Jusqu'à ce que l'oison sortît de la porte,
Et fît cesser l'impair en faisant quatre.
MOTH.--Fort bon envoi, qui termine par un oison: en voulez-vous
davantage?
COSTARD.--Le page lui a vendu un oison qui est plat.--Bien vendu au
marché; c'est être aussi fin qu'un trompeur. Voyons le gros envoi; oui,
c'est une oie grasse.
ARMADO.--Viens çà; allons, comment as-tu commencé ce raisonnement?
MOTH.--En disant qu'une grosse tête avait le tibia brisé, et alors vous
avez demandé l'envoi.
COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai, et moi, du plantain. Voilà la
suite de votre raisonnement.
Donc le page est le gras envoi, l'oison que vous avez acheté, et il a
complété le marché[27].
[Note 27: «Allusion au proverbe: trois femmes et une oie forment un
marché. _Tre donne ed un' occa fan un mercato_.» (STEEVENS.)]
ARMADO.--Mais dis-moi comment il y avait un Costard avec le tibia brisé?
MOTH.--Je vais vous l'expliquer d'une manière sensible.
COSTARD.--Vous n'avez aucune sensibilité de cela, Moth, je vais dire
l'envoi. Moi, Costard, en courant dehors, moi qui étais en sûreté
dedans, je suis tombé sur le seuil et me suis brisé le tibia.
ARMADO.--Nous ne traiterons plus de cette matière.
COSTARD.--Non, jusqu'à ce qu'il y ait plus de matière dans mon tibia.
ARMADO.--Ami Costard, je veux t'affranchir.
COSTARD.--Oh! mariez-moi à une Française; je sens quelque envoi, quelque
oie en ceci.
ARMADO.--Écoute, Costard, par ma chère âme, je suis dans l'intention de
te mettre en liberté, en affranchissant ta personne; tu étais
claquemuré, garrotté, captivé, resserré.
COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai; et maintenant vous voulez être
ma purgation et me relâcher[28].
[Note 28: _Bound_ et _loot_.]
ARMADO.--Je te donne ta liberté; je t'élargis de prison, et pour ce
bienfait je ne t'impose que cette condition: porte cette missive à la
jeune paysanne Jacquinette. Voilà la rémunération. (_Il lui donne
quelque argent_.) Car le plus beau fleuron de mon rang honorable est de
récompenser ceux qui me servent.--Moth, suis-moi.
MOTH.--En façon de suite, moi tout seul.--Seigneur Costard, adieu.
(Il sort.)
COSTARD.--Ma douce livre de chair humaine! ma chère petite.--Maintenant
je veux regarder à sa rémunération. Rémunération! oh! c'est le mot latin
qui signifie trois liards.--Trois liards.--La rémunération. Quel est le
prix de ce ruban de fil? un sol.--Non, je vous donnerai la rémunération.
Eh bien! elle l'emporte.--La rémunération! comment, c'est un plus beau
nom qu'une couronne de France[29]! je ne veux jamais ni vendre, ni
acheter sans ce mot.
[Note 29: _Crown_, écu, couronne, et _corona Veneris_.]
(Entre Biron.)
BIRON.--O mon cher ami Costard, que je suis ravi de te trouver ici!
COSTARD.--Je vous prie, monsieur, dites-moi combien de rubans de couleur
de chair un homme peut-il acheter pour une rémunération?
BIRON.--Qu'est-ce que c'est qu'une rémunération?
COSTARD.--Hé mais, monsieur, c'est un demi-sol et un liard.
BIRON.--Oh bien! c'est trois liards de soie.
COSTARD.--Je remercie bien Votre Seigneurie. Dieu soit avec vous.
BIRON.--Oh! reste ici, maraud, j'ai besoin de t'employer.--Si tu veux
gagner mes bonnes grâces, mon cher Costard, fais, pour m'obliger, une
chose que je te vais recommander.
COSTARD.--Quand voulez-vous qu'elle soit faite, monsieur?
BIRON.--Oh! cette après-midi.
COSTARD.--Allons, monsieur, je la ferai; adieu.
BIRON.--Hé mais, tu ne sais pas encore ce que c'est.
COSTARD.--Je le saurai bien, monsieur, quand je l'aurai faite.
BIRON.--Coquin, il faut que tu saches auparavant ce que c'est.
COSTARD.--Je viendrai trouver Votre Seigneurie demain au matin.
BIRON.--Il faut que cela se fasse cette après-midi. Écoute, maraud, ce
n'est pas autre chose que ceci.--La princesse vient chasser ici dans le
parc, et elle a une aimable dame à sa suite. Quand les langues
adoucissent leur voix, elles prononcent son nom, et rappellent Rosaline;
demande-la, et songe à remettre dans sa belle main ce secret
cacheté.--Voilà ton salaire, va.
(Il lui donne de l'argent.)
COSTARD.--Salaire.--O doux salaire! il vaut mieux que la rémunération!
Onze sols et un liard valent bien mieux. O le très-doux salaire!--Je le
ferai, monsieur, ponctuellement.--Salaire! rémunération!
(Il sort.)
BIRON.--Oh! je suis vraiment amoureux! moi, qui ai été le fléau de
l'amour, le prévôt qui châtiait un soupir amoureux; un censeur, un
constable de gardes nocturnes, un pédant impérieux pour cet enfant, le
souverain des mortels, cet enfant, voilé, pleureur, aveugle et mutin; ce
géant-nain, jeune et vieux! don Cupidon, régent des rimes d'amour,
seigneur des bras entrelacés, le monarque légitime des soupirs et des
gémissements, le suzerain des paresseux et des mécontents, prince
redoutable des jupes, roi des hauts-de-chausses, seul empereur et grand
général des appariteurs[30].--O mon petit coeur! et moi je suis destiné
à être caporal dans son armée et à porter sa livrée et ses couleurs,
comme le cerceau d'un escamoteur. Quoi! moi, aimer! moi, prier! moi,
chercher une épouse! une femme qui ressemble à une montre d'Allemagne,
où il y a toujours à refaire, toujours dérangée, et qui ne va jamais
bien[31], à moins qu'on ne veille à la faire toujours aller bien. Et
pourquoi? pour devenir parjure, ce qui est le pis de tout, et pour être
celui des trois qui aime la pire de toutes; une blanche et folle
créature, avec deux boules de poix attachées à sa face en façon d'yeux.
Oui, et par le ciel, une femme qui saura tout faire, quand Argus même
serait son eunuque et son gardien, moi, soupirer pour elle! moi, prier
pour l'obtenir! veiller pour elle!--Allons, c'est un fléau dont Cupidon
veut m'affliger, pour me punir d'avoir montré trop peu de respect pour
son terrible et tout-puissant petit pouvoir. Allons, j'aimerai,
j'écrirai, je soupirerai, je prierai, je solliciterai et je gémirai; il
faut bien que les uns aiment madame et les autres Jeanneton.
[Note 30: Appariteur, nom de l'officier de l'évêque qui porte les
assignations.]
[Note 31: _Watch_, guet et montre.]