«Séville, le 7 février 1812.
«Monsieur le maréchal, j'ai reçu au même instant les lettres que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire les 4, 19 et 24 janvier dernier. Cette
dernière m'a été apportée par M. Dettencourt, officier de votre
état-major; elle me confirme la nouvelle de la prise de Rodrigo que les
ennemis avaient fait répandre. Il est bien extraordinaire que la
garnison qui défendait cette place ne vous ait pas donné le temps de
réunir votre armée et d'arriver à son secours. Ce malheureux événement
rendra les opérations plus difficiles sur les deux rives du Tage et
déterminera sans doute les ennemis à diriger leurs efforts sur Badajoz.
Déjà je suis instruit qu'ils font des préparatifs du côté d'Uñas,
Campo-Maior et Portalègre, et, indépendamment d'un corps du général
Hill, on annonce l'arrivée de deux divisions qui se tenaient
ordinairement du côté de Castel-Branco. Heureusement que, depuis l'an
dernier, les ouvrages de défense ont été considérablement augmentés à
Badajoz, et que les approvisionnements qu'il y a, quoique incomplets,
nous donneraient le temps de combiner des opérations pour en éloigner
les ennemis si le siége était entrepris.
«J'ai l'honneur de vous faire part que le général Hill, avec tout son
corps, avait repris ses positions du côté de Portalègre. Il paraîtrait
même, d'après les rapports qui me sont parvenus, qu'il a étendu ses
troupes jusqu'à la rive droite du Tage. Les derniers renforts qui ont
été débarqués à Lisbonne, lesquels consistent dans une brigade de
cavalerie et sept à huit mille hommes d'infanterie, lui sont destinés.
«Je vois avec bien de plaisir que Votre Excellence a donné l'ordre au
général Montbrun de se mettre en communication avec l'armée du Midi.
Tant que cette communication existera, les ennemis n'oseront rien
entreprendre sur Badajoz, puisque, au moindre mouvement, nous pouvons
nous réunir et marcher à eux pour les combattre. Je désirerais donc
qu'il entrât dans vos dispositions de laisser un corps entre le Tage, la
Guadiana, la grande route de Truxillo et lu Sierra de Guadalupe, où il
trouverait des subsistances et pourrait communiquer avec les troupes que
je tiens dans la Serena, ainsi qu'avec celles que vous avez à la tête de
pont d'Almaraz et à Talavera. Ce corps serait assez éloigné pour que
l'ennemi ne pût rien entreprendre contre lui; il entrerait dans le
système d'opérations des deux armées et couvrirait une grande étendue de
pays par où les ennemis font continuellement venir des subsistances.
J'ai écrit à M. le comte d'Erlon d'en faire la proposition au général
Montbrun, qui peut-être se trouvera à cet effet autorisé par Votre
Excellence.
«Je suis d'autant plus persuadé qu'à l'ouverture de la campagne les
ennemis feront tout ce qui sera en leur pouvoir pour s'emparer de
Badajoz, qu'ils ne peuvent rien entreprendre en Castille tant que cette
place nous offrira un appui pour pénétrer en Portugal et nous porter sur
leur ligne d'opération. Il est d'ailleurs vraisemblable qu'ils ne
tarderont pas à être instruits que, d'après les dispositions de
l'Empereur, l'armée du Midi va être affaiblie de plusieurs régiments que
je dois envoyer à Burgos. D'après ces considérations, je ne puis
qu'insister, monsieur le maréchal, pour que la position de votre aile
gauche soit telle, que la communication des deux armées soit
parfaitement établie, et que nous puissions, par la réunion de toutes
nos forces disponibles, aller combattre les ennemis et assurer un grand
succès.
«Heureusement que les affaires de l'Est nous favorisent. La prise de
Valence et la destruction de l'armée que Blake commandait rendront les
ennemis plus circonspects. Le général Soult[5], qui est à Murcie, a eu
l'occasion, le 26 janvier, de compléter la dispersion de la division
d'infanterie commandée par Villacampa, et il a battu, dans une brillante
charge, la division de cavalerie du général la Carrera. Ce général, avec
son état-major et deux escadrons, ont été tués.»
[Note 5: Frère du maréchal Soult. (_Note de l'éditeur._)]