiennent vos lettres des 18 et 21 février,

instructions impératives, qui m'ont forcé, contre ma conviction intime,

à changer toutes mes dispositions et à me mettre dans l'impossibilité de

faire ce que je regardais comme conforme aux intérêts de l'Empereur. Sa

Majesté appréciera tout ce que cette opposition a de fâcheux pour son

service et d'embarrassant pour moi.

«Dans ses lettres des 18 et 21 février Votre Altesse me dit que Sa

Majesté trouve que je me mêle de choses qui ne me regardent pas; qu'il

est déplacé à moi d'être inquiet pour Badajoz qui est une place

très-forte, soutenue par une armée de quatre-vingt mille hommes; que

l'armée anglaise qui voudrait faire le siège de Badajoz, fut-elle forte

de quatre et même de cinq divisions, l'armée du Midi serait en mesure de

délivrer cette place; elle m'ordonne formellement de renoncer à l'idée

devenir au secours de Badajoz; elle ajoute que, si lord Wellington s'y

porte, il faut le laisser faire, certain qu'en marchant sur l'Aguada il

sera bientôt contraint de revenir; enfin, d'après les lettres des 18 et

21, il est clair que Sa Majesté m'affranchit de toute espèce de

responsabilité sur Badajoz, pourvu que je fasse une diversion sur

l'Aguada; d'après ces lettres si précises, où les intentions de Sa

Majesté sont si fortement exprimées, je me rends à Salamanque, et je

rappelle mes divisions du Tage, excepté une seule qui couvre Madrid,

jusqu'à ce que l'armée du Centre envoie des troupes pour la remplacer.

«Aujourd'hui Votre Altesse m'écrit que je suis responsable de Badajoz si

lord Wellington en fait le siège avec plus de deux divisions; et il

semble à la fin de sa lettre que Sa Majesté me laisse le maître de

secourir cette place, en portant des troupes sur le Tage. Ainsi, après

avoir, par des ordres impératifs, détruit mes premières combinaisons qui

avaient préparé et assuré un secours efficace à Badajoz, après m'avoir

d'abord enlevé le choix des moyens, on me le rend à l'instant où il ne

m'est plus possible d'en faire usage. En effet, lorsque je me disposais

à marcher avec quatre divisions au secours de Badajoz, j'avais trois

divisions dans la vallée du Tage, cantonnées dans la Manche ou la

province de Tolède, placées à six ou sept marches de Badajoz, ce qui

leur donnait le moyen d'arriver à l'ennemi encore munies de huit jours

de vivres, et de le combattre après avoir fait leur jonction avec

l'armée du Midi. Aujourd'hui que ces troupes ont repassé les montagnes,

qu'elles ont consommé leurs subsistances de réserve en s'éloignant,

qu'il m'a été impossible d'obtenir de Madrid les secours nécessaires

pour former un magasin à Almaraz, quoique depuis six mois j'en aie

constamment renouvelé la demande, les troupes qui partiraient d'ici

auraient consommé toutes les subsistances qu'il serait possible de leur

donner avant d'arriver devant Badajoz. L'an passé, je n'aurais jamais

osé faire le mouvement que j'exécutais si je n'avais été certain que le

blé était mûr dans l'Estramadure, et, effectivement, c'est en faisant la

moisson que les soldats vécurent le jour de leur arrivée sur la

Guadiana. A l'époque actuelle, et Almaraz ne renfermant pas les

approvisionnements nécessaires, ce mouvement ne put se faire qu'en deux

fois et avec l'intervalle nécessaire pour donner aux troupes le temps de

faire, à portée de Badajoz et dans un pays qui produise quelque chose,

une réserve de vivres, et le pays est plus éloigné de ma position

actuelle que Badajoz même; c'est pour cela que j'avais laissé des

troupes sur le haut Tage. Mon mouvement était faisable dans la position

que j'avais prise; il est presque impraticable dans la position où je

suis maintenant, vu l'époque de la saison, et le temps rapproché des

opérations probables de l'ennemi.

«J'espère que Sa Majesté appréciera la position cruelle dans laquelle

ces dispositions contradictoires m'ont placé et qu'elle reconnaîtra que

la responsabilité ne peut peser sur un général que lorsque, lui ayant

indiqué d'une manière générale le but à atteindre, on lui laisse

constamment le choix des moyens.

«Après avoir mûrement réfléchi à la situation compliquée dans laquelle

je me trouve, et considérant qu'avant tout la tâche qui m'est donnée est

la conservation du Nord et que cette tâche est beaucoup plus grande que

celle du Midi; considérant que la nouvelle d'un débarquement des Anglais

à la Corogne, quoique peu probable, prend cependant de la consistance,

et que diverses dispositions des troupes portugaises et de la Galice,

qui sont à Bragance et sur l'Esla, annoncent l'offensive; enfin vos

lettres des 18 et 21 faisant entrer l'armée d'Aragon dans les calculs du

secours que peut recevoir l'année du Midi, et mes dispositions, malgré

les énormes difficultés qu'elles présentent dans l'exécution, étant

faites pour une marche de quinze jours sur l'Aguada, déjà commencée, je

continue ce mouvement sans cependant, je le répète, avoir une

très-grande confiance dans les résultats qu'il doit donner.

«Je mets en mouvement la division du Tage pour la porter sur Placencia

en faisant répandre le bruit qu'elle se réunira avec l'armée par le col

de Peralès pour entrer en Portugal, et je pars d'ici avec trois

divisions; c'est tout ce que je puis porter sur l'Aguada, devant laisser

une division sur l'Esla pour faire face aux Portugais et à la Galice; le

général Bonnet n'attendant pour rentrer dans les Asturies que

l'ouverture des passages fermés par les neiges; devant occuper

constamment Astorga, Léon, Placencia, Valladolid et Zamora, sous peine

de voir ce pays en combustion et nos embarras s'accroître d'une manière

incalculable; devant conserver la communication de Burgos avec Madrid,

de Valladolid avec Salamanque, et de Salamanque avec l'armée; combattant

sur la Tormès, j'aurais une division de plus en ligne, ce qui ferait

cinq divisions, et le nombre de sept que Sa Majesté compte que je peux y

rassembler ne peut s'y trouver que lorsque l'armée du Centre aura avec

deux divisions, placées dans les postes avancés sur ces communications

et sur l'Esla, remplacé les deux divisions que j'en tirerais.

«J'ai écrit au général Dorsenne pour l'engager, si la chose lui est

possible, à porter une partie de ses troupes dans le sixième

gouvernement afin d'y remplacer les miennes et de rendre disponibles,

dans le mouvement à faire dans ce moment, celles qu'il aura relevées.

J'ignore s'il fera droit à ma demande, mais j'en doute, n'ayant pas

encore reçu les bataillons de marche qu'il doit m'envoyer et qui me sont

annoncés depuis longtemps.

«Monseigneur, je ne puis croire que Sa Majesté se fasse une idée exacte

de la difficulté de son armée du Portugal; elle lui accorderait les

secours qui lui sont si nécessaires, et les secours jusqu'à la récolte,

c'est de l'argent, seul moyen d'assurer la subsistance des troupes

réunies. L'armée de Portugal est incapable aujourd'hui d'aucune

offensive sérieuse, d'aucune opération suivie, et sa situation ne

changera que lorsqu'elle aura quelques magasins. L'économie du peu

d'argent nécessaire à assurer les opérations jusqu'à la récolte peut

être payée, d'ici à trois mois, bien cher en hommes et en argent.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9) · 第 79 / 127 题