Alors il laissa retomber lentement son bras, et regarda le pavé avec un
profond accablement. «Si ces pierres pouvaient parler, murmura-t-il,
oui, elles diraient que voilà un homme bien malheureux.»
Il reprit. La jeune fille agenouillée devant le gibet et noyée dans sa
longue chevelure le laissait parler sans l'interrompre. Il avait
maintenant un accent plaintif et doux qui contrastait douloureusement
avec l'âpreté hautaine de ses traits.
«Moi, je vous aime. Oh! cela est pourtant bien vrai. Il ne sort donc
rien au dehors de ce feu qui me brûle le coeur! Hélas! jeune fille, nuit
et jour, oui, nuit et jour, cela ne mérite-t-il aucune pitié? C'est un
amour de la nuit et du jour, vous dis-je, c'est une torture.--Oh! je
souffre trop, ma pauvre enfant!--C'est une chose digne de compassion, je
vous assure. Vous voyez que je vous parle doucement. Je voudrais bien
que vous n'eussiez plus cette horreur de moi.--Enfin, un homme qui aime
une femme, ce n'est pas sa faute!--Oh! mon Dieu!--Comment! vous ne me
pardonnerez donc jamais? Vous me haïrez toujours! C'est donc fini! C'est
là ce qui me rend mauvais, voyez-vous, et horrible à moi-même!--Vous ne
me regardez seulement pas! Vous pensez à autre chose peut-être tandis
que je vous parle debout et frémissant sur la limite de notre éternité à
tous deux!--Surtout ne me parlez pas de l'officier! Quoi! je me
jetterais à vos genoux, quoi! je baiserais, non vos pieds, vous ne
voudriez pas, mais la terre qui est sous vos pieds, quoi! je
sangloterais comme un enfant, j'arracherais de ma poitrine, non des
paroles, mais mon coeur et mes entrailles, pour vous dire que je vous
aime, tout serait inutile, tout!--Et cependant vous n'avez rien dans
l'âme que de tendre et de clément, vous êtes rayonnante de la plus belle
douceur, vous êtes tout entière suave, bonne, miséricordieuse et
charmante. Hélas! vous n'avez de méchanceté que pour moi seul! Oh!
quelle fatalité!»
Il cacha son visage dans ses mains. La jeune fille l'entendit pleurer.
C'était la première fois. Ainsi debout et secoué par les sanglots, il
était plus misérable et plus suppliant qu'à genoux. Il pleura ainsi un
certain temps.
«Allons! poursuivit-il ces premières larmes passées, je ne trouve pas de
paroles. J'avais pourtant bien songé à ce que je vous dirais. Maintenant
je tremble et je frissonne, je défaille à l'instant décisif, je sens
quelque chose de suprême qui nous enveloppe, et je balbutie. Oh! je vais
tomber sur le pavé si vous ne prenez pas pitié de moi, pitié de vous. Ne
nous condamnez pas tous deux. Si vous saviez combien je vous aime! quel
coeur c'est que mon coeur! Oh! quelle désertion de toute vertu! quel
abandon désespéré de moi-même! Docteur, je bafoue la science;
gentilhomme, je déchire mon nom; prêtre, je fais du missel un oreiller
de luxure, je crache au visage de mon Dieu! tout cela pour toi,
enchanteresse! pour être plus digne de ton enfer! et tu ne veux pas du
damné! Oh! que je te dise tout! plus encore, quelque chose de plus
horrible, oh! plus horrible!...»
En prononçant ces dernières paroles, son air devint tout à fait égaré.
Il se tut un instant, et reprit comme se parlant à lui-même, et d'une
voix forte:
«Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?»
Il y eut encore un silence, et il poursuivit:
«Ce que j'en ai fait, Seigneur? Je l'ai recueilli, je l'ai élevé, je
l'ai nourri, je l'ai aimé, je l'ai idolâtré, et je l'ai tué! Oui,
Seigneur, voici qu'on vient de lui écraser la tête devant moi sur la
pierre de votre maison, et c'est à cause de moi, à cause de cette femme,
à cause d'elle...»
Son oeil était hagard. Sa voix allait s'éteignant, il répéta encore
plusieurs fois, machinalement, avec d'assez longs intervalles, comme une
cloche qui prolonge sa dernière vibration: «À cause d'elle...--À cause
d'elle...»
Puis sa langue n'articula plus aucun son perceptible, ses lèvres
remuaient toujours cependant. Tout à coup il s'affaissa sur lui-même
comme quelque chose qui s'écroule, et demeura à terre sans mouvement, la
tête dans les genoux.
Un frôlement de la jeune fille qui retirait son pied de dessous lui le
fit revenir. Il passa lentement sa main sur ses joues creuses, et
regarda quelques instants avec stupeur ses doigts qui étaient mouillés.
«Quoi! murmura-t-il, j'ai pleuré!»
Et se tournant subitement vers l'égyptienne avec une angoisse
inexprimable:
«Hélas! vous m'avez regardé froidement pleurer! Enfant! sais-tu que ces
larmes sont des laves? Est-il donc bien vrai? de l'homme qu'on hait rien
ne touche. Tu me verrais mourir, tu rirais. Oh! moi je ne veux pas te
voir mourir! Un mot! un seul mot de pardon! Ne me dis pas que tu
m'aimes, dis-moi seulement que tu veux bien, cela suffira, je te
sauverai. Sinon... Oh! l'heure passe, je t'en supplie par tout ce qui
est sacré, n'attends pas que je sois redevenu de pierre comme ce gibet
qui te réclame aussi! Songe que je tiens nos deux destinées dans ma
main, que je suis insensé, cela est terrible, que je puis laisser tout
choir, et qu'il y a au-dessous de nous un abîme sans fond, malheureuse,
où ma chute poursuivra la tienne durant l'éternité! Un mot de bonté! dis
un mot! rien qu'un mot!»
Elle ouvrit la bouche pour lui répondre. Il se précipita à genoux devant
elle pour recueillir avec adoration la parole, peut-être attendrie, qui
allait sortir de ses lèvres. Elle lui dit: «Vous êtes un assassin!»
Le prêtre la prit dans ses bras avec fureur et se mit à rire d'un rire
abominable.
«Eh bien, oui! assassin! dit-il, et je t'aurai. Tu ne veux pas de moi
pour esclave, tu m'auras pour maître. Je t'aurai. J'ai un repaire où je
te traînerai. Tu me suivras, il faudra bien que tu me suives, ou je te
livre! Il faut mourir, la belle, ou être à moi! être au prêtre! être à
l'apostat! être à l'assassin! dès cette nuit, entends-tu cela? Allons!
de la joie! allons! baise-moi, folle! La tombe ou mon lit!»
Son oeil pétillait d'impureté et de rage. Sa bouche lascive rougissait
le cou de la jeune fille. Elle se débattait dans ses bras. Il la
couvrait de baisers écumants.
«Ne me mords pas, monstre! cria-t-elle. Oh! l'odieux infect! laisse-moi!
Je vais t'arracher tes vilains cheveux gris et te les jeter à poignées
par la face!»
Il rougit, il pâlit, puis il la lâcha et la regarda d'un air sombre.
Elle se crut victorieuse, et poursuivit: «Je te dis que je suis à mon
Phoebus, que c'est Phoebus que j'aime, que c'est Phoebus qui est beau!
Toi, prêtre, tu es vieux! tu es laid! Va-t'en!»
Il poussa un cri violent, comme le misérable auquel on applique un fer
rouge. «Meurs donc!» dit-il à travers un grincement de dents. Elle vit
son affreux regard, et voulut fuir. Il la reprit, il la secoua, il la
jeta à terre, et marcha à pas rapides vers l'angle de la Tour-Roland en
la traînant après lui sur le pavé par ses belles mains.
Arrivé là, il se tourna vers elle:
«Une dernière fois, veux-tu être à moi?»
Elle répondit avec force:
«Non.»
Alors il s'écria d'une voix haute:
«Gudule! Gudule! voici l'égyptienne! venge-toi!»
La jeune fille se sentit saisir brusquement au coude. Elle regarda.
C'était un bras décharné qui sortait d'une lucarne dans le mur et qui la
tenait comme une main de fer.
«Tiens bien! dit le prêtre. C'est l'égyptienne échappée. Ne la lâche
pas. Je vais chercher les sergents. Tu la verras pendre.»
Un rire guttural répondit de l'intérieur du mur à ces sanglantes
paroles. «Hah! hah! hah!» L'égyptienne vit le prêtre s'éloigner en
courant dans la direction du pont Notre-Dame. On entendait une cavalcade
de ce côté.
La jeune fille avait reconnu la méchante recluse. Haletante de terreur,
elle essaya de se dégager. Elle se tordit, elle fit plusieurs
soubresauts d'agonie et de désespoir, mais l'autre la tenait avec une
force inouïe. Les doigts osseux et maigres qui la meurtrissaient se
crispaient sur sa chair et se rejoignaient à l'entour. On eût dit que
cette main était rivée à son bras. C'était plus qu'une chaîne, plus
qu'un carcan, plus qu'un anneau de fer, c'était une tenaille
intelligente et vivante qui sortait d'un mur.
Épuisée, elle retomba contre la muraille, et alors la crainte de la mort
s'empara d'elle. Elle songea à la beauté de la vie, à la jeunesse, à la
vue du ciel, aux aspects de la nature, à l'amour, à Phoebus, à tout ce
qui s'enfuyait et à tout ce qui s'approchait, au prêtre qui la
dénonçait, au bourreau qui allait venir, au gibet qui était là. Alors
elle sentit l'épouvante lui monter jusque dans les racines des cheveux,
et elle entendit le rire lugubre de la recluse qui lui disait tout bas:
«Hah! hah! hah! tu vas être pendue!»
Elle se tourna mourante vers la lucarne, et elle vit la figure fauve de
la sachette à travers les barreaux.
«Que vous ai-je fait?» dit-elle presque inanimée.
La recluse ne répondit pas, elle se mit à marmotter avec une intonation
chantante, irritée et railleuse: «Fille d'Égypte! fille d'Égypte! fille
d'Égypte!»
La malheureuse Esmeralda laissa retomber sa tête sous ses cheveux,
comprenant qu'elle n'avait pas affaire à un être humain.
Tout à coup la recluse s'écria, comme si la question de l'égyptienne
avait mis tout ce temps pour arriver jusqu'à sa pensée: «Ce que tu m'as
fait? dis-tu!--Ah! ce que tu m'as fait, égyptienne! Eh bien!
écoute.--J'avais un enfant, moi! vois-tu? j'avais un enfant! un enfant,
te dis-je!--Une jolie petite fille!--Mon Agnès, reprit-elle égarée et
baisant quelque chose dans les ténèbres.--Eh bien! vois-tu, fille
d'Égypte? on m'a pris mon enfant, on m'a volé mon enfant, on m'a mangé
mon enfant. Voilà ce que tu m'as fait.»
La jeune fille répondit comme l'agneau:
«Hélas! je n'étais peut-être pas née alors!
--Oh! si! repartit la recluse, tu devais être née. Tu en étais. Elle
serait de ton âge! Ainsi!--Voilà quinze ans que je suis ici, quinze ans
que je souffre, quinze ans que je prie, quinze ans que je me cogne la
tête aux quatre murs.--Je te dis que ce sont des égyptiennes qui me
l'ont volée, entends-tu cela? et qui l'ont mangée avec leurs dents.
As-tu un coeur? figure-toi ce que c'est qu'un enfant qui joue, un enfant
qui tette, un enfant qui dort. C'est si innocent!--Eh bien! cela, c'est
cela qu'on m'a pris, qu'on m'a tué! Le bon Dieu le sait
bien!--Aujourd'hui, c'est mon tour, je vais manger de l'égyptienne.--Oh!
que je te mordrais bien si les barreaux ne m'empêchaient. J'ai la tête
trop grosse!--La pauvre petite! pendant qu'elle dormait! Et si elles
l'ont réveillée en la prenant, elle aura eu beau crier, je n'étais pas
là!--Ah! les mères égyptiennes, vous avez mangé mon enfant! Venez voir
la vôtre.»
Alors elle se mit à rire ou à grincer des dents, les deux choses se
ressemblaient sur cette figure furieuse. Le jour commençait à poindre.
Un reflet de cendre éclairait vaguement cette scène, et le gibet
devenait de plus en plus distinct dans la place. De l'autre côté, vers
le pont Notre-Dame, la pauvre condamnée croyait entendre se rapprocher
le bruit de cavalerie.
«Madame! cria-t-elle joignant les mains et tombée sur ses deux genoux,
échevelée, éperdue, folle d'effroi, madame! ayez pitié. Ils viennent. Je
ne vous ai rien fait. Voulez-vous me voir mourir de cette horrible façon
sous vos yeux? Vous avez de la pitié, j'en suis sûre. C'est trop
affreux. Laissez-moi me sauver. Lâchez-moi! Grâce! Je ne veux pas mourir
comme cela!
--Rends-moi mon enfant! dit la recluse.
--Grâce! grâce!
--Rends-moi mon enfant!
--Lâchez-moi, au nom du ciel!
--Rends-moi mon enfant!»
Cette fois encore, la jeune fille retomba, épuisée, rompue, ayant déjà
le regard vitré de quelqu'un qui est dans la fosse.
«Hélas! bégaya-t-elle, vous cherchez votre enfant. Moi, je cherche mes
parents.
--Rends-moi ma petite Agnès! poursuivit Gudule. Tu ne sais pas où elle
est? Alors, meurs!--Je vais te dire. J'étais une fille de joie, j'avais
un enfant, on m'a pris mon enfant.--Ce sont les égyptiennes. Tu vois
bien qu'il faut que tu meures. Quand ta mère l'égyptienne viendra te
réclamer, je lui dirai: La mère, regarde à ce gibet!--Ou bien rends-moi
mon enfant.--Sais-tu où elle est, ma petite fille? Tiens, que je te
montre. Voilà son soulier, tout ce qui m'en reste. Sais-tu où est le
pareil? Si tu le sais, dis-le-moi, et si ce n'est qu'à l'autre bout de
la terre, je l'irai chercher en marchant sur les genoux.»
En parlant ainsi, de son autre bras tendu hors de la lucarne elle
montrait à l'égyptienne le petit soulier brodé. Il faisait déjà assez
jour pour en distinguer la forme et les couleurs.
«Montrez-moi ce soulier, dit l'égyptienne en tressaillant. Dieu! Dieu!»
Et en même temps, de la main qu'elle avait libre, elle ouvrait vivement
le petit sachet orné de verroterie verte qu'elle portait au cou.
--Va! va! grommelait Gudule, fouille ton amulette du démon!» Tout à coup
elle s'interrompit, trembla de tout son corps, et cria avec une voix qui
venait du plus profond des entrailles: «Ma fille!»
L'égyptienne venait de tirer du sachet un petit soulier absolument
pareil à l'autre. À ce petit soulier était attaché un parchemin sur
lequel ce _carme_ était écrit:
_Quand le pareil retrouveras,_
_Ta mère te tendra les bras._
En moins de temps qu'il n'en faut à l'éclair, la recluse avait confronté
les deux souliers, lu l'inscription du parchemin, et collé aux barreaux
de la lucarne son visage rayonnant d'une joie céleste en criant:
«Ma fille! ma fille!
--Ma mère!» répondit l'égyptienne.
Ici nous renonçons à peindre.
Le mur et les barreaux de fer étaient entre elles deux. «Oh! le mur!
cria la recluse! Oh! la voir et ne pas l'embrasser! Ta main! ta main!»
La jeune fille lui passa son bras à travers la lucarne, la recluse se
jeta sur cette main, y attacha ses lèvres, et y demeura, abîmée dans ce
baiser, ne donnant plus d'autre signe de vie qu'un sanglot qui soulevait
ses hanches de temps en temps. Cependant elle pleurait à torrents, en
silence, dans l'ombre, comme une pluie de nuit. La pauvre mère vidait
par flots sur cette main adorée le noir et profond puits de larmes qui
était au dedans d'elle, et où toute sa douleur avait filtré goutté à
goutte depuis quinze années.
Tout à coup, elle se releva, écarta ses longs cheveux gris de dessus son
front, et, sans dire une parole, se mit à ébranler de ses deux mains les
barreaux de sa loge plus furieusement qu'une lionne. Les barreaux
tinrent bon. Alors elle alla chercher dans un coin de sa cellule un gros
pavé qui lui servait d'oreiller, et le lança contre eux avec tant de
violence qu'un des barreaux se brisa en jetant mille étincelles. Un
second coup effondra tout à fait la vieille croix de fer qui barricadait
la lucarne. Alors avec ses deux mains elle acheva de rompre et d'écarter
les tronçons rouillés des barreaux. Il y a des moments où les mains
d'une femme ont une force surhumaine.
Le passage frayé, et il fallut moins d'une minute pour cela, elle saisit
sa fille par le milieu du corps et la tira dans sa cellule. «Viens! que
je te repêche de l'abîme!» murmurait-elle.
Quand sa fille fut dans la cellule, elle la posa doucement à terre, puis
la reprit, et la portant dans ses bras comme si ce n'était toujours que
sa petite Agnès, elle allait et venait dans l'étroite loge, ivre,
forcenée, joyeuse, criant, chantant, baisant sa fille, lui parlant,
éclatant de rire, fondant en larmes, le tout à la fois et avec
emportement.
«Ma fille! ma fille! disait-elle. J'ai ma fille! la voilà. Le bon Dieu
me l'a rendue. Eh vous! venez tous! Y a-t-il quelqu'un là pour voir que
j'ai ma fille? Seigneur Jésus, qu'elle est belle! Vous me l'avez fait
attendre quinze ans, mon bon Dieu, mais c'était pour me la rendre
belle.--Les égyptiennes ne l'avaient donc pas mangée! Qui avait dit
cela? Ma petite fille! ma petite fille! baise-moi. Ces bonnes
égyptiennes! J'aime les égyptiennes.--C'est bien toi. C'est donc cela
que le coeur me sautait chaque fois que tu passais. Moi qui prenais cela
pour de la haine! Pardonne-moi, mon Agnès, pardonne-moi. Tu m'as trouvée
bien méchante, n'est-ce pas? Je t'aime.--Ton petit signe au cou, l'as-tu
toujours? voyons. Elle l'a toujours. Oh! tu es belle! C'est moi qui vous
ai fait ces grands yeux-là, mademoiselle. Baise-moi. Je t'aime. Cela
m'est bien égal que les autres mères aient des enfants, je me moque bien
d'elles à présent. Elles n'ont qu'à venir. Voici la mienne. Voilà son
cou, ses yeux, ses cheveux, sa main. Trouvez-moi quelque chose de beau
comme cela! Oh! je vous en réponds qu'elle aura des amoureux, celle-là!
J'ai pleuré quinze ans. Toute ma beauté s'en est allée, et lui est
venue. Baise-moi!»
Elle lui tenait mille autres discours extravagants dont l'accent faisait
toute la beauté, dérangeait les vêtements de la pauvre fille jusqu'à la
faire rougir, lui lissait sa chevelure de soie avec la main, lui baisait
le pied, le genou, le front, les yeux, s'extasiait de tout. La jeune
fille se laissait faire, en répétant par intervalles très bas et avec
une douceur infinie: «Ma mère!
--Vois-tu, ma petite fille, reprenait la recluse en entrecoupant tous
ses mots de baisers, vois-tu, je t'aimerai bien. Nous nous en irons
d'ici. Nous allons être bien heureuses. J'ai hérité quelque chose à
Reims, dans notre pays. Tu sais, Reims? Ah! non, tu ne sais pas cela,
toi, tu étais trop petite! Si tu savais comme tu étais jolie, à quatre
mois! Des petits pieds qu'on venait voir par curiosité d'Épernay qui est
à sept lieues! Nous aurons un champ, une maison. Je te coucherai dans
mon lit. Mon Dieu! mon Dieu! qui est-ce qui croirait cela? j'ai ma
fille!
--Ô ma mère! dit la jeune fille trouvant enfin la force de parler dans
son émotion, l'égyptienne me l'avait bien dit. Il y a une bonne
égyptienne des nôtres qui est morte l'an passé, et qui avait toujours eu
soin de moi comme une nourrice. C'est elle qui m'avait mis ce sachet au
cou. Elle me disait toujours: «Petite, garde bien ce bijou. C'est un
trésor. Il te fera retrouver ta mère. Tu portes ta mère à ton cou.» Elle
l'avait prédit, l'égyptienne!»
La sachette serra de nouveau sa fille dans ses bras.
«Viens, que je te baise! tu dis cela gentiment. Quand nous serons au
pays, nous chausserons un Enfant-Jésus d'église avec les petits
souliers. Nous devons bien cela à la bonne sainte Vierge. Mon Dieu! que
tu as une jolie voix! Quand tu me parlais tout à l'heure, c'était une
musique! Ah! mon Dieu Seigneur! J'ai retrouvé mon enfant! Mais est-ce
croyable, cette histoire-là? On ne meurt de rien, car je ne suis pas
morte de joie.»
Et puis, elle se remit à battre des mains et à rire et à crier: «Nous
allons être heureuses!»
En ce moment la logette retentit d'un cliquetis d'armes et d'un galop de
chevaux qui semblait déboucher du pont Notre-Dame et s'avancer de plus
en plus sur le quai. L'égyptienne se jeta avec angoisse dans les bras de
la sachette.
«Sauvez-moi! sauvez-moi! ma mère! les voilà qui viennent!» La recluse
devint pâle.
--Ô ciel! que dis-tu là? J'avais oublié! on te poursuit! Qu'as-tu donc
fait?
--Je ne sais pas, répondit la malheureuse enfant, mais je suis condamnée
à mourir.
--Mourir! dit Gudule chancelant comme sous un coup de foudre. Mourir!
reprit-elle lentement et regardant sa fille avec son oeil fixe.
--Oui, ma mère, reprit la jeune fille éperdue, ils veulent me tuer.
Voilà qu'on vient me prendre. Cette potence est pour moi! Sauvez-moi!
sauvez-moi! Ils arrivent! sauvez-moi!»
La recluse resta quelques instants immobile comme une pétrification,
puis elle remua la tête en signe de doute, et tout à coup partant d'un
éclat de rire, mais de son rire effrayant qui lui était revenu:
«Ho! ho! non! c'est un rêve que tu me dis là. Ah! oui! je l'aurais
perdue, cela aurait duré quinze ans, et puis je la retrouverais, et cela
durerait une minute! Et on me la reprendrait! et c'est maintenant
qu'elle est belle, qu'elle est grande, qu'elle me parle, qu'elle m'aime,
c'est maintenant qu'ils viendraient me la manger, sous mes yeux à moi
qui suis la mère! Oh non! ces choses-là ne sont pas possibles. Le bon
Dieu n'en permet pas comme cela.»
Ici la cavalcade parut s'arrêter, et l'on entendit une voix éloignée qui
disait: «Par ici, messire Tristan! Le prêtre dit que nous la trouverons
au Trou aux rats.» Le bruit de chevaux recommença.
La recluse se dressa debout avec un cri désespéré. «Sauve-toi!
sauve-toi! mon enfant! Tout me revient. Tu as raison. C'est ta mort!
Horreur! malédiction! Sauve-toi!»
Elle mit la tête à la lucarne, et la retira vite.
«Reste, dit-elle d'une voix basse, brève et lugubre, en serrant
convulsivement la main de l'égyptienne plus morte que vive. Reste! ne
souffle pas! il y a des soldats partout. Tu ne peux sortir. Il fait trop
de jour.»
Ses yeux étaient secs et brûlants. Elle resta un moment sans parler.
Seulement elle marchait à grands pas dans la cellule, et s'arrêtait par
intervalles pour s'arracher des poignées de cheveux gris qu'elle
déchirait ensuite avec ses dents.
Tout à coup elle dit: «Ils approchent. Je vais leur parler. Cache-toi
dans ce coin. Ils ne te verront pas. Je leur dirai que tu t'es échappée,
que je t'ai lâchée, ma foi!»
Elle posa sa fille, car elle la portait toujours, dans un angle de la
cellule qu'on ne voyait pas du dehors. Elle l'accroupit, l'arrangea
soigneusement de manière que ni son pied ni sa main ne dépassassent
l'ombre, lui dénoua ses cheveux noirs qu'elle répandit sur sa robe
blanche pour la masquer, mit devant elle sa cruche et son pavé, les
seuls meubles qu'elle eût, s'imaginant que cette cruche et ce pavé la
cacheraient. Et quand ce fut fini, plus tranquille, elle se mit à
genoux, et pria. Le jour, qui ne faisait que de poindre, laissait encore
beaucoup de ténèbres dans le Trou aux Rats.
En cet instant, la voix du prêtre, cette voix infernale, passa très près
de la cellule en criant: «Par ici, capitaine Phoebus de Châteaupers!»
À ce nom, à cette voix, la Esmeralda, tapie dans son coin, fit un
mouvement.
«Ne bouge pas!» dit Gudule.
Elle achevait à peine qu'un tumulte d'hommes, d'épées et de chevaux
s'arrêta autour de la cellule. La mère se leva bien vite et s'alla
poster devant sa lucarne pour la boucher. Elle vit une grande troupe
d'hommes armés, de pied et de cheval, rangée sur la Grève. Celui qui les
commandait mit pied à terre et vint vers elle. «La vieille, dit cet
homme, qui avait une figure atroce, nous cherchons une sorcière pour la
pendre: on nous a dit que tu l'avais.»
La pauvre mère prit l'air le plus indifférent qu'elle put, et répondit:
«Je ne sais pas trop ce que vous voulez dire.»
L'autre reprit: «Tête-Dieu! que chantait donc cet effaré d'archidiacre?
Où est-il?»
«Monseigneur, dit un soldat, il a disparu.
--Or çà, la vieille folle, repartit le commandant, ne me mens pas. On
t'a donné une sorcière à garder. Qu'en as-tu fait?»
La recluse ne voulut pas tout nier, de peur d'éveiller des soupçons, et
répondit d'un accent sincère et bourru:
«Si vous parlez d'une grande jeune fille qu'on m'a accrochée aux mains
tout à l'heure, je vous dirai qu'elle m'a mordue et que je l'ai lâchée.
Voilà. Laissez-moi en repos.»
Le commandant fit une grimace désappointée.
«Ne va pas me mentir, vieux spectre, reprit-il. Je m'appelle Tristan
l'Hermite, et je suis le compère du roi. Tristan l'Hermite, entends-tu?»
Il ajouta, en regardant la place de Grève autour de lui: «C'est un nom
qui a de l'écho ici.
--Vous seriez Satan l'Hermite, répliqua Gudule qui reprenait espoir, que
je n'aurais pas autre chose à vous dire et que je n'aurais pas peur de
vous.
--Tête-Dieu! dit Tristan, voilà une commère! Ah! la fille sorcière s'est
sauvée! et par où a-t-elle pris?»
Gudule répondit d'un ton insouciant:
«Par la rue du Mouton, je crois.»
Tristan tourna la tête, et fit signe à sa troupe de se préparer à se
remettre en marche. La recluse respira.
«Monseigneur, dit tout à coup un archer, demandez donc à la vieille fée
pourquoi les barreaux de sa lucarne sont défaits de la sorte.»
Cette question fit rentrer l'angoisse au coeur de la misérable mère.
Elle ne perdit pourtant pas toute présence d'esprit. «Ils ont toujours
été ainsi, bégaya-t-elle.
--Bah! repartir l'archer, hier encore ils faisaient une belle croix
noire qui donnait de la dévotion.»
Tristan jeta un regard oblique à la recluse.
«Je crois que la commère se trouble!»
L'infortunée sentit que tout dépendait de sa bonne contenance, et la
mort dans l'âme elle se mit à ricaner. Les mères ont de ces forces-là.
«Bah! dit-elle, cet homme est ivre. Il y a plus d'un an que le cul d'une
charrette de pierres a donné dans ma lucarne et en a défoncé la grille.
Que même j'ai injurié le charretier!
--C'est vrai, dit un autre archer, j'y étais.»
Il se trouve toujours partout des gens qui ont tout vu. Ce témoignage
inespéré de l'archer ranima la recluse, à qui cet interrogatoire faisait
traverser un abîme sur le tranchant d'un couteau.
Mais elle était condamnée à une alternative continuelle d'espérance et
d'alarme.
«Si c'est une charrette qui a fait cela, repartit le premier soldat, les
tronçons des barres devraient être repoussés en dedans, tandis qu'ils
sont ramenés en dehors.
--Hé! hé! dit Tristan au soldat, tu as un nez d'enquêteur au Châtelet.
Répondez à ce qu'il dit, la vieille!
--Mon Dieu! s'écria-t-elle aux abois et d'une voix malgré elle pleine de
larmes, je vous jure, monseigneur, que c'est une charrette qui a brisé
ces barreaux. Vous entendez que cet homme l'a vu. Et puis, qu'est-ce que
cela fait pour votre égyptienne?
--Hum! grommela Tristan.
--Diable! reprit le soldat flatté de l'éloge du prévôt, les cassures du
fer sont toutes fraîches!»
Tristan hocha la tête. Elle pâlit. «Combien y a-t-il de temps,
dites-vous, de cette charrette?
--Un mois, quinze jours peut-être, monseigneur. Je ne sais plus, moi.
--Elle a d'abord dit plus d'un an, observa le soldat.
--Voilà qui est louche! dit le prévôt.
--Monseigneur, cria-t-elle toujours collée devant la lucarne, et
tremblant que le soupçon ne les poussât à y passer la tête et à regarder
dans la cellule, monseigneur, je vous jure que c'est une charrette qui a
brisé cette grille. Je vous le jure par les saints anges du paradis. Si
ce n'est pas une charrette, je veux être éternellement damnée et je
renie Dieu!
--Tu mets bien de la chaleur à ce jurement!» dit Tristan avec son coup
d'oeil d'inquisiteur.
La pauvre femme sentait s'évanouir de plus en plus son assurance. Elle
en était à faire des maladresses, et elle comprenait avec terreur
qu'elle ne disait pas ce qu'il aurait fallu dire.
Ici, un autre soldat arriva en criant: «Monseigneur, la vieille fée
ment. La sorcière ne s'est pas sauvée par la rue Mouton. La chaîne de la
rue est restée tendue toute la nuit, et le garde-chaîne n'a vu passer
personne.»
Tristan, dont la physionomie devenait à chaque instant plus sinistre,
interpella la recluse: «Qu'as-tu à dire à cela?»
Elle essaya encore de faire tête à ce nouvel incident: «Que je ne sais,
monseigneur, que j'ai pu me tromper. Je crois qu'elle a passé l'eau en
effet.
--C'est le côté opposé, dit le prévôt. Il n'y a pourtant pas grande
apparence qu'elle ait voulu rentrer dans la Cité où on la poursuivait.
Tu mens, la vieille!
--Et puis, ajouta le premier soldat, il n'y a de bateau ni de ce côté de
l'eau ni de l'autre.
--Elle aura passé à la nage, répliqua la recluse défendant le terrain
pied à pied.
--Est-ce que les femmes nagent? dit le soldat.
--Tête-Dieu! la vieille! tu mens! tu mens! reprit Tristan avec colère.
J'ai bonne envie de laisser là cette sorcière, et de te pendre, toi. Un
quart d'heure de question te tirera peut-être la vérité du gosier.
Allons! tu vas nous suivre.»
Elle saisit ces paroles avec avidité.
«Comme vous voudrez, monseigneur. Faites. Faites. La question, je veux
bien. Emmenez-moi. Vite, vite! partons tout de suite.» Pendant ce
temps-là, pensait-elle, ma fille se sauvera.
«Mort-Dieu! dit le prévôt, quel appétit du chevalet! Je ne comprends
rien à cette folle.»
Un vieux sergent du guet à tête grise sortit des rangs, et s'adressant
au prévôt:
«Folle en effet, monseigneur! Si elle a lâché l'égyptienne, ce n'est pas
sa faute, car elle n'aime pas les égyptiennes. Voilà quinze ans que je
fais le guet, et que je l'entends tous les soirs maugréer les femmes
bohèmes avec des exécrations sans fin. Si celle que nous poursuivons
est, comme je le crois, la petite danseuse à la chèvre, elle déteste
celle-là surtout.»