«Paris, le 18 février 1812.
«Monsieur le duc, je viens de mettre à l'instant sous les yeux de
l'Empereur vos lettres du 29 janvier, 4 et 6 février. Sa Majesté n'est
pas satisfaite de la direction que vous donnez à la guerre: vous avez la
supériorité sur l'ennemi, et, au lieu de prendre l'initiative, vous ne
cessez de la recevoir. Vous remuez et fatiguez vos troupes: ce n'est pas
là l'art de la guerre. Quand le général Hill marche sur l'armée du Midi
avec quinze mille hommes, c'est ce qui peut vous arriver de plus
heureux: cette armée est de force et assez bien organisée pour ne rien
craindre de l'armée anglaise, aurait-elle quatre ou cinq divisions
réunies.
«Aujourd'hui, l'ennemi suppose que vous allez faire le siége de Rodrigo;
il approche le général Hill de sa droite, afin de pouvoir le faire venir
à lui à grandes marches et vous livrer bataille réunis si vous vouiez
reprendre Rodrigo.--C'est donc au duc de Dalmatie à tenir vingt mille
hommes pour l'empêcher de faire ce mouvement, et, si Hill passe le Tage,
de se porter à sa suite ou dans l'Alentejo. Vous avez le double de la
lettre que l'Empereur m'a ordonné d'écrire au duc de Dalmatie le 11 de
ce mois, en réponse à la demande qu'il vous avait faite de porter des
troupes dans le Midi. C'est vous, monsieur le maréchal, qui deviez lui
écrire pour lui demander de porter un gros corps de troupes vers la
Guadiana, pour maintenir le général Hill dans le Midi et l'empêcher de
se réunir à lord Wellington. La prise de Ciudad-Rodrigo est un échec
pour vous, et les Anglais connaissent assez l'honneur français pour
comprendre que ce succès peut devenir un affront pour eux, et qu'au lieu
d'améliorer leur position l'occupation de Ciudad-Rodrigo les met dans
l'obligation de défendre cette place. Ils vous rendent maître du choix
du champ de bataille, puisque vous les forcez à venir au secours de
cette place et à combattre dans une position si loin de la mer.
Le résultat de cet avantage ne peut être retardé que jusqu'à la récolte;
alors vous serez en mesure de faire le siége de Rodrigo: l'ennemi
marchera ou aura la honte de vous voir reprendre cette place.
«Le mouvement du général Hill sur le Tage a été fait dans la croyance
qu'aussitôt que vous auriez su la prise de Ciudad-Rodrigo vous auriez
réuni vos troupes pour marcher rapidement sur cette ville, pour
l'investir et profiter du premier moment où la brèche n'était pas
relevée et qu'il ne pouvait y avoir aucun approvisionnement.
«Cette occasion étant masquée, il faut tout préparer pour le mois de
mai. La véritable route de Lisbonne est par le Nord: l'ennemi, y ayant
des magasins considérables et des hôpitaux, ne peut se retirer sur cette
capitale que très-lentement. Si, dans l'attaque du prince d'Essling, il
s'est retiré rapidement, c'est parce qu'il s'était préparé à ce
mouvement. Il a donc un grand intérêt à vous empêcher de pénétrer dans
le Portugal. La situation du prince d'Essling devant Lisbonne était,
pour l'Angleterre et pour le Portugal, une grande calamité. Je ne puis
que vous répéter les ordres de l'Empereur: prenez votre quartier général
à Salamanque; travaillez avec activité à fortifier cette ville; faites-y
travailler six mille hommes de troupes et six mille paysans; réunissez-y
un nouvel équipage de siége, qui servira à armer la ville; formez-y des
approvisionnements; faites faire tous les jours le coup de fusil avec
les Anglais; placez deux fortes avant-gardes qui menacent l'une Rodrigo,
l'autre Almeida; menacez les autres directions sur la frontière de
Portugal; envoyez des partis qui ravagent quelques villages. Enfin
employez tout ce qui peut tenir l'ennemi sur le qui-vive; faites réparer
les routes d'Oporto et d'Almeida; tenez votre armée vers Toro,
Benavente; la province d'Avila a même de bonnes parties où l'on trouvera
des ressources.
«Dans cette situation, qui est aussi simple que formidable, vous reposez
vos troupes, vous formez des magasins, et avec de simples démonstrations
bien combinées, qui mettent vos avant-postes à même de tirer
journellement des coups de fusil avec l'ennemi, vous aurez barre sur les
Anglais qui ne pourront vous observer. Vous devez tous les jours faire
faire des prisonniers par vos avant-gardes, et sur toutes les directions
qui menacent l'ennemi. C'est le moyen d'avoir de ses nouvelles, il n'en
est pas d'autre efficace.
«L'Empereur me prescrit de donner l'ordre au duc de Dalmatie d'avoir
toujours un corps de vingt mille hommes avec vingt bouches à feu,
composé de ses meilleures troupes, soit sur Merida pour faire le coup de
fusil, soit avec le corps du général Hill et le contenir sur la rive
gauche du Tage, soit sur Badajoz en se portant sur l'Alentejo et
l'obligeant ainsi à se rapprocher d'Elvas.
«Cette opération est d'autant plus importante, que, si elle n'avait pas
lieu, le général Hill pourrait se réunir à lord Wellington pour vous
attaquer. Il serait insensé de penser que jamais lord Wellington pût
rappeler la division Hill, tant que le duc de Dalmatie fera des
démonstrations. Lord Wellington ne peut donc vous attaquer qu'avec son
corps, et, s'il marchait vers vous, vous réuniriez sept divisions à
Salamanque avec toute votre cavalerie et votre artillerie. Cela vous
ferait cinquante mille hommes. Je dis entre vous sept divisions, car il
ne faut jamais compter sur celle des Asturies. Alors cette division
recevrait l'ordre de marcher en avant pour menacer la Galice et contenir
le corps espagnol qui est de ce côté. Appuyé à Salamanque, ayant autant
d'artillerie et de munitions que vous voudrez, votre armée, forte de
cinquante mille hommes, est inattaquable. Le général Hill fût-il même
réuni à Wellington, elle serait inattaquable, non pas pour trente mille
Anglais, qui au fond sont le total de ce que les Anglais ont en
Portugal, sans y comprendre les Portugais, mais pour soixante-dix mille
Anglais. Un camp choisi, une retraite assurée sur les places, des canons
et munitions en quantité, sont un avantage que vous savez trop bien
apprécier.
«Cependant, tandis que vous observerez, je suppose que Hill ait joint
l'armée anglaise et que lord Wellington soit beaucoup plus fort qu'il ne
l'est; dans ce cas, l'armée du nord de l'Espagne avec sa cavalerie et
deux divisions viendrait à vous; vous vous renforceriez tous les jours,
et la victoire serait assurée. Mais, une fois la résolution prise, il
faut la tenir, il n'y a plus ni _si_ ni _mais_. Il faut choisir votre
position sous Salamanque, être vainqueur ou périr avec l'armée
française, au champ de bataille que vous aurez choisi. Comme vous êtes
le plus fort, et qu'il est important d'avoir l'initiative, évitez de
faire des travaux de camp retranché qui n'appartiennent qu'à la
défensive et avertiraient l'ennemi. Il suffira de reconnaître les
emplacements et de travailler à force à la place. Si on prend un système
de fortifications serré, et qu'on n'admette pas trop de développement,
en six semaines on peut avoir une bonne place qui mette votre quartier
général, vos magasins et vos hôpitaux à l'abri de toute entreprise de
l'ennemi, et qui puisse servir de point d'appui à votre corps d'armée
pour recevoir bataille, ou de point de départ pour marcher sur Rodrigo
et Almeida quand le temps en sera venu.
«Je vous ai dit que vous ne deviez compter que sur sept divisions. La
division Bonnet doit retourner sur-le-champ dans les Asturies. Soit que
vous considériez la conservation de toutes les provinces du Nord, sait
que vous considériez un mouvement de retraite, les Asturies sont
nécessaires. Elles assurent la possession des montagne. Sans elles ni
Salamanque, ni Burgos, ni même Vitoria, ne sont tenables, si après une
bataille perdue il fallait évacuer. La division des Asturies ne devrait
pas même alors être rappelée à vous. Mais, se repliant avec ordre sur
votre droite, elle appuierait votre retraite, et, lorsque vous seriez à
Burgos, elle serait à Reynosa pour vous couvrir de ce côté. Sans quoi,
favorisé par des débarquements sur tous les points de la côte, l'ennemi,
dès le commencement de votre retraite, vous tirerait des coups de fusil
sur Montdragon et Vitoria; d'ailleurs, vous n'avez pas seulement à
lutter contre lord Wellington. Vous avez à contenir aussi le corps
ennemi qui est en Galice, et, au moment où vous marchez sur l'ennemi, la
division touchant les Asturies contiendra la Galice et épargnera la
présence d'une division à Astorga.
«Je vous le répète, c'est à l'armée du Midi, à avoir un corps de vingt
mille hommes de troupes pour tenir en échec une partie de l'armée de
Wellington sur la rive du Tage.
«Ce n'est donc pas à vous, monsieur le duc, a vous disséminer en faveur
de l'armée du Midi.
«Lorsque vous avez été prendre le commandement de votre armée, elle
venait d'éprouver un échec par sa retraite du Portugal. Ce pays était
ravagé: les hôpitaux et les magasins de l'ennemi étaient à Lisbonne; vos
troupes étaient fatiguées, dégoûtées, sans artillerie, sans train
d'équipage. Badajoz était attaqué depuis longtemps; une bataille dans le
Midi n'avait pu faire lever le siége de cette place. Que deviez-vous
faire alors? Vous porter sur Almeida pour menacer Lisbonne?--Non; parce
que votre armée n'avait point d'artillerie, point de train d'équipage,
ci qu'elle était fatiguée. L'ennemi, dans cette position, n'aurait pas
cru à cette menace; il aurait laissé approcher jusqu'à Coïmbre, aurait
pris Badajoz, et ensuite serait venu sur vous. Vous avez donc fait, à
cette époque, ce qu'il fallait faire: vous avez marché rapidement au
secours de Badajoz. L'ennemi avait barre sur vous, et l'art de la guerre
était de vous y concentrer. Le siége en a été levé, et l'ennemi est
rentré en Portugal. C'est ce qu'il y avait à faire. Depuis, monsieur le
maréchal, vous êtes revenu dans le Nord; lord Wellington s'est reporté
sur le véritable point de défense du pays; et, depuis ce temps, vous
êtes en présence.
«Si, après avoir rejeté lord Wellington au delà de Ciudad-Rodrigo, vous
fussiez resté dans la province de Salamanque, ayant vos avant-gardes sur
les directions du Portugal, lord Wellington n'aurait pas bougé; mais
vous vous êtes porté sans raison sur le Tage. Les Anglais ont cru que
vous vous disposiez à entrer dans l'Alentejo pour vous réunir au duc de
Dalmatie et faire te siége d'Elvas. Ils manoeuvrèrent en conséquence et
restèrent attentifs lorsque votre mouvement sur Valence leur a fait
connaître qu'ils n'avaient rien à craindre.
«Dans ce moment, monsieur le duc, votre position est simple et claire;
par conséquent, elle ne demande pas des combinaisons d'esprit. Placez
votre armée de manière que sa marche puisse se réunir et se grouper sur
Salamanque. Ayez-y votre quartier général; que vos ordres, vos
dispositions, annoncent à l'ennemi que la grosse artillerie arrive à
Salamanque, que vous y formez des magasins, que tout y est dans une
position offensive. Faites faire continuellement la petite guerre avec
les postes ennemis. Dans cet état, vous êtes maître de tous les
mouvements des Anglais. Si Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le
aller; réunissez aussitôt votre armée et marchez droit sur Almeida, et
poussez des pointes sur Coïmbre. Wellington reviendra bien vite sur
vous. Mais les Anglais ont trop de savoir-faire pour commettre une
pareille faute. Ce n'est pas l'envoi de quatre à cinq mille hommes sur
Valence qui a fait faire aux Anglais leur mouvement pour s'emparer de
Ciudad-Rodrigo, c'est la marche, si inutile, que vous avez fait faire
d'une grande partie de votre artillerie, de votre cavalerie; c'est la
dissémination d'une grande partie de votre armée.
«Écrivez au duc de Dalmatie et sollicitez le roi de lui écrire également
pour qu'il exécute les ordres impératif que je lui donne de porter un
corps de vingt mille hommes pour forcer le général Hill à rester sur la
rive gauche du Tage. Ne pensez donc plus, monsieur le maréchal, à aller
dans le Midi, et marchez droit sur le Portugal si lord Wellington fait
la faute de se porter sur la rive gauche du Tage.
«La division Caffarelli doit être arrivée en Navarre. L'Empereur ordonne
qu'une division italienne vienne renforcer l'armée du Nord. Mettez-vous
en correspondance avec le maréchal Suchet à Valence, afin qu'il puisse
marcher avec ses forces pour soutenir Madrid, s'il y a lieu. Profitez du
moment où vos troupes se réunissent pour bien organiser et mettre de
l'ordre dans le Nord. Qu'on travaille jour et nuit à fortifier
Salamanque; qu'on y fasse venir de grosses pièces; qu'on refasse
l'équipage de siége; enfin qu'on forme des magasins de subsistances.
Vous sentirez, monsieur le maréchal, qu'en suivant ces directions, et
qu'en mettant pour les exécuter toute l'activité convenable, vous
tiendrez l'ennemi en échec. Londres elle même tremblera de la
perspective d'une bataille et de l'invasion du Portugal, si redoutée des
Anglais, et enfin, au moment de la récolte, vous vous trouverez tout à
fait en état d'investir Rodrigo et de prendre cette place à la barbe des
Anglais, ou de leur livrer bataille, ce qui serait à désirer; car,
battus aussi loin de la mer, ils seront perdus et le Portugal perdu.
L'artillerie qui arriverait pour armer Salamanque servirait pour Almeida
et pour Rodrigo. En recevant la bataille au lieu de la donner, en ne
songeant qu'à l'armée du Midi, qui n'a pas besoin de vous, puisqu'elle
est forte de quatre vingt mille hommes des meilleures troupes de
l'Europe, en ayant de la sollicitude pour des pays qui ne sont pas sous
votre commandement et abandonnant les Asturies et les provinces qui vous
regardent, un combat que vous éprouveriez serait une calamité _qui se
ferait sentir dans toute l'Espagne_. Un échec de l'armée du Midi _la
conduirait sur Madrid ou sur Valence_, et ne serait pas de même nature.
«Je vous le répète, vous êtes le maître de conserver barre sur lord
Wellington en plaçant votre quartier général à Salamanque, en occupant
en force cette position et en poussant de fortes reconnaissances sur les
débouchés. Je ne pourrais que vous redire ce que je vous ai déjà
expliqué ci-dessus. Si Badajoz était cerné seulement par deux ou trois
divisions anglaises, le duc de Dalmatie la débloquera; mais alors
Wellington affaibli vous mettrait à même de vous porter dans le centre
du Portugal, ce qui secourrait plus efficacement Badajoz que toute autre
opération. Mais, lorsque par les nouvelles dispositions de l'Empereur,
qui l'ont obligé à renoncer pour cette année à l'expédition du Portugal,
vu la tournure que prenaient les affaires générales de l'Europe,
l'Empereur vous a ordonné de vous porter sur Valladolid, avec votre
armée, que vous êtes arrivé inopinément à Salamanque, les Anglais, qui
ont bien calculé que ces mouvements n'avaient pu se faire on conséquence
des leurs, ont été atterrés; et si, du 17 au 18, avec les trente mille
hommes que vous aviez dans la main, vous aviez marché à tire-d'aile,
sans livrer bataille, mais faisant mine de le vouloir, l'ennemi, qui
était déconcerté par votre arrivée, était résolu de lever le siége de
Rodrigo. Qui vous empêchait, en effet, de vous porter avec vingt-cinq
mille hommes entre Salamanque et Rodrigo?
«C'est une opération qu'on pourrait même faire avec dix mille hommes en
prenant position sans s'engager, et retournant sur Salamanque si
l'ennemi présentait trop de forces. La guerre est un métier de position,
et douze mille hommes ne sont jamais engagés quand ils ne veulent pas: à
plus forte raison trente mille, surtout lorsque ces trente mille hommes
étaient suivis par d'autres troupes. Mais le passé est sans remède.
«Je donne l'ordre que tout ce qu'il sera possible de fournir vous soit
fourni pour compléter votre artillerie et pour armer Salamanque.
Vingt-quatre heures après la réception de cette lettre, l'Empereur pense
que vous partirez pour Salamanque, à moins d'événements inattendus; que
vous chargerez une avant-garde d'occuper les débouchés sur Rodrigo et
une autre sur Almeida; que vous aurez dans la main au moins la valeur
d'une division; que vous ferez revenir la cavalerie et l'artillerie qui
sont à la division du Tage; que vous renverrez la division Bonnet dans
les Asturies. Vous ne donnerez pas de division à l'armée du Nord, parce
qu'elle sera renforcée par la division.... Pourtant, comme ce mouvement
sera brusque, il faut lui donner le temps d'opérer son effet, et ce ne
peut être que huit jours après que vous serez arrivé à Salamanque et que
ces dispositions seront faites que leur effet aura eu lieu sur l'ennemi;
ce n'est qu'alors que vous pourrez entièrement évacuer le Tage. En
attendant, il semble à l'Empereur qu'une seule division d'infanterie sur
ce point est suffisante.
«Le roi enverra au moins douze cents hommes de cavalerie et trois mille
hommes d'infanterie. Appuyez cette division; réunissez surtout votre
cavalerie, dont vous n'avez pas de trop et dont vous avez tant besoin.
Lorsque vous verrez que votre mouvement offensif a produit un effet,
vous retirerez du Tage d'abord une brigade et ensuite une autre brigade;
mais en même temps vous augmenterez vos démonstrations d'offensive, de
manière que tout montre que vous attendez les premières herbes pour
entrer en Portugal.»