Un pauvre PET réduit à l'esclavage,
Las de souffrir une sale prison,
Est-il puni pour se faire un passage?
La liberté fut toujours de saison.
Quoi, pour un PET échappé sans malice,
Ai-je péché contre les réglemens?
Déclarez-nous, grands juges de police,
Si vous voulez aussi régler les vents.
Un PET est-il assez de conséquence,
Pour élever contre un cul tous nos sens?
Ce pauvre cul, quoique plein d'innocence,
Pour vous fléchir, vous donne de l'encens.
Jamais un PET, soit dit sans vous déplaire,
Ne fut poussé plus méthodiquement,
J'avais aussi mes raisons pour le faire,
Car jamais PET ne fut sans fondement.
Veillez, ô guet, à nettoyer les rues,
Réglez les jeux, la chair et le poisson;
Mais sur les culs vous n'avez point de vues,
Un cul peut tout dedans son caleçon.
Que feriez-vous de nous en votre empire,
Disaient les vents du nord et du levant;
Vous qui grondez contre un simple zéphire
Qui par hasard est venu du Ponant?
Appaisez donc, Monsieur, votre colère,
A quoi sert-il à moi de disputer?
Vous permettez à mon âne de braire,
Défendrez-vous à mon cul de PETER?
Ah! si j'osais, mais je n'ose le dire,
Ou, si j'osais vous le dire tout bas;
Je n'en puis plus, mon mal de ventre empire,
Je vais... sous moi.... ne le sentez-vous pas?
Ce serait une injustice de croire que les rires excités par le PET,
sont plutôt des signes de mépris et de pitié, que la marque d'une
véritable joie. Le PET contient en lui-même un agrément essentiel,
indépendant des lieux et des circonstances.
Auprès d'un malade, une famille en pleurs attend le fatal moment qui
va lui enlever un chef, un fils, un frère, un époux. Quel tableau
désespérant et terrible! tout-à-coup, un PET parti avec fracas du
lit du moribond, suspend la douleur des assistans, fait naître une
lueur d'espérance et excite encore au moins un sourire. Si, près
d'un moribond, où tout n'inspire que le deuil, le PET peut égayer
les esprits et dilater les cœurs, doutera-t-on du pouvoir de ses
charmes? En effet, susceptible de diverses modifications, il varie ses
agrémens, et doit par-là plaire généralement. Tantôt précipité dans
sa sortie, impétueux dans son mouvement, il imite le fracas du canon;
alors il plaît à l'homme de guerre; tantôt, retardé dans sa course,
gêné dans son passage par les deux hémisphères qui le compriment, il
imite les instrumens de musique. Bruyant quelquefois dans ses accords,
souvent flexible et moëlleux dans ses modulations, il doit plaire aux
ames sensibles, et presqu'à tous les hommes, car il en est peu qui
n'aiment pas la musique, puisque les brutes même en sont touchées. Le
PET étant agréable, son utilité particulière et générale étant bien
démontrée, sa prétendue indécence combattue et détruite, qui pourra lui
refuser son suffrage? Cicéron, liv. I. des Offices, dit: _Ce qui est
utile, agréable et honnête, est censé avoir une bonté et une valeur
réelle._
Loin de blâmer les péteurs, les anciens encourageaient au contraire
leurs disciples à ne se point gêner. Les Stoïciens dont la philosophie
était la plus épurée de ces tems-là, disaient que la devise des
hommes était, _à la liberté_. Les plus grands philosophes, et Cicéron
lui-même, préféraient la doctrine stoïque aux autres sectes qui
traitaient de la félicité de la vie humaine. Tous, par des argumens
sans réplique ont obligé leurs adversaires, de convenir que parmi
les préceptes les plus salutaires à la vie, non-seulement les pets,
mais encore les rots, devaient être libres. On peut voir ces argumens
dans la 9e. épître familière de Cicéron à PŒTE, 174, et l'on y verra,
entre une infinité de bons conseils, celui-ci: _Qu'il faut faire et
se conduire en tout selon que la nature l'exige._ Il est donc inutile
d'après cela, d'alléguer avec emphase les lois de la pudeur et de la
civilité qui, toutes respectables qu'elles sont, ne doivent pourtant
pas l'emporter sur la conservation de la santé et de la vie même.
Mais enfin, s'il est encore quelqu'esclave de ce préjugé, sans le
dissuader de péter, nous allons lui donner le moyen de dissimuler au
moins son _pet_. Il aura donc soin de l'accompagner d'un vigoureux
_hem_, _hem_. Si ses poumons ne sont pas assez forts, il affectera un
grand éternuement; alors, il sera accueilli, fêté même de toute la
compagnie, et comblé de bénédictions. S'il ne peut ni l'un, ni l'autre,
il crachera bien fort, ou remuera bien fort sa chaise. S'il ne peut
faire tout cela, qu'il serre les fesses bien fort. La compression et
le resserrement du grand muscle de l'anus rendra femelle ce qui devait
être mâle. Cette malheureuse finesse fera payer bien cher à l'odorat ce
qu'elle épargne à l'ouïe, mais je ne garantis pas des suites funestes
de cette ruse, et je conclus qu'il vaut mieux, comme l'archevêque
que je vais citer, appeller l'attention sur un autre objet, par une
transition ingénieuse:
Notre archevêque Mitra,
Prélat de bonne figure,
Fit l'autre jour un gala,
Où l'on ne but point d'eau pure.
Un chanoine gros et gras,
Et d'une épaisse encolure,
Fit le plaisir du repas;
J'en vais conter l'aventure.
Assis sur son perroquet,
Siège étroit pour sa quarrure,
Il tomba sur le parquet,
Sans se faire une blessure.
Etendu comme un crapaud,
Tout prêt à crever d'enflure,
Il nous lâcha bien et beau
Un vent de mauvaise augure.
Au bruit de cet accident,
Chacun rit outre mesure,
Monseigneur dit gravement:
Buvons tous, je vous conjure.
Dans le siècle dernier, une vieille femme, sourde comme un pot,
faisait ses prières dans l'église de Bonne-Nouvelle, à Paris.
Profondément baissée devant l'image de Marie, elle lâchait à plusieurs
reprises des _pets_ assez intelligibles. «Bonne femme, lui dit
charitablement quelqu'un qui, placé derrière elle, les recevait
de la première main, bonne femme, vous pétez... Ah! monsieur,
répliqua-t-elle, je vous demande bien pardon; j'ai le malheur d'être
sourde, et je croyais que c'était seulement des vesses». Il arriva la
même chose à Œthon, qui n'était pas sourd, au rapport de Martial, livre
12. épigr. 78., qui finit ainsi:
»_Sed quamvis sibi caverit precando,_
»_Compressis natibus Jovem et salutet,_
»_Turbatus tamen, usque et usque pedit,_
»_Mox_ Œthon, _deciesque, viciesque._
Mes lecteurs me sauront gré de leur offrir l'énigme suivante:
»_Ante domum quidam, seclam coeco parat antro,_
«_Proripere incautus, nil metuensque mali,_
»_Nam se exissetratus, quidam arcte comprimit, ipsis_
»_In foribus; clamor surgat ut inde gravis._
_SOLUTIO._
»_Absque sono flatus saepe affectatus acuto,_
»_Non affectatum ventris it in crepitum._
_Henri_ BEBELLE, dont les facéties composées en 1506 sont si rares, que
M. de la Monnoye lui-même paraît n'en avoir eu aucune connaissance,
puisqu'il n'en dit rien, et que l'on ne trouve le titre de ce livre sur
aucun catalogue, nous a conservé le trait suivant:
Un orateur lâcha un PET, en présence du grand Sigismond, duc
d'Autriche, qu'il haranguait: «Si vous voulez parler, dit-il en se
retournant vers son derrière, il faudra que je me taise». Puis, sans
faire paraître le moindre embarras, il continua sa harangue. Sa
présence d'esprit et son ton flegmatique, dans un moment si périlleux,
plurent tant à ce Prince qui aimait la gaîté, qu'il eut depuis lors
toutes sortes d'égards pour cet orateur facétieux. Voilà la fortune
d'un littérateur due à un pet. Il y a tant d'ouvrages encore meilleurs
que celui-ci, qui ont conduit l'auteur à l'hôpital!
En voici encore un tiré du même auteur:
Un prêtre baptisait un enfant. Lorsqu'il en fut à ces paroles de
l'exorcisme: _il fit de la boue avec son crachat_, la sage-femme qui
tenait l'enfant et qui se baissait pour ramasser de la poussière, lâcha
un pet énorme. Le prêtre étonné quitte sa lecture. «Voyez, dit-il aux
assistans, quelle est la force miraculeuse des paroles sacrées, j'ai
commandé à Satan de sortir, il est sorti, en remplissant l'air de sa
puanteur, comme vous devez le sentir». La femme déconcertée, et qui
n'a pas entendu ce qu'a dit le prêtre, dit que c'est l'enfant qui a
pété et non pas elle.—Que le mal Saint-Jean t'arde, répond l'autre
irrité. Car si tu es aussi impoli en naissant, en présence d'un prêtre
respectable et dans un lieu saint, que feras-tu donc, dans un âge
avancé?»
Le père des Calembourgs, le fameux marquis de Bièvre, a dit plusieurs
choses très-plaisantes sur le Pet. Comme j'écris de mémoire, et que
cette partie de mon moral, jadis bien fournie, me manque souvent au
besoin, je citerai seulement cette plaisanterie. Quelqu'un disait dans
une société où il se trouvait, que la guerre était un terrible fléau,
mais qu'heureusement il courait des bruits de paix (de _pet_.) oh! pour
cela, dit le marquis, _ce n'est pas sans fondement_. L'orateur qui se
disposait à faire de l'esprit sur son texte, fut arrêté tout court, au
milieu de son vol, et tout le monde rit encore. (Le lecteur ne trouvera
pas à présent le mot très-neuf).
Mais je m'aperçois avec chagrin que le nombre obligé des pages que doit
avoir mon volume, me force de finir, je remets donc à une autre édition
tout ce qui me reste à dire sur le PET, ou aux deux ouvrages indiqués
dans ma préface, si toutefois vous pouvez les trouver; et avant de
fermer le volume, je veux vous donner un conseil dont vous sentirez
toute l'importance.
Si vous êtes dans un cercle nombreux, où un ignorant _incroyable_
trouve le secret d'ennuyer, s'il vous assomme depuis une heure par
mille impertinences débitées en arrangeant sa cravatte, relevant ses
bottes, montrant ses dents, étalant ses grâces, soyez sûr que cet
impitoyable ennemi de la société ne pourra résister à l'attaque d'un
PET, qui l'arrêtera tout court, au milieu de l'éructation de ses
sottises, tirera tous les esprits de la captivité, en faisant diversion
au babil assassin de leur ennemi commun.
S'il arrive qu'une assemblée brillante garde depuis deux heures un
silence plus morne que celui des anciens chartreux; si, les uns par
ignorance, les autres par timidité, enfin par cérémonie, on est près
de se séparer sans avoir prononcé un seul mot, soyez sûr que le PET
va ranimer tout le monde, épanouir les figures, dilater les cœurs, et
prodiguer tous les charmes d'une conversation enjouée, saupoudrée de
critique et de plaisanterie. D'où je conclus que le PET est le père de
la joie, de la santé, de l'esprit, et de la liberté. J'ai fini. Adieu.
_Claudite jam rivos pueri, sat prata biberunt._
_P. S._ Il a paru, il y a longtemps, un _Art de péter_, parodié sur
l'art poëtique de Boileau, et une pièce intitulée: _Généalogie de
Milord PET_; mais il m'a été impossible de me procurer ces ouvrages. Il
vient de paroître une pièce intitulée _Caquire_, par M. de _Vessaire_,
parodiée de Zaïre, 1 vol. in-8^o. qui se trouve chez les mêmes
libraires.