«Madrid, le 1er septembre 1811.
«Monsieur le duc, par la première lettre que vous m'avez écrite, vous me
fîtes connaître que vous aviez besoin de vingt mille fanègues de blé par
mois; je m'empressai d'ordonner que les quarante premiers mille fanègues
qui seraient levés dans la province d'Avila et dans le partido de
Talavera seraient livrés à l'armée de Portugal; j'espérais, par là,
assurer la subsistance de vos troupes pendant les mois d'août et de
septembre, et je me réservai à pourvoir par la suite selon vos besoins.
Vous me fîtes connaître que vous n'aviez pas d'argent; je vous répondis
que le produit des contributions des provinces qui entourent Madrid
était tel, que Sa Majesté Impériale, ayant connu l'insuffisance de ces
moyens, avait daigné venir à mon secours par un prêt mensuel, qu'ainsi
vous deviez sentir qu'il était de toute impossibilité que je vous fisse
donner de l'argent. Je ne crois pas vous avoir caché ce que tout le
monde sait: que mes employés civils ne sont pas payés depuis quinze
mois, et ma garde depuis dix; cependant je vous écrivis que je trouvais
bon que vous levassiez les contributions de la province d'Estramadure,
qui m'étaient dues, et que vous en employassiez le produit pour les
besoins de l'armée de Portugal. Je vous ai fait envoyer tout le biscuit,
farines, voitures, artillerie, enfin tout ce dont j'ai pu disposer: je
n'ai fait aucune distinction entre l'armée de Portugal et celle du
Centre, puisque leur but est le même; mais j'avais pensé que les mesures
que j'avais prises pour assurer le service des deux armées et des
diverses parties de mon administration auraient été respectées par les
généraux de l'armée que vous commandez; il n'en a pas été ainsi. On a
levé sur divers points, occupés par votre armée, la totalité de la
récolte; on a par là exaspéré les habitants et fait abandonner les
champs et les villages, surtout dans la province d'Avila; dans celle de
Tolède on a d'abord frappé une contribution d'un million; l'ordonnateur
de votre armée se permet de donner des ordres à des personnes qui ne
doivent obéir qu'aux miens. J'ai aujourd'hui sous les yeux un décret que
l'on dit avoir été signé de vous, monsieur le maréchal, et qui en
ordonne l'exécution à mes préfets et aux généraux sous mes ordres, sans
m'en avoir même donné connaissance. Ce décret met une contribution de
quatre millions de réaux sur Tolède, et contremande la levée de toute
autre contribution.
«J'ai peine à concevoir que cet ordre émane de vous, monsieur le duc. La
province de Tolède fait partie de l'armée du Centre; elle touche Madrid;
elle est occupée par les troupes de l'armée du Centre. A Tolède j'ai
envoyé en mission mon ministre de l'intérieur, pour faire exécuter le
décret qui ordonne la levée d'une contribution en grains, et il n'y a
pas de temps à perdre. J'y ai un préfet, un gouverneur, un régiment
espagnol. Comment pouvez-vous croire que puisse être accueilli un décret
de vous, monsieur le duc, qui ordonne de ne plus payer autre chose que
les quatre millions qu'il faut verser à l'armée du Portugal? Mais avec
quoi voulez-vous donc que nous vivions? Il n'est pas à ma connaissance
que vous ayez le droit de donner des ordres à Tolède. Je ne connais
d'autres dispositions de l'Empereur, monsieur le duc, relatives aux
rapports que je dois avoir avec l'armée que vous commandez, que celle
contenue dans la lettre du prince de Neufchâtel, en date du 1er juin,
«qui me donne le commandement des troupes qui entreraient dans
l'arrondissement de l'armée du Centre, et même de l'armée du Portugal si
cette armée se repliait dans les provinces du Centre.» J'aurais cru
inutile d'entrer dans cette explication, monsieur le duc, si le décret
que vous avez rendu et les dispositions que vous avez prises ne m'en
faisaient sentir la nécessité. Vous concevrez facilement que, ne pouvant
y avoir deux chefs suprêmes dans les mêmes lieux, Sa Majesté Impériale a
senti la nécessité de prévoir et a prévu ce qui arrive. Je vous prie
donc, monsieur le duc, de vous abstenir de donner aucun ordre dans les
provinces du Centre.
«Cependant, comme je conçois que vous devez avoir beaucoup de besoins,
et que les administrateurs et généraux de votre armée aiment mieux faire
que de laisser faire, je consens à ce que vous fassiez verser dans les
caisses de l'armée du Portugal les revenus des provinces d'Avila,
d'Estramadure, et même du partido décimal de celle de Talavera,
conformément au bordereau ci-joint.
«J'ai ordonné la formation d'un hôpital militaire à Tolède, qui pourra
recevoir mille malades de l'armée du Portugal, et qui sera formé et
entretenu par mon trésor et par les soins de l'intendant de la province
et du commissaire que je déléguerai à cet effet. J'espère, monsieur le
duc, que, de cette manière, ce que vous devez à mon autorité pourra se
concilier avec ce que je dois à l'armée de Portugal et au désir que j'ai
eu constamment de vous être agréable.»