SCÈNE III

Une autre partie du parc.

BIRON, _tenant un papier_.

Le roi chasse à la bête, et moi je cours après moi-même. Ils ont tendu

les toiles, et moi je m'embarrasse dans la poix[49], dans une poix qui

salit. Salir! ce mot n'est pas beau. Allons, apaise-toi, chagrin; car on

dit que le fou l'a dit; et je le dis aussi moi, et je suis le fou. Bien

raisonné, esprit!--Par le ciel, cet amour est aussi forcené qu'Ajax; il

tue les moutons; il me tue; et je suis un mouton. Bien raisonné encore

en ma faveur!--Je ne veux pas aimer: si j'aime, qu'on me pende; en

conscience, je ne le veux pas. Oh! mais son bel oeil... Par cette

lumière, s'il n'y avait que son oeil, je ne l'aimerais pas: bon pour ses

deux yeux. Allons, je ne fais rien au monde que mentir, et me mentir à

moi-même. Par le ciel, je suis amoureux, et cela m'a appris à rimer, et

à être mélancolique; et voici un échantillon de mes rimes et de ma

mélancolie. Fort bien: la belle a déjà un de mes sonnets; le bouffon le

lui a porté, et le fou le lui a envoyé, et la dame le tient en sa

possession. Cher bouffon, cher fou, dame plus chère encore.--Par

l'univers, je m'en moquerais comme d'une épingle, si les trois autres

partageaient ma folie.--En voici un avec un papier à la main! Dieu

veuille lui faire la grâce de gémir!

[Note 49: Allusion au teint brun de Rosaline.]

(Il monte et se cache dans un arbre.)

(Entre le roi.)

LE ROI, _soupirant_.--Hélas!

BIRON, _à part_.--Il est atteint, par le ciel! Poursuis, cher Cupidon.

Tu l'as frappé de ta petite flèche sous la mamelle gauche. Par ma foi,

des secrets!

LE ROI, _lisant des vers_.

Le soleil doré ne donne point un aussi doux baiser

Aux fraîches gouttes de la rosée du matin sur la rose

Que le premier rayon de tes yeux

Tombant sur la rosée de pleurs que la nuit a fait couler sur mes joues.

La lune argentée brille avec moins d'éclat

Au travers du sein transparent de l'onde

Que l'éclat de ta beauté au travers de mes larmes.

Tu brilles dans chaque larme que je verse.

Il n'en est aucune qui ne te porte comme un char

Dans lequel tu passes triomphant de mes peines.

Daigne seulement regarder ces larmes qui se gonflent dans mes yeux,

Et tu y verras ta gloire éclater dans mes douleurs.

Garde-toi d'aimer, car alors mes larmes ne cesseront de couler,

Et elles serviront de miroir pour réfléchir ta beauté.

O reine des reines! que tu es incomparable!

La pensée de l'homme ne peut le concevoir, ni sa langue l'exprimer.

Comment lui ferai-je connaître mes peines? Je vais laisser tomber ce

papier; douces feuilles, abritez ma folie.--Mais qui vient en ce lieu?

_(Le roi se met à l'écart. Entre Longueville qui se croit seul_.) Quoi!

c'est Longueville! et lisant! Écoute bien, mon oreille.

BIRON, _à part_.--Allons, voici un autre fou qui paraît sur la scène et

qui te ressemble!

LONGUEVILLE.--Malheureux que je suis! je suis parjure.

BIRON, _à part_.--Bon, il s'avance comme un parjure portant son écriteau

devant lui[50].

[Note 50: La punition du parjure était de porter un écriteau qui

annonçait son crime.]

LE ROI, _à part_.--Il est amoureux, j'espère. Heureuse société de honte!

BIRON, _à part_.--Un ivrogne aime un ivrogne comme lui.

LONGUEVILLE, _à part_.--Suis-je le premier qui me suis ainsi parjuré?

BIRON, _à part_.--Je pourrais, moi, servir à te consoler; sans compter

les deux parjures que je connais, tu complètes le triumvirat: tu es la

corne du chapeau de la société, la figure de la potence d'amour à

laquelle est pendue l'innocence.

LONGUEVILLE.--Je crains bien que ces vers impuissants ne manquent de

force pour t'émouvoir, ô aimable Marie, souveraine de mes tendres voeux!

Je veux déchirer ces rimes et lui écrire en prose.

BIRON, _à part_.--Oh! les rimes sont les sentinelles qui gardent le

haut-de-chausses du folâtre Cupidon; ne défigure pas son costume[51].

[Note 51: Allusion au costume habituel de Cupidon sur le théâtre.]

LONGUEVILLE.--Allons, ces vers peuvent passer.

(Il lit un sonnet.)

N'est-ce pas la céleste éloquence de tes yeux,

Contre laquelle l'univers n'a point de réplique,

Qui a conduit mon coeur à ce parjure?

Un voeu, rompu pour toi, ne mérite pas d'être puni.

Mon voeu regardait une femme: mais je prouverai

Que, toi étant une déesse, je n'ai pas commis un parjure.

Mon voeu ne comprenait que les beautés mortelles, et tu es une

beauté céleste.

La conquête de tes grâces effacera en moi toute disgrâce.

Les serments ne sont qu'un souffle, et le souffle n'est qu'une vapeur.

C'est donc toi, beau soleil, qui brilles sur une terre,

Et qui attires à toi ce serment de vapeur: elle monte vers toi.

Si mon serment est rompu, ce n'est donc pas ma faute.

Et si c'est moi qui l'ai violé, quel fou ne serait pas assez sage

Pour perdre un serment afin de gagner un paradis!

BIRON, _à part_.--Voilà des vers qui ont coulé d'une veine du foie[52];

cela vous fait d'une chair mortelle une divinité, une déesse d'une jeune

oie. Pure, pure idolâtrie! Dieu nous amende, Dieu nous amende! nous

sommes bien loin du droit chemin.

[Note 52: Le foie était regardé comme le siège de l'amour.]

(Dumaine arrive avec un papier.)

LONGUEVILLE.--Par qui enverrai-je ce sonnet? Voilà

quelqu'un.--Doucement!

(Il s'éloigne à l'écart.)

BIRON, _à part_.--Tous cachés, tous cachés! ancien jeu d'enfant.--Je

suis ici comme un demi-dieu dans l'Olympe, d'où mon oeil attentif plonge

sur les malheureux insensés et pénètre leurs secrets. Encore des sacs au

moulin. O ciel! mes voeux sont remplis; Dumaine a subi aussi la

métamorphose; quatre bécasses dans un seul plat.

DUMAINE.--O divine Catherine!

BIRON, _à part_.--O profane misérable!

DUMAINE.--Par le ciel, une merveille faite pour étonner des yeux

mortels!

BIRON, _à part_.--Jure encore par la terre, qu'elle n'est pas un corps

mortel, et je te donne là un démenti net.

DUMAINE.--Sa chevelure d'ambre surpasse la noirceur de l'ambre même.

BIRON, _à part_.--Fort bien remarqué, un corbeau couleur d'ambre.

DUMAINE.--Aussi droite qu'un cèdre.

BIRON, _à part_.--Arrête, te dis-je, son épaule est dans un état de

grossesse.

DUMAINE.--Aussi belle que le jour.

BIRON, _à part_.--Oui, que certains jours où le soleil ne brille pas.

DUMAINE.--Oh! que mes voeux fussent remplis!

LONGUEVILLE, _à part_.--Et les miens aussi!

LE ROI, _à part_.--Et moi, les miens, par le ciel!

BIRON, _à part_.--Et que le ciel exauce les miens! N'est-ce pas là un

bon mot?

DUMAINE.--Je voudrais l'oublier; mais elle est une fièvre qui règne dans

mon sang et qui me force à me souvenir d'elle.

BIRON, _à part_.--Comme une fièvre dans votre sang! Eh bien, alors une

incision la ferait[53] couler dans la palette.--O charmante méprise!

[Note 53: C'était la mode, parmi les amoureux du temps, de se piquer au

bras ou ailleurs, pour boire son sang à la santé de sa belle, ou

d'écrire le nom de sa maîtresse avec son propre sang en signe d'amour.]

DUMAINE.--Je veux relire encore l'ode que j'ai composée.

BIRON, _à part_.--Je vais voir encore comment l'amour diversifie les

productions de l'esprit.

DUMAINE _lit sa pièce de vers_.

Un jour de mai. Malheureux jour!

L'amour, qui choisit toujours mai pour son mois,

Vit une fleur des plus belles

Se jouant dans le vague de l'air;

Il vit le zéphyr folâtre

S'ouvrir un passage

A travers ses feuilles veloutées;

L'amant, malade à en mourir, envia le souffle aérien.

Zéphyr, dit-il, tu peux enfler tes joues;

Que ne puis-je triompher avec toi!

Mais, hélas! rose, ma main a juré

De ne jamais te cueillir de ton épine:

Serment, hélas! peu propre à la jeunesse:

La jeunesse se plaît à cueillir ce qui est doux.

Ah! ne me reproche pas mon crime:

Si pour toi je suis devenu parjure.

Jupiter même, en te voyant, jurerait

Que Juno est une noire Éthiopienne;

Il nierait être Jupiter,

Et se ferait mortel pour l'amour de toi!

Je lui enverrai ces vers et quelques autres lignes encore plus simples

qui lui exprimeront les peines et les privations de mon sincère amour.

Oh! que je voudrais que le roi, et Biron, et Longueville fussent amants

aussi! Le mal, servant d'exemple au mal, laverait mon front de la honte

du parjure; la folie devient innocente quand tous sont en délire.

LONGUEVILLE, _se montrant tout à coup_.--Dumaine, ton amour n'est pas

charitable, de souhaiter des compagnons d'infortune en amour.--Vous

pouvez changer de couleur et pâlir: pour moi, je rougirais qu'on m'eût

entendu tenir pareil langage, et surpris dans ce sommeil.

LE ROI, _sortant à son tour et abordant brusquement

Longueville_.--Allons, l'ami, vous rougissez: vous êtes dans le même cas

que lui: vous le reprenez, et vous êtes deux fois plus coupable: vous

n'aimez pas Marie, non? Longueville n'a jamais composé de sonnet pour

elle? jamais il n'a serré ses bras en croix contre son sein amoureux,

pour contenir les élans de son coeur? J'étais enveloppé des ombres de ce

buisson et je vous observais tous deux, et j'ai rougi pour tous deux.

J'ai entendu vos coupables rimes, observé votre contenance, vu les

brûlants soupirs qu'exhalait votre sein; j'ai bien remarqué tous les

symptômes de votre passion. «Hélas!» s'écriait l'un; «ô Jupiter!» criait

l'autre: «sa chevelure est brillante comme l'or;» l'autre: «ses yeux

brillants comme le cristal.» (_A Longueville_.) Vous, vous voulez violer

votre foi et vos serments pour la conquête de ce paradis. (_A Dumaine_.)

Et vous: disiez-vous, «Jupiter, violerait ses serments pour l'amour de

ma belle.»--Que dira Biron, lorsqu'il viendra à apprendre que vous avez

violé une parole, jurée avec tant de zèle et d'ardeur? Oh! comme il vous

méprisera! comme son esprit s'égayera à vos dépens! comme il triomphera!

comme il sautera de joie! comme il rira aux éclats! Pour tous les

trésors que j'ai jamais vus, je ne voudrais pas qu'il pût m'en reprocher

autant.

BIRON.--Je m'avance pour châtier l'hypocrisie. (_Il descend de

l'arbre_.) Ah! mon cher souverain, je vous prie, daignez me pardonner...

Coeur généreux, vous sied-il bien de reprocher à ces malheureux reptiles

d'aimer, vous qui êtes le plus amoureux? Vos yeux ne portent-ils pas

l'image d'une belle? N'est-il pas certaine princesse qui se peint dans

vos larmes? Vous ne voudriez pas vous parjurer: c'est une chose odieuse;

allons, il n'y a que des ménestrels qui fassent des sonnets. Mais ne

rougissez-vous pas? Oui, tous trois, n'avez-vous pas honte de vous voir

ainsi surpris et convaincus? Vous, Longueville, vous avez vu une paille

dans l'oeil de Dumaine; le roi en a vu une dans vos yeux à tous deux;

mais moi, je découvre une poutre dans l'oeil de tous trois. Oh! à quelle

scène d'extravagance j'ai assisté! de combien de soupirs, de

gémissements, de douleur, de désespoir j'ai été le témoin! Avec quelle

patience je me suis tenu assis et coi, pour voir un roi métamorphosé en

moucheron! pour voir le robuste Hercule danser une gavotte, et le sage

Salomon fredonner une gigue, et Nestor jouer au jeu d'épingle avec les

enfants, et le cynique Timon rire de vains hochets!--Où gît ta douleur?

dis-le-moi, mon cher Dumaine; et toi, mon cher Longueville, où est la

peine? Et où est le mal de mon souverain? Tous au coeur, n'est-ce pas?

Holà! qu'on apporte un cordial, vite!

LE ROI.--Biron, tes railleries ont trop d'amertume: sommes-nous donc

ainsi trahis et exposés à tes regards!

BIRON.--Ce n'est pas vous qui êtes trahis par moi; c'est moi qui le suis

par vous; moi qui reste honnête à moi, qui regarde comme un crime de

violer le voeu dont je suis lié: je suis trahi, puisque je suis dans la

société d'hommes changeant comme la lune, et d'une rare inconstance!

Quand me verrez-vous rien écrire en rimes ou pousser des soupirs pour

une femme? ou dépenser une seule minute de mon temps à polir mes plumes?

Quand entendrez-vous dire que je loue une main, un pied, un visage, un

oeil, une démarche, une contenance, un sourcil, une gorge, une ceinture,

une jambe?...

(Biron va sortir.)

LE ROI.--Arrêtez.--Où courez-vous si vite? Est-ce un honnête homme, ou

un voleur, qui s'enfuit avec cette précipitation?

BIRON.--Je fuis l'amour: bel amoureux, laissez-moi partir.

(Entre Jacquinette et Costard.)

JACQUINETTE.--Dieu conserve le roi!

LE ROI.--Quel présent as-tu là?

COSTARD.--Une certaine trahison.

LE ROI.--Que fait la trahison ici?

COSTARD.--Elle n'y fait rien, seigneur.

LE ROI.--Si elle n'y fait rien non plus, la trahison et toi, allez tous

deux en paix ensemble.

JACQUINETTE.--Je conjure Votre Altesse de lire cette lettre, notre curé

a des soupçons sur elle, il a dit que c'était une trahison.

LE ROI, _la donnant à Biron_.--Biron, lisez-la.--(_A Jacquinette_.) D'où

tiens-tu cette lettre?

JACQUINETTE.--De Costard.

LE ROI, _à Costard_.--Où l'as-tu prise?

COSTARD.--De dun Adramadio, dun Adramadio.

LE ROI.--Eh bien! que se passe-t-il donc en vous? Pourquoi la

déchirez-vous?

BIRON.--Une bagatelle, mon souverain, une bagatelle: n'en concevez

aucune inquiétude.

LONGUEVILLE.--Elle lui a causé du trouble: il faut la voir.

DUMAINE, _la considérant_.--Eh! c'est l'écriture de Biron, et voilà son

nom au bas.

(Il ramasse les morceaux.)

BIRON, _à Costard_.--Ah! infâme bâtard, tu es né pour me déshonorer.--Je

suis coupable, mon souverain, coupable; je le confesse, je l'avoue.

LE ROI.--Et de quoi?

BIRON.--Vous êtes trois fous, qui vous moquez d'un quatrième fou, comme

moi, pour compléter le plat. Lui, et lui, et vous, mon souverain, et

moi, sommes des filous en amour, et nous méritons la mort. (_Montrant

Costard et Jacquinette_.) Congédiez, je vous prie, ce vil auditoire, et

je vous en dirai davantage.

DUMAINE.--A présent nous sommes en nombre pair.

BIRON.--Oh! oui, oui, nous sommes quatre.--Ces tourtereaux s'en

iront-ils?

LE ROI.--Allons, mes amis, retirez-vous.--Partez.

COSTARD.--Oui, que tous les honnêtes gens s'en aillent, et que les

traîtres restent.

(Costard et Jacquinette s'en vont.)

BIRON.--Mes chers seigneurs, mes chers amoureux, embrassons-nous: nous

sommes aussi fidèles à nos serments que le peuvent être la chair et le

sang. La mer aura toujours son flux et reflux; le ciel montrera toujours

sa face étoilée; le sang jeune et fougueux n'obéira jamais à un conseil

suranné. Nous ne pouvons nous écarter du but pour lequel nous sommes

nés. Ainsi, nous sommes contraints de toutes manières d'être parjures.

LE ROI.--Quoi, les lambeaux de cette lettre déchirée contiennent-ils

quelques rimes de ta composition?

BIRON.--Si elles en contiennent, dites-vous? Hé! qui peut voir la

céleste Rosaline, sans incliner devant elle sa tête vassale, comme le

grossier et sauvage Indien se prosterne à la première ouverture des

portes brillantes de l'orient? Qui peut, ébloui de son éclat, ne pas

humilier son front jusqu'à baiser la poussière? Quel oeil audacieux,

fût-il perçant comme celui de l'aigle, ose fixer son céleste front sans

être aveuglé de sa majesté?

LE ROI.--Quelle passion, quelle fureur s'est tout à coup emparée de toi?

Ma bien-aimée, la maîtresse de la tienne, est une lune gracieuse; ta

Rosaline n'est qu'une étoile de sa suite, dont l'éclat s'aperçoit à

peine.

BIRON.--Mes yeux ne sont donc pas des yeux, et je ne suis pas Biron. Que

le ciel voulût, pour mon amour, changer le jour en nuit! Les plus belles

couleurs de tous les teints s'assemblent dans ses belles joues, et de

cent attraits divers font une grâce unique, où rien ne manque de tout ce

que peut chercher le désir. Prêtez-moi la trompette à mille voix. Non,

loin de moi, rhétorique fardée! Elle n'en a pas besoin. Ce sont les

denrées communes qui ont besoin de l'éloge du vendeur: elle, elle

surpasse la louange; et un éloge imparfait la ternit. Un ermite flétri,

usé par cent hivers, pourrait, en se mirant dans son bel oeil, en

secouer cinquante. La vue de sa beauté rend à la vieillesse un coloris

qui la rajeunit, et ramène la béquille vers le berceau de l'enfance. Oh!

c'est le soleil qui fait briller tous les objets!

LE ROI.--Par le ciel! ta maîtresse est noire comme l'ébène.

BIRON.--L'ébène lui ressemble-t-il? O bois divin! Une femme faite de ce

bois serait le bonheur suprême. Qui peut ici me faire prêter serment: où

y a-t-il un livre, afin que je jure que la beauté est imparfaite, si

elle n'emprunte pas son regard de ses beaux yeux? Il n'est point de beau

visage, s'il n'est noir comme le sien.

LE ROI.--O paradoxe! La couleur noire est le symbole de l'enfer, la

couleur des prisons et du front de la nuit; la beauté suprême est seule

digne du ciel.

BIRON.--Les démons, pour nous tenter plus sûrement, prennent la forme

des anges de lumière. Si les sourcils de ma belle sont tendus du noir,

c'est de douleur de ce qu'un fard mensonger, une chevelure usurpée

séduisent les amants par une fausse apparence. Rosaline est née pour

ériger le noir en beauté; car les couleurs naturelles sont maintenant

prises pour un fard artificiel: aussi le rouge, pour éviter l'affront de

cette méprise, se peint en noir, afin d'imiter le sourcil de Rosaline.

DUMAINE.--C'est aussi pour lui ressembler que les ramoneurs sont noirs.

LONGUEVILLE.--Et c'est depuis elle que les charbonniers passent pour

beaux.

LE ROI.--Et que les Éthiopiens se vantent d'un aimable teint.

LONGUEVILLE.--Aujourd'hui l'obscurité n'a plus besoin de flambeaux, car

les ténèbres sont lumière.

BIRON.--Vos maîtresses n'osent jamais s'exposer à la pluie, de crainte

de voir leurs couleurs lavées s'effacer de leurs joues.

LE ROI.--Il ne serait pas mal que la vôtre lavât les siennes; car, à

vous parler franchement, je trouverai un plus beau visage que le sien

qui n'a pas été lavé d'aujourd'hui.

BIRON.--Je prouverai sa beauté ou je parlerai jusqu'au jour du jugement.

LE ROI.--Aucun démon ne te fera autant de peur qu'elle ce jour-là.

DUMAINE.--Je n'ai jamais vu d'homme faire tant de cas d'une drogue aussi

vile.

LONGUEVILLE, _montrant son pied_.--Tiens, voilà ta belle; vois mon

soulier et son visage.

BIRON.--Oh! si les rues étaient pavées avec des yeux comme les siens,

ses pieds seraient encore trop délicats pour fouler un tel pavé.

DUMAINE.--Fi donc! alors, sur son passage, la rue verrait bien des

mensonges à la face du ciel.

LE ROI.--A quoi bon tous ces propos? Ne sommes-nous pas tous amoureux?

BIRON.--Rien n'est plus certain; et par là tous parjures.

LE ROI.--Eh bien! finissez donc ce vain dialogue; et toi, cher Biron,

prouve-nous à présent que notre amour est légitime, et que notre foi

n'est pas violée.

DUMAINE.--Oui, vraiment, rends-nous ce service. Excuse et flatte un peu

notre faiblesse.

LONGUEVILLE.--Oui, quelque argument qui nous autorise à poursuivre;

quelques ruses, quelques chicanes pour duper le diable.

DUMAINE.--Quelque apologie pour notre parjure.

BIRON.--Oh! il y a plus de raisons qu'il n'en faut. Allons, aux armes,

soldats de l'amour! Considérez ce que vous avez juré d'abord: de jeûner,

d'étudier et de ne voir aucune femme; trahison notoire contre l'empire

de la jeunesse. Dites, pouvez-vous jeûner? Vos estomacs sont trop

jeunes, et l'abstinence engendre des maladies. Et lorsque vous avez fait

voeu d'étudier, chers seigneurs, chacun de vous a fait un parjure à son

propre livre; pouvez-vous toujours rêver, réfléchir et méditer? Et quand

est-ce que vous, seigneur, ou vous, ou vous, avez trouvé le fondement de

l'excellence de l'étude, sans la beauté du visage d'une femme? C'est des

yeux des femmes que je tire cette doctrine. Elles sont le fond, le

texte, le livre, l'académie d'où jaillit la vraie flamme de Prométhée.

Tous les efforts de l'étude enchaînent les esprits de la vie dans les

artères[54], comme le mouvement et une action longtemps continués

fatiguent les nerfs et la vigueur du voyageur. En jurant de ne point

regarder le visage d'une femme, vous avez en cela fait un parjure à

l'usage de vos yeux, et à l'étude même, qui est le principe de votre

voeu; car, où est, dans le monde, l'auteur qui enseigne une beauté

comparable à l'oeil d'une femme? La science n'est qu'un accessoire à

notre individu, et partout où nous sommes, notre science y est aussi;

or, quand nous nous contemplons nous-mêmes dans les yeux d'une femme,

n'y voyons-nous pas aussi notre science? Nous avons fait voeu d'étudier,

chers seigneurs; et, par ce voeu, nous avons manqué de foi à nos livres.

Car, quand est-ce que vous, mon souverain, ou vous, ou vous, avez, dans

une pesante contemplation, découvert jamais autant de feu poétique, que

vous en ont communiqué les yeux brillants d'une belle maîtresse? Les

autres arts indolents restent emprisonnés et oisifs dans le cerveau, et

ne produisent que des savants stériles en pratique, qui montrent

rarement quelque moisson de leurs pénibles travaux; mais l'amour, étudié

d'abord dans les yeux d'une belle, ne vit pas emprisonné dans l'enceinte

du cerveau: porté par le mouvement de tous les éléments, il court aussi

vite que la pensée dans toutes les puissances de l'homme, et donne à

chaque faculté une double force, qui l'élève au-dessus de leurs

fonctions et de leurs offices; il ajoute une vue précieuse à l'organe de

l'oeil: les yeux d'un amant peuvent éblouir l'oeil d'un aigle; l'oreille

d'un amant saisit jusqu'au plus faible son, là où l'oreille soupçonneuse

du voleur n'entend rien. Le sens de l'amour est plus sensible que ne le

sont les cornes délicates du limaçon dans sa coquille. Le dieu Bacchus

lui-même n'a qu'un palais grossier au prix du goût délicat de l'Amour.

L'Amour n'est-il pas un Hercule en valeur, qui grimpe toujours sur les

arbres des Hespérides; subtil comme le Sphinx, aussi doux, aussi musical

que la lyre brillante d'Apollon, tendue de ses cheveux d'or? Et lorsque

l'Amour parle, tous les dieux de l'Olympe s'assoupissent aux doux

accents de sa voix. Jamais poëte n'osa toucher une plume pour écrire,

qu'il ne l'eût trempée dans les pleurs de l'Amour; mais alors ses vers

charmaient les oreilles les plus sauvages, et faisaient entrer la

douceur dans le coeur des tyrans. Voilà la science que je puise dans les

yeux des femmes. Elles étincellent comme le feu de Prométhée, elles sont

les livres, les arts et les académies qui expliquent, contiennent et

nourrissent tout l'univers; sans elles, nul homme n'excellera en rien.

Ainsi, vous étiez des insensés d'avoir violé la foi que vous deviez aux

femmes, ou vous serez des insensés en tenant votre serment. Au nom de la

Sagesse, mot qu'aiment tous les hommes, ou au nom de l'Amour, mot qui

les aime tous, ou au nom des hommes, les auteurs des femmes, ou au nom

des femmes, par lesquelles nous sommes hommes, perdons une bonne fois

nos serments pour nous retrouver nous-mêmes, ou bien nous nous perdons

nous-mêmes pour conserver nos serments. C'est religion de se parjurer

ainsi; car la charité elle-même accomplit la loi; et qui peut séparer

l'Amour de la charité?

[Note 54: Dans l'ancienne médecine, on attribuait aux artères les

fonctions données aujourd'hui aux nerfs.]

LE ROI.--Allons, crions donc tous: saint Cupidon! et en plaine, soldats!

BIRON.--Avancez vos étendards et fondons sur elles; allons, chaude

mêlée, renversons-les; mais prenez garde avant tout, dans ce choc, de

rencontrer un soleil, grâce à elles[55].

[Note 55: _A sun, a son_, équivoque sur ces deux mots: soleil et fils.]

LONGUEVILLE.--Allons, parlons clairement; laissons de côté les gloses.

Prendrons-nous le parti de faire notre cour à ces filles de France?

LE ROI.--Oui, et d'en faire la conquête aussi; ainsi, méditons quelque

divertissement pour les amuser dans leurs tentes.

BIRON.--D'abord, conduisons-les hors du parc jusqu'ici, et qu'ensuite,

sous les lambris du palais, chaque homme saisisse la main de sa belle

maîtresse; dans l'après-dînée, nous les égayerons par quelque

passe-temps nouveau, tel que la brièveté du temps pourra permettre de

le former; car les bals, les danses, les mascarades, les plaisirs

précèdent les pas du bel Amour et jonchent son chemin de fleurs.

LE ROI.--Partons, partons; nous ne perdrons point de temps, ni aucune

des occasions que nous pourrons employer à propos.

BIRON.--Allons, allons! quand on sème de l'ivraie, on ne recueille pas

de blé, et toujours la justice tient sa balance égale. Des filles

volages pourraient devenir le fléau d'hommes parjures; si cela arrive,

notre cuivre n'achètera pas de métal plus précieux.

Peines d'amour perdues Comédie · 第 21 / 30 题