MÊME CORRESPONDANCE.

Le lendemain, 21, il répète que l'armée anglaise a vingt mille malades,

qu'il ne lui reste pas vingt mille hommes sous les armes. Il me prescrit

de détacher sur Valence non plus six mille hommes, mais un corps de

douze mille hommes soutenus par une division de trois à quatre mille

hommes, afin de faciliter les opérations du maréchal Suchet; et il

annonce qu'une fois Valence pris je recevrai l'ordre de déboucher par la

rive gauche du Tage sur Elvas, de m'emparer d'Alentejo, et que l'armée

de Portugal sera augmentée de vingt-cinq mille hommes de l'armée du

Midi, et de quinze mille hommes du corps du général Reille, tandis que

l'armée du Nord se portera à quarante mille hommes sur la Coa.--Voilà un

bel ensemble de dispositions, un vaste plan dont le succès est assuré;

mais il n'y a qu'une observation à faire, c'est que tout cela était le

rêve d'une imagination exaltée. Rien de réel n'existait. Les Anglais,

dans le repos et l'abondance, occupant un pays sain, n'avaient pas de

malades et étaient tout prêts à agir.

Les troupes qui devaient accroître l'armée de Portugal ne se trouvaient

nulle part, et aucune base solide ne donnait le moyen de réaliser le

projet annoncé.

Mais, à peine le détachement sur Valence est-il fait, Napoléon change

d'avis, et, non content d'avoir ainsi disséminé l'armée de Portugal, il

rappelle en France une partie de l'armée du Nord, et ordonne un

déplacement universel des troupes, change tout le système de placements,

ce qui fait qu'il n'y a plus de troupes réunies nulle part en mesure

d'agir.

Le 13 décembre, vingt-deux jours après les ordres précédents, le prince

de Neufchâtel m'écrit pour me faire connaître les dispositions

suivantes, prescrites par l'Empereur.

Il place l'armée de Portugal dans la Vieille-Castille; il compose son

territoire des six ou sept gouvernements, c'est-à-dire des provinces de

Salamanque, Placencia et de Valladolid, Léon, Palencia, et les Asturies;

il augmente l'armée de deux divisions, mais en retirant cinq régiments

d'infanterie et deux des troupes à cheval, et en m'ordonnant d'occuper

les Asturies. De ces dispositions il résulte en réalité une diminution

des forces, eu égard à l'étendue du territoire et à la tâche que j'ai à

remplir. Je dois me rendre à Valladolid. Il me prescrit d'augmenter les

fortifications d'Astorga, de fortifier Salamanque; il reconnaît, au

surplus, qu'aucune offensive contre le Portugal ne peut être prise avant

la nouvelle récolte, et m'annonce le départ possible et prochain de la

garde.

Pendant que toutes ces belles dispositions, qui jetaient partout la

confusion, s'exécutaient, les Anglais avaient les yeux ouverts et se

disposaient à entrer en campagne. Je recevais du duc de Dalmatie la

lettre du 4 janvier 1812, qui n'était pas de nature à me donner beaucoup

de soucis, et, peu après, une lettre du général Dorsenne du 5, dont les

avis étaient beaucoup plus sérieux. Étranger au service de Rodrigo, qui

n'était pas, je le répète, sous mon commandement, ne pouvant recevoir

des nouvelles que par le général Dorsenne, qui jamais ne m'en avait

donné, c'était la première nouvelle des dangers qu'allait courir cette

place. Ce qui me parut le plus important dans cette lettre fut la phrase

relative au général Barrié, qui devait faire redouter un manque

d'énergie dans la défense. Puisque le général Dorsenne connaissait la

disposition d'esprit et le caractère de ce général, il n'aurait pas dû

le choisir pour lui confier un commandement isolé aussi important.

Des nouvelles plus graves ne tardèrent pas à se succéder. Je reçus, à

mon arrivée à Valladolid, une lettre du général Thiébault, commandant à

Salamanque, qui m'annonçait l'entrée en campagne des Anglais et le

passage de l'Aguada; et j'envoyai, par des officiers, dans toutes les

directions, aux différentes colonnes qui étaient en route pour aller

occuper leurs nouveaux cantonnements, l'ordre de se diriger sur

Fuente-El-Sauco et Salamanque, et je m'y rendis moi-même pour marcher

sur Rodrigo aussitôt que les troupes seraient réunies; mais les

événements se pressèrent tellement, et la résistance de Rodrigo fut si

courte (huit jours d'opérations, dont deux jours de feu), qu'il n'y

avait pas moyen d'arriver à temps à son secours, quelles qu'eussent été

les dispositions prises d'avance.

Mais voici qui devient curieux! C'est la manière dont Napoléon jugea la

question et les reproches qu'il m'adressa par sa lettre du 25 janvier,

quand il apprit l'entrée en campagne des Anglais. Le prince de

Neufchâtel me dit que l'Empereur a vu avec peine la manière dont j'ai

fait opérer le général Montbrun. «Il m'avait, ajoute-t-il, donné l'ordre

d'envoyer seulement six mille hommes au secours de Valence, qui devaient

rejoindre le général d'Armagnac;» mais il se garde bien de dire que,

s'il m'a effectivement donné ces instructions par sa lettre du 20

novembre, il m'a ordonné, par une lettre du lendemain, 21 novembre, de

mettre en mouvement un corps de douze mille hommes sur Valence, soutenu

par une division de trois ou quatre mille hommes, placés en

intermédiaire. Telle est la suite des idées de Napoléon, sa mémoire, et

sa bonne foi!

Le siége de Rodrigo a été entrepris parce que Wellington a vu

l'éparpillement des armées françaises, le départ d'une partie de l'armée

du Nord pour la France, et les détachements sur Valence.

La place de Rodrigo a été enlevée en un moment, parce que le général

Barrié n'avait aucune énergie et n'a pas fait les plus simples

dispositions que comporte la plus misérable défense; et cette reddition,

si prodigieusement prompte, a empêché qu'une bataille fût livrée pour

délivrer cette place.

Par les dispositions prises au milieu de cette confusion des

changements, je devais avoir réuni en face de l'armée anglaise, sur

l'Aguada, du 26 au 27, trente-deux mille hommes, et, du 1er au 2,

quarante mille. Maintenant, je dois poursuivre. On m'ordonne (même

lettre) d'envoyer une des divisions de l'armée de Portugal à l'armée du

Nord, sans rien changer à sa composition et à sa force, en échange de

trois régiments de marche, qui appartiennent aux corps de mon armée,

renforts qui me sont déjà comptés et annoncés depuis longtemps. On

retire de l'armée du Midi cinq régiments polonais, et on prescrit

d'accélérer leur retour. On ordonne impérativement de faire partir pour

la France tout ce qui appartient à la garde impériale en troupes de

toutes les armes, et on prescrit, comme l'équivalent pour l'armée de

Portugal de la diminution de forces qui s'opère partout, les secours que

pourra donner l'armée du Nord à l'armée de Portugal, dans le cas où

l'armée anglaise s'avancerait en Castille; comme s'il était possible de

compter jamais d'une manière positive sur les mouvements combinés de

généraux indépendants, et en Espagne alors beaucoup moins qu'ailleurs!

Et c'est au moment où les Anglais sont en pleine opération, et assiégent

Rodrigo, que de semblables dispositions sont prises!

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9) · 第 48 / 127 题