INTRODUCTION

Le présent ouvrage fait pendant à celui que j’ai publié en 1904: _La

Société française au moyen âge d’après dix romans d’aventure_.

J’ai été amené à le composer au cours de mes études sur la littérature

latine du moyen âge. Il est impossible d’étudier les moralistes du moyen

âge qui ont écrit en latin sans s’occuper de ceux qui ont écrit en

langue vulgaire. Ayant donc lu ou relu, à cette occasion, les écrits, en

langue vulgaire de France, du XIIe, du XIIIe et du XIVe siècle,

qui ont trait à des questions de morale, il m’a semblé naturel d’y

puiser les éléments d’un livre du même genre que celui que, en des

circonstances analogues, j’avais tiré des romans d’aventure.

Plusieurs raisons m’ont décidé à prendre ce parti. D’abord, des raisons

personnelles, accidentelles: parce que j’avais eu un vif plaisir à

écrire le volume paru en 1904; parce que ce volume avait reçu l’accueil

que j’aurais pu souhaiter, tant des hommes compétents que du public en

général. Mais j’ai eu aussi des motifs plus sérieux.

Je suis de plus en plus frappé des inconvénients de la quasi séparation

qui se perpétue entre la philologie et l’histoire. La plupart des

philologues, romanistes de profession, ne sont pas assez au courant des

documents dont se servent les érudits qui s’occupent de l’«histoire» du

moyen âge; et, réciproquement, la plupart des «historiens» du moyen âge

négligent trop les documents littéraires, qu’ils considèrent comme le

domaine réservé des philologues. Les inconvénients de cet état de choses

sont graves surtout pour les «historiens», dont la prétention dernière

est de donner la connaissance et l’impression de ce qu’était autrefois

la vie; car, en se privant des documents littéraires, ils se condamnent

à ne pas voir quelques-uns des principaux aspects de la vie. Se

figure-t-on ce que serait la description des sociétés actuelles, faite,

dans quelques centaines d’années, par des gens qui les auraient étudiées

exclusivement dans ce qui aurait subsisté alors de nos paperasses

administratives, de notre _Journal officiel_ et de nos _Livres jaunes_

sans tenir compte de notre littérature? Or, c’est ainsi que l’on étudie

et que l’on décrit encore trop souvent, de nos jours, les sociétés du

passé. Quant aux romanistes, ils ont évidemment intérêt à utiliser les

archives qui contiennent des renseignements précis, de nature à

simplifier leurs hypothèses lorsqu’ils s’appliquent à déterminer la date

des documents littéraires: pour préciser la date de quelques-uns des

écrits dont il est question dans le présent ouvrage, il m’a suffi

d’avoir lu beaucoup de pièces administratives du temps des derniers

Capétiens directs; les noms de Jofroi de la Chapelle, de Jehan de

Vassogne, de Gervais du Bus, de Chaillou, qui se rencontrent dans ces

textes, n’avaient pas dit grand’chose à d’éminents spécialistes de

l’histoire littéraire; c’étaient pour moi d’anciennes connaissances.

D’autre part, je suis de plus en plus persuadé que la meilleure méthode,

pour communiquer au public les résultats vraiment assimilables de nos

travaux, n’est pas d’écrire des livres d’histoire générale; c’est de

présenter les documents eux-mêmes, purifiés des fautes matérielles qui

s’y étaient glissées, allégés des superfluités qui les encombrent, en

indiquant avec précision ce que l’on sait des circonstances où ils ont

été rédigés et en les éclairant au besoin par des rapprochements

appropriés. L’homme d’aujourd’hui, qui écrit sur le passé, ajoute

nécessairement quelque chose aux documents qu’il emploie; mais quoi? ses

réflexions personnelles, qu’il impose au lecteur. Or ces réflexions sont

inutiles ou dangereuses; inutiles, si elles sont nettement distinguées

des textes qui les ont suggérées; dangereuses, si, comme c’est

ordinairement le cas, elles y sont incorporées de façon que l’on ne

puisse pas reconnaître, sans un travail d’analyse et de vérification, le

témoignage ancien de la réaction qu’il a produite sur l’esprit de

l’«historien» moderne. Le vrai rôle de l’historien, c’est de mettre en

contact, dans les meilleures conditions possibles, les gens de

maintenant avec les documents originaux qui sont les traces laissées par

les gens d’autrefois, sans y rien mêler de lui-même. Il n’est pas

toujours possible de s’en tenir là; mais il faut s’en tenir là toutes

les fois que c’est possible. On en viendra certainement, je crois, à

concevoir les livres d’histoire pour le public éclairé comme des

recueils de textes précédés de dissertations critiques, encadrés de

commentaires sobres, assemblés avec discernement, groupés avec art.

* * * * *

Les moralistes du moyen âge (du XIIe au XIVe siècle) dont les

écrits ont été conservés sont extrêmement nombreux. Mais cette énorme

littérature n’a pas bonne réputation; elle passe pour ennuyeuse: «Il y

aurait, disait autrefois M. Victor Le Clerc, plus d’ennui que

d’instruction dans une étude approfondie sur les œuvres de ce

genre[1].»

Dès 1869, G. Paris a très bien protesté contre une condamnation si

générale, en ces termes: «La poésie morale et didactique, qui a formé

une des branches les plus importantes et les plus fécondes de l’ancienne

littérature française, a jusqu’ici moins attiré l’attention que la

poésie épique et même que la poésie lyrique. Elle offre en effet moins

d’intérêt... Elle n’en est pas moins très digne d’étude, non seulement à

cause des lumières qu’elle jette sur l’état social, moral et

intellectuel de l’ancienne France, mais encore à cause du talent très

réel... qu’ont montré plusieurs de ceux qui l’ont cultivée[2].»--Depuis

1869 on a beaucoup travaillé, tant en Allemagne qu’en France, pour

exhumer, restaurer et mettre en lumière favorable ces monuments jadis si

dédaignés. A quoi personne n’a contribué autant que les deux maîtres qui

laisseront dans nos études de si profonds sillons conjugués, G. Paris

lui-même et P. Meyer. Néanmoins, l’ancienne opinion persiste[3], et il

reste beaucoup à faire[4].

Il reste beaucoup à faire: plusieurs ouvrages de premier ordre ou

simplement intéressants, comme le _Roman des romans_[5], la _Petite

Philosophie_[6], le _Contenz du monde_[7], l’_Exemple de riche homme et

du ladre_[8], le _Livre de Mandevie_[9], sont encore inédits. C’est à

peine si les premiers travaux d’approche pour l’étude des sources de la

célèbre compilation intitulée _la Somme le roi_[10]--l’«Imitation» du

XIIIe siècle,--dont quelques morceaux sont sans contredit les

chefs-d’œuvres de la littérature édifiante du moyen âge, ont été

exécutés. Pour ne parler que des écrits en langue d’oil, il n’existe

encore que des éditions insuffisantes de ceux, pourtant bien connus, et

qui méritent de l’être, d’Étienne de Fougères, de Guiot de Provins,

d’Hugues de Berzé, de Robert de Blois, de l’auteur du _Chastie Musart_,

de Gervais du Bus, etc. La plupart de ces monuments ont été datés par à

peu près; au point que, sur les dix, choisis parmi les plus importants,

qui sont étudiés ici, il s’en est trouvé jusqu’à cinq dont les dates ont

dû être rectifiées. Enfin les plus étranges erreurs d’interprétation et

d’appréciation ont été commises par les modernes qui ont pris une

connaissance sommaire de cette littérature ou qui ont essayé de s’en

servir pour illustrer l’histoire des mœurs[11].--Pour tous ces

motifs, il est certain que les moralistes français du moyen âge ne se

présentent pas encore à leur avantage, ni même sous leur véritable

physionomie, devant le public d’aujourd’hui.

* * * * *

Il faut avouer, du reste, que le préjugé traditionnel n’est pas sans

quelque fondement. Tous les moralistes du moyen âge ne sont pas dignes

d’attention: il en est de parfaitement insipides; il importe de les

classer.

Les derniers historiens-nomenclateurs de la littérature moralisante du

moyen âge[12] se sont évertués, comme de juste, à en répartir tous les

monuments connus sous un certain nombre de rubriques, telles que:

traités de morale _ex professo_, exhortations (sous forme de sermons, de

débats, d’allégories), «chastoiemens» ou «enseignemens», revues plus ou

moins descriptives ou satiriques des «états du monde», etc.[13]. Il sera

toujours malaisé, soit dit en passant, de dessiner de pareils cadres

d’un trait très ferme parce que beaucoup d’œuvres ont un caractère

mixte, et participent simultanément de l’exhortation religieuse, de

l’avertissement pédagogique et de la satire proprement dite, à divers

degrés. En fait, les nomenclateurs ont été souvent fort embarrassés: G.

Paris a été conduit à mentionner le _Petit Plet_, de l’anglo-normand

Chardri, qui, dans la littérature du moyen âge, est ce qui ressemble le

plus au _Candide_ de Voltaire, parmi les exhortations religieuses; A.

Piaget, qui fait une catégorie à part des «Bibles» (entre le _Poème

moral_ et le _Besant de Dieu_), et qui situe le Reclus de Molliens entre

_Fauvel_ et Rutebeuf, ne suit aucun ordre apparent. Une controverse

s’est élevée récemment pour éclaircir la notion de l’_Ensenhamen_ dans

la littérature provençale du XIIe et du XIIIe siècles; il en

ressort clairement que la définition de l’«ensenhamen» est

arbitraire[14].

Le point de vue de l’histoire littéraire n’étant pas celui où j’ai

l’intention de me placer, il suffit d’avoir signalé ces classifications

méthodiques, qui seraient à reviser. Pour celui qui, comme c’est mon

cas, ne s’intéresse aux moralistes du moyen âge qu’en historien,

c’est-à-dire en tant que leurs œuvres peuvent servir à faire

connaître les manières d’être, de penser et de sentir des hommes de leur

temps, il n’est guère qu’une seule distinction importante: d’une part,

ce qui est original, sincère, directement observé, ou ce qui traduit

d’une manière typique des idées jadis courantes; d’autre part, ce qui

est d’emprunt ou complètement banal.

Si l’on élimine d’office tous les écrits parénétiques, didactiques et

moralisants du moyen âge qui n’ont aucune valeur historique parce qu’ils

sont purement et simplement traduits, ou composés de centons d’ouvrages

antérieurs, le déchet est déjà très notable. Or, on le doit. En effet,

que faire, par exemple, des poèmes français[15] et provençaux[16] qui

sont traduits ou imités du _De quatuor virtutibus_ attribué à Martin,

évêque de Braga au VIe siècle? L’opuscule même du pseudo-Martin, qui

fut si longtemps populaire, se compose tout entier de phrases,

juxtaposées ou ressoudées, qui furent extraites de Sénèque à une date

indéterminée[17].--Cette première opération, préalable, fait sortir du

cercle à considérer la plupart des œuvres en latin, qui jouiront

jadis de la plus grande réputation, comme les Distiques du pseudo-Caton

et le _Moralium Dogma philosophorum_, et les nombreuses traductions ou

adaptations qui en furent faites à l’usage des laïques[18].

On peut jeter en second lieu par-dessus bord les moralistes qui,

faisant de la littérature sur des sujets de morale, ont parlé, ou

prêché, pour ne rien dire que de banal, de fade et d’impersonnel.--Les

écoles de la France au nord de la Loire ont produit, particulièrement

au XIIe siècle, une foule de clercs habiles à développer en style

noble et fleuri les lieux communs classiques: ils ont eu du talent,

autant, et du même ordre, que les rhétoriciens de l’Empire romain

finissant et les humanistes des temps modernes. Mais que faire

d’écrits si artificiels qu’ils n’ont la couleur d’aucun temps?

Le _Libellus de quatuor virtutibus honestæ vitæ_ d’Hildebert de

Lavardin († 1133) est une pièce d’anthologie qui pourrait être d’un

familier de Boëce[19]. Dans le _Petri Abelardi Carmen ad Astralabam

filium_[20], un chef-d’œuvre en son genre, dont les distiques sont si

bien frappés et dont les sentences sont restées proverbiales pendant

des siècles parmi les écoliers, les compilateurs et les scoliastes,

il n’y a presque rien qui n’eût pu couler de la plume d’un familier

de Léon X.--D’autres, écrivant en langue vulgaire, ont ressassé plus

ou moins grossièrement les articles élémentaires de l’enseignement

chrétien: misère de la condition humaine, vanité du monde, mépris de

la chair, nécessité de la pénitence, imminence du jugement dernier,

etc. C’est le cas de presque tous les auteurs de «sermons» en vers,

depuis Guichard de Beaujeu († 1137). Ces sermons, et les pièces

analogues (comme _Li Ver del Juïse_ et _La diete du corps et de l’ame_

par Pierre), ont peut-être édifié jadis les gens qui les entendaient

lire[21]; mais, aujourd’hui, il est inutile de les presser: si ce

n’est au point de vue de l’histoire de la langue, ils ne contiennent

pas un atome de substance historique.

Il est encore toute une série d’écrits qui ne sauraient être retenus et

qui ont fort contribué au fâcheux renom de la littérature moralisante du

moyen âge; ceux qui traitent des Vertus et des Vices par allégories. De

tous les ornements littéraires, en général pitoyables, dont les

écrivains du moyen âge se sont plu à parer leur pensée, ou à masquer le

néant de leur pensée, l’allégorie est celui qui est, depuis longtemps,

le plus complètement passé de mode; aucun qui répugne davantage à nos

goûts de simplicité. Il est très difficile aujourd’hui de supporter la

lecture des moralistes allégorisants du XIIe, du XIIIe et du

XIVe siècles; aussi bien de l’_Anticlaudianus_ d’un Alain de Lille,

qui n’était pas sans mérite, que du _De Contemptu mundi_ d’un Bernard de

Morlas, qui était un sot, ou du _De claustro animæ_ de cet inepte

bavard, le chanoine Hugues de Fouilloi. Les émules de ces auteurs qui

ont écrit en langue vulgaire de France ont recouvert de prétentions qui

ne sont pas moindres un vide aussi profond. Raoul de Houdan, l’auteur du

_Roman des eles de prouesse_ et du _Songe d’enfer_ est, chez nous, le

plus brillant représentant de cette veine: dans le _Roman des eles_, il

disserte à loisir sur les deux ailes de Prouesse, Largesse et

Courtoisie, et sur les sept plumes de chacune de ces ailes, ce qui fait

quatorze plumes; dans le _Songe d’enfer_, il entreprend, transformé en

pèlerin, un voyage vers la «cité d’Enfer», en passant par les villes de

Convoitise et de Foi-Mentie, et il se laisse mener, par Ivresse, à

Château-Bordel. Au _Songe d’Enfer_ de Raoul de Houdan, plusieurs rimeurs

français, contemporains ou postérieurs, ont donné des pendants, sous le

titre: _Voie de Paradis_, qui sont dans le même genre.--Ces thèmes

bizarres ont eu par la suite, comme on sait, la plus extraordinaire

fortune. Ils se sont magnifiquement épanouis à l’étranger. Dante s’en

est inspiré dans la Divine Comédie. Le livre qui, après la Bible, a été,

est peut-être encore le plus répandu dans le monde anglo-saxon, le

_Pilgrim’s Progress_ du prédicant John Bunyan, dérive du _Pèlerinage de

la Vie humaine_ de notre bon moine bas-normand Guillaume de Digulleville

(† après 1358), qui fut traduit en partie par Chaucer. Mais la

flamme intérieure de Dante et de Bunyan, qui, vivante dans la Divine

Comédie et le _Pilgrim’s Progress_, en a fait, pour plusieurs

générations, des foyers rayonnants de beauté et de consolation

spirituelle, a manqué aux précurseurs français.

Toutes ces éliminations opérées, il reste beaucoup d’écrits intéressants

à divers titres, entre lesquels l’historien, curieux de connaître et de

faire connaître la tournure d’esprit et les préoccupations habituelles

des hommes d’autrefois, est obligé de choisir.

Comment choisir?--La liberté des choix se trouve naturellement limitée,

en vue d’un ouvrage comme celui-ci, par des nécessités matérielles. Il

est clair que les écrits en latin, quel qu’en soit le mérite, sont

exclus d’avance, car les citer sans les traduire condamnerait les

lecteurs que l’on désire atteindre à un effort dont ils ne sont pas tous

capables, et les traduire risquerait d’en atténuer la saveur. D’un autre

côté, les œuvres qui, comme le _Livre du chevalier de La Tour Landry

pour l’enseignement de ses filles_ se composent essentiellement d’une

enfilade d’historiettes, sont disqualifiées aussi, car elles échappent à

l’analyse: tout ce qui n’y est pas emprunté doit être lu _in extenso_;

il n’y a qu’à y renvoyer[22].

Entre les vingt-cinq ou trente œuvres en langue d’oil, de dimensions

diverses, qui s’offraient finalement[23], j’en ai choisi une dizaine en

me laissant guider par des considérations simples.--Les auteurs de ces

écrits n’avaient pas tous autant de talent les uns que les autres;

quelques-uns, comme Jehan de Journi, le bon chevalier chypriote qui fit

la _Dime de penitance_[24], en manquaient à un haut degré.--Parmi les

autres, qui n’en manquaient pas, j’ai dû laisser de côté ceux dont

l’œuvre n’a pas encore été l’objet d’investigations critiques, même

imparfaites: il n’était pas possible d’entreprendre incidemment, par

exemple, la classification des manuscrits et la recherche des sources de

_la Somme le roi_ ou du _Livre de Mandevie_, qui ont rebuté jusqu’à

présent les philologues les plus zélés[25].--Rutebeuf et Jehan de Meun

ont été laissés de côté pour une raison inverse, comme aisément

accessibles et trop connus.--Le _Petit Plet_ de Chardri, ce très hardi

et très agréable plaidoyer pour l’Optimisme[26], je n’ai pas cru

pouvoir, à mon vif regret, le faire figurer dans cette galerie de

miroirs de «la Vie en France», parce que Chardri était un anglo-normand

d’Angleterre, et très anglais.

Les dix personnages qui ont été finalement retenus[27] et que l’on va

entendre ont tous une physionomie nette et distincte, avec un air de

famille qui est précisément celui de leur temps. Ils sont de régions, de

conditions et de tempéraments très variés: un breton (Étienne de

Fougères), un normand (le clerc Guillaume), un champenois (Guiot de

Provins), un bourguignon (le seigneur de Berzé), des picards (le Reclus,

Mahieu), un homme du val de Loire (Robert de Blois), un franc d’Outremer

(Philippe de Novare), un parisien d’adoption (Gervais du Bus), un wallon

(Gilles li Muisis);--un évêque (Étienne de Fougères), deux moines (le

Reclus, Gilles li Muisis), trois clercs (Guillaume, Mahieu, Gervais),

deux seigneurs (Hugues de Berzé, Philippe de Novare), deux jongleurs

(Guiot [qui fut aussi moine], Robert de Blois);--des hommes graves et

fervents (Étienne de Fougères, Guillaume), et des farceurs (Guiot de

Provins, Mahieu);--des hommes simples et spontanés (Philippe de Novare)

et des faiseurs de tours de force littéraires (le Reclus, Gervais);

enfin la désinvolture mondaine du seigneur de Berzé fait contraste avec

la bonhomie bourgeoise de l’abbé Gilles.--Ils ont d’ailleurs obtenu, en

leur siècle, des succès fort inégaux: les écrits d’Étienne de Fougères,

de Mahieu, de Gilles li Muisis n’ont été conservés que par un seul

manuscrit; les deux «romans» du Reclus sont au nombre des livres qui

furent les plus populaires au moyen âge.

On va les entendre, ces dix hommes, dont les écrits représentent toute

la gamme de la littérature moralisante de leur temps: homélies,

«enseignemens», «états du monde» et fantaisies satiriques. Car,

conformément au système d’exposition qui me paraît le meilleur, la

parole leur sera laissée. Ils diront eux-mêmes, en leur langage[28],

tout ce qu’ils ont dit d’instructif, dans l’ordre même où ils ont cru

bon de le dire. Mais presque tous les écrits du moyen âge, même les

meilleurs, sont des nébuleuses, où des passages intéressants quant au

fond ou bien venus quant à la forme sont noyés dans un brouillard de

mots et de développements insignifiants; c’est par là qu’ils dégoûtent

bien des gens qui, sans cela, en apprécieraient le charme délicat. Or,

le philologue est tenu, naturellement, de traiter avec le même respect

toutes les parties de ces nébuleuses, noyaux solides et vapeurs qui, à

l’analyse, se résolvent en néant. Mais l’historien a le droit de les

condenser. Le travail auquel il a non seulement le droit, mais le devoir

de se livrer consiste à séparer, dans les œuvres qu’il considère, la

substance de ce qui n’est rien. Si j’avais réussi à faire convenablement

ce travail pour les dix moralistes que j’ai choisis, la substance toute

entière des discours qu’ils ont tenus serait dans ce volume-ci.

Est-il besoin d’ajouter que, dans les œuvres les plus vagues et les

plus banales, qui sont presque tout en brouillards, il se rencontre

pourtant çà et là, par hasard, des détails précis? Or, on éprouve

instinctivement le désir de les recueillir, ces détails, pour les

confronter avec les passages des œuvres plus substantielles qu’ils

illustrent, confirment ou contredisent. L’analyse des écrits de premier

ordre tend ainsi à s’entourer d’une glose formée de textes

complémentaires, puisés dans les écrits secondaires. Mais il n’est que

trop facile d’abuser des rapprochements de ce genre, qui sont toujours

arbitraires. J’aurais pu les multiplier indéfiniment; c’est à dessein

que j’en ai usé avec la plus grande sobriété[29].

* * * * *

Les PP. Quétif et Échard estimaient, au XVIIe siècle, que la _Somme

le roi_ de frère Lorens (ou plutôt le _Miroir du Monde_ anonyme qui en a

fourni la meilleure part), «si on en accommodait un peu le style au

langage de notre temps», pourrait encore servir de bréviaire aux

cœurs en peine. En fait, le _Doctrinal de Sapience_ de Gui de Roie

(1345-1409), plus ou moins rajeuni, abrégé, arrangé, a été lu jusqu’au

XVIIIe siècle. Mais, personne ne pense plus maintenant à chercher le

remède de l’âme dans ces vieux livres, faits pour des hommes dont la

sensibilité n’était pas affinée. On n’y rencontre guère que des choses

simples et communes, vulgaires, trop souvent conventionnelles. Jamais un

cri. Celui du rustre misérable, dans l’épisode fameux d’_Aucassin et

Nicolete_, retentit au milieu du silence de la littérature

contemporaine. Il y eut sans doute alors, comme depuis, des hommes qui

souffrirent moralement d’une manière aiguë et intéressante; mais ils se

sont tus.

Les moralistes du XIIe, du XIIIe et du XIVe siècles n’ont

exprimé que des sentiments élémentaires; mais ceux d’entre eux qui

avaient du talent les ont colorés, sans le vouloir, aux nuances du

milieu où ils vivaient: c’est par là qu’ils gardent un titre à notre

attention.--On est curieux de consulter des étrangers sur les usages de

leur pays; comment ne le serait-on pas d’écouter des gens de chez nous,

morts depuis six ou sept cents ans, sur les mœurs de leur temps?

Et voici le service qu’ils peuvent rendre. Qui les aura écoutés comme il

faut cessera de se figurer nos ancêtres de l’absurde façon que

l’ignorance et les partis pris audacieux des romantiques ont si

profondément popularisée depuis près d’un siècle. Le moyen âge, âge de

foi profonde, âge d’or de l’Église, âge de paix sociale et de vertus

privées! De telles généralisations, qui flottent vaguement dans l’esprit

de la plupart de nos contemporains, même les plus cultivés, sont trop

sommaires. Cet âge connut en vérité des libertés et des misères très

analogues aux nôtres. Les hommes de ce temps-là étaient des hommes comme

nous. On se plaignait déjà, en ce temps-là, de l’extrême relâchement des

mœurs, de l’impudence des arrivistes, de l’impiété grandissante, du

mauvais vouloir des ouvriers et de l’insolence des domestiques.

* * * * *

J’avais d’abord choisi comme titre, pour ce volume: _Moralistes du moyen

âge_. Mais on m’a fait observer que cela donnerait peut-être à croire,

au premier coup d’œil, que le livre est plus ennuyeux qu’il ne l’est

en réalité. J’ai cédé: le titre actuel, quoiqu’un peu voyant pour mon

goût, n’est pas inexact; et il a l’avantage d’être symétrique à celui du

volume précédent.

J’ai tenu, en revanche à conserver la méthode de citations textuelles

que j’avais employée en 1904. Elle oblige le lecteur au petit travail

qui consiste à pénétrer lui-même, en s’aidant des explications fournies

en note sur les mots et les tournures difficiles, dans l’intelligence

des textes originaux. Mais la traduction pure et simple n’était pas

possible, et les «rajeunissements» ont quelque chose d’odieux. Il n’y a

pas de plaisir sans peine.

* * * * *

Je ne me dissimule pas qu’un livre comme celui-ci peut provoquer au

premier abord des malentendus contradictoires: de la part des érudits

qui n’aiment pas la «vulgarisation» (ils peuvent croire, _a priori_, que

c’est un de ces livres de vulgarisation que l’expérience leur a appris à

dédaigner); de la part du public intelligent et lettré que l’érudition

effraie (il peut penser, en feuilletant un livre où il y a tant de

«vieux français» et de références précises, que cela n’est pas pour

lui). Je ne m’inquiète pas outre mesure, pourtant, de ces éventualités.

Les gens du métier verront tout de suite ce qu’il peut y avoir de neuf

dans quelques-unes des dissertations qui suivent, et il suffira qu’il y

en ait un peu pour que s’effacent leurs très légitimes préventions. Le

public intelligent et lettré verra bien, de son côté, que les arcanes de

l’érudition qu’il craint, respecte et méprise à la fois, ne sont pas si

mystérieux ni si redoutables lorsque les questions sur lesquelles

s’exercent les érudits sont mises au point et discutées avec simplicité.

D’une manière générale, il me semble que, si l’on sait s’y prendre, rien

ne s’oppose à ce que les mêmes livres puissent le plus souvent

s’adresser, à la fois, à ceux qui savent et au public.

Décembre 1907.

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 2 / 69 题