SCÈNE I

Une autre partie du parc.

_Entrent_ ARMADO et MOTH.

ARMADO.--Chante, mon enfant, ravis mon sens de l'ouïe.

MOTH.--Concolinet[19].

[Note 19: Selon toute apparence, il devrait venir là une chanson.]

ARMADO.--Oh! l'air charmant! Va, tendre jeunesse, prends cette clef,

élargis le berger de sa prison, et amène-le promptement ici: j'ai besoin

de l'employer à porter une lettre à mon amante.

MOTH.--Mon maître, voulez-vous gagner le coeur de votre maîtresse par un

rigodon français?

ARMADO.--Comment l'entends-tu? quereller[20] à la française?

[Note 20: _Brawl_, querelles, et danse. _Canary_, autre danse.]

MOTH.--Non, maître accompli, mais fredonnez un air de gigue sur le bout

de votre langue; accompagnez-le de vos pas en dansant une canarie;

animez-le en roulant vos prunelles, soupirez une note, chantez-en une

autre, quelquefois une roulade du gosier, comme si vous vouliez avaler

l'amour en le chantant, quelquefois du nez, comme si vous preniez une

prise d'amour en flairant l'amour; avec votre chapeau en forme d'auvent

sur la boutique de vos yeux; vos bras en croix sur votre veste légère,

comme un lapin à la broche; ou vos mains dans votre poche, comme un

personnage de l'ancienne peinture, en prenant garde de rester trop

longtemps sur un même ton, d'abord un fragment et puis un autre.--Voilà

les qualités, voilà les gentillesses qui séduisent les jolies filles,

lesquelles seraient encore séduites sans tout cela, et qui rendent gens

de considération (voyez-vous, gens de considération) ceux qui s'y sont

adonnés.

ARMADO.--Comment as-tu acquis cette expérience?

MOTH.--Par mon sou d'observation[21].

ARMADO.--Mais hélas! mais hélas!

MOTH.--Le pauvre cheval de bois[22] est en oubli.

[Note 21: Allusion à une ancienne pièce qui avait pour titre: _Un denier

d'esprit_.]

[Note 22: Dans la célébration des fêtes de mai, on habillait des jeunes

garçons en filles ou en moines, et ils montaient sur des chevaux de

bois, avec des sonnettes et des drapeaux de toutes couleurs. Après la

réformation, on abolit ces fêtes, et ceux qui les regrettaient

composèrent une épitaphe en l'honneur du cheval de bois.]

ARMADO.--Appelles-tu ma maîtresse, le cheval de bois?

MOTH.--Non, mon maître; le cheval de bois n'est qu'un poulain: votre

belle est peut-être une haquenée; mais avez-vous oublié votre maîtresse?

ARMADO.--Oui, je l'avais presque oubliée.

MOTH.--Négligent écolier! apprenez-la par coeur.

ARMADO.--Par coeur et dans le coeur, mon page.

MOTH.--Et hors du coeur, mon maître, je prouverai les trois choses.

ARMADO.--Que prouveras-tu?

MOTH.--Je prouverai[23] que je suis un homme, si je vis.--Et cela _par_,

_dans_ et _hors_, dans l'instant. Vous l'aimez _par_ coeur, parce que

votre coeur ne peut l'approcher. Vous l'aimez _dans_ le coeur, parce que

votre coeur est en amour pour elle. Et vous l'aimez _hors_ de coeur,

puisque le coeur vous manque de ne pouvoir la posséder.

[Note 23: _To prove_, prouver et devenir.]

ARMADO.--En effet, je suis dans ces trois cas.

MOTH.--Et trois fois autant, et rien du tout.

ARMADO.--Amène ici le berger, qu'il me porte une lettre.

MOTH.--Voilà un message bien assorti: un cheval pour être ambassadeur

d'un âne.

ARMADO.--Ha, ha! que dis-tu?

MOTH--Allons, monsieur, il vaudrait mieux envoyer l'âne sur le cheval,

car il a l'allure fort lente.--Mais j'y vais.

ARMADO.--Le chemin est très-court; allons, pars.

MOTH.--Aussi vite que le plomb, monsieur.

ARMADO.--Ton idée, ingénieux jouvenceau? Le plomb n'est-il pas un métal

pesant et lent?

MOTH.--_Minimè_, mon honorable maître, ou plutôt, non, mon maître.

ARMADO.--Je dis, moi, que le plomb est lent.

MOTH.--Vous y allez trop vite, monsieur, en disant cela; est-il lent, le

plomb qui est lancé par le canon?

ARMADO.--Belle vapeur de rhétorique! Il me prend pour un canon; et le

boulet, ce sera lui.--Allons, je t'ai tiré sur ce berger.

MOTH.--Allons, faites donc feu, et je vole.

(Moth sort.)

ARMADO.--Jouvenceau des plus subtils, plein de volubilité et de

grâce!--Par ta bonté, doux ciel, pardonne, il faut que je soupire devant

toi; dure et farouche mélancolie, la valeur te cède le terrain.--Voici

mon héraut qui revient.

(Moth rentre avec Costard.)

MOTH.--Un prodige, mon maître!--Voici une grosse tête[24] avec le tibia

brisé.

ARMADO.--Quelque énigme, quelque noeud. Allons, ton envoi[25]; commence.

[Note 24: _Costard_ veut dire grosse tête.]

[Note 25: Mot emprunté du français; on sait ce qu'est _l'envoi_ d'une

Pièce de poésie.]

COSTARD.--Point d'énigme, point de noeud, point d'envoi. Point de

drogues dans le sac, monsieur.--Ah! monsieur, du plantain, du simple

plantain. Point d'envoi, ni de drogues, monsieur; mais du plantain.

ARMADO.--Par la vertu, tu forces le rire, et ton impertinente idée

double ma bile.--Le soulèvement de flancs m'excite à des éclats de rire

ridicules: ô mes étoiles, pardonnez-moi. Le fou prend-il le _salve_ pour

l'envoi, et l'envoi pour le _salve_[26]?

[Note 26: _Salve_, salut, onguent.]

MOTH.--Le sage les prend-il pour deux choses différentes? L'envoi

n'est-il pas un _salve_? un salut.

ARMADO.--Non, page, c'est un épilogue ou discours, pour éclaircir

quelque chose qui précède et qui a été dit auparavant. Je veux t'en

donner un exemple:

Le renard, le singe et l'humble abeille

Formaient un nombre impair, n'étant que trois.

Voilà la moralité, venons à l'envoi.

MOTH.--J'ajouterai l'envoi; répétez la moralité.

(Armado répète ce qu'il vient de dire.)

Peines d'amour perdues Comédie · 第 13 / 30 题