C'est ainsi que tu entends le lion de Némée rugir contre toi, pauvre
agneau, destiné à être sa proie. Tombe avec soumission aux pieds du
monarque, et, au retour du carnage, il pourra être d'humeur de se jouer
avec toi; mais si tu résistes, pauvre infortuné, que deviens-tu alors?
La proie de sa rage et la provision de sa caverne.
LA PRINCESSE.--De quel plumage est celui qui a dicté cette lettre?
Quelle girouette! quel coq de clocher! Avez-vous jamais rien entendu de
mieux?
BOYET.--Je suis bien trompé si je ne reconnais pas le style.
LA PRINCESSE.--Je le crois sans peine; autrement votre mémoire serait
bien mauvaise, vous venez de le lire il n'y a qu'un moment.
BOYET.--Cet Armado est un Espagnol qui hante ici la cour. Un rêve-creux,
un monarcho[38]. Un homme qui sert de divertissement au prince et à ses
compagnons d'étude.
[Note 38: Caractère fantasque du temps, monarque italien, rodomont et
insolent.]
LA PRINCESSE, _à Costard_.--Toi, l'ami, un mot. Qui t'a donné cette
lettre?
COSTARD.--Je vous l'ai dit: monseigneur.
LA PRINCESSE.--A qui devais-tu la remettre?
COSTARD.--De la part de monseigneur, à madame.
LA PRINCESSE.--De quel seigneur et à quelle dame?
COSTARD.--De monseigneur Biron, mon bon maître, à une dame de France
qu'il appelle Rosaline.
LA PRINCESSE.--Tu t'es mépris sur l'adresse de cette lettre. Allons,
mesdames, partons.--(_A Costard_.) Mon ami, cède cette lettre, on te la
rendra une autre fois.
(La princesse sort avec sa suite.)
BOYET.--Quel est le galant[39]?
ROSALINE.--Vous apprendrez à le connaître.
BOYET.--Oui, mon continent de beauté[40].
[Note 39: _Suitor_ et _shooter_. La prononciation fait l'équivoque
_amant_ et _tireur_.]
[Note 40: Toi qui contiens, qui possèdes toute la beauté de la terre.]
ROSALINE.--Eh bien! celle qui tient l'arc.--Bien répliqué, n'est-ce pas?
BOYET.--La princesse va tuer des cornes; mais si vous vous mariez,
pendez-moi par le cou, si les cornes manquent cette année; bien riposté.
ROSALINE.--Eh bien! je suis le tireur.
BOYET.--Et quel est votre daim?
ROSALINE.--Si on le choisit aux cornes, c'est vous-même... Ne
m'approchez pas; riposté.
MARIE.--Vous disputez toujours avec elle, Boyet; et elle frappe au
front.
BOYET.--Mais elle-même est frappée plus bas, l'ai-je bien visée de ce
coup?
ROSALINE.--Voulez-vous que je vous attaque avec un vieux proverbe qui
dit: «Il était un homme, lorsque le roi Pépin de France n'était encore
qu'un petit garçon,» qui visa le but?
BOYET.--Je pourrais vous répliquer par un autre, qui dit: «Il était une
femme, lorsque la reine Genièvre de Bretagne n'était qu'une petite
fille,» qui visa le but?
ROSALINE, _chantant_.
Tu ne peux le toucher, le toucher, le toucher,
Tu ne peux le toucher, bonhomme.
BOYET, _chantant_.
Si je ne le peux, si je ne le peux,
Si je ne le peux, un autre le pourra.
(Rosaline et Catherine sortent.)
COSTARD.--Sur ma foi, cela est bien plaisant! comme tous deux l'ont
ajusté!
MARIE.--Un but merveilleusement visé! car tous deux l'ont touché.
BOYET.--Un but! Oh! remarquez bien le but; un but, dit cette dame.
Mettez une marque à ce but, pour le reconnaître, si cela se peut.
MARIE.--La main est à côté de l'arc: en vérité, la main est hors de la
ligne.
COSTARD.--Oui vraiment, il faut viser plus près, ou jamais il ne
touchera le blanc[41].
[Note 41: _Cloud_, le blanc que visent les archers, et _pin_, la
cheville qui le soutient en l'air.]
BOYET.--Si ma main est à côté de la ligne, il y a apparence que la vôtre
est dans la ligne.
COSTARD.--Alors elle aura gagné le prix, en fendant la cheville du
blanc.
MARIE.--Allons, allons, vos propos sont trop grossiers. Vos lèvres se
salissent.
COSTARD, _à Boyet_.--Elle est trop forte pour vous à la pointe,
monsieur. Défiez-la aux boules.
BOYET.--Je crains de trouver trop d'inégalités dans le terrain: bonne
nuit, ma chère chouette.
(Boyet et Marie sortent.)
COSTARD, _seul_.--Par mon âme, un simple berger, un pauvre paysan! ô
seigneur, seigneur! Comme les dames et moi nous l'avons battu! Oh! sur
ma vie, excellentes plaisanteries! Un esprit sale et vulgaire quand il
coule si uniment, si obscènement, comme qui dirait, si à propos. Armado
d'un côté. Oh! c'est un élégant des plus raffinés! Il faut le voir
marcher devant une dame et porter son éventail! Il faut le voir envoyer
des baisers; et avec quelle grâce il lui fait des serments! et son page
de l'autre côté: cette poignée d'esprit! Ah! ciel! c'est la lente la
plus pathétique! «Sol, la, sol, la.»
(On entend des cris à l'intérieur.--Costard sort en courant.)