Il y a quelques années qu'en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant
Notre-Dame, l'auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l'une
des tours ce mot, gravé à la main sur le mur:
_ANANKÊ_[1].
Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément
entaillées dans la pierre, je ne sais quels signes propres à la
calligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans leurs
attitudes, comme pour révéler que c'était une main du moyen âge qui les
avait écrites là, surtout le sens lugubre et fatal qu'elles renferment,
frappèrent vivement l'auteur.
Il se demanda, il chercha à deviner quelle pouvait être l'âme en peine
qui n'avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime
ou de malheur au front de la vieille église.
Depuis, on a badigeonné ou gratté (je ne sais plus lequel) le mur, et
l'inscription a disparu. Car c'est ainsi qu'on agit depuis tantôt deux
cents ans avec les merveilleuses églises du moyen âge. Les mutilations
leur viennent de toutes parts, du dedans comme du dehors. Le prêtre les
badigeonne, l'architecte les gratte, puis le peuple survient, qui les
démolit.
Ainsi, hormis le fragile souvenir que lui consacre ici l'auteur de ce
livre, il ne reste plus rien aujourd'hui du mot mystérieux gravé dans la
sombre tour de Notre-Dame, rien de la destinée inconnue qu'il résumait
si mélancoliquement. L'homme qui a écrit ce mot sur ce mur s'est effacé,
il y a plusieurs siècles, du milieu des générations, le mot s'est à son
tour effacé du mur de l'église, l'église elle-même s'effacera bientôt
peut-être de la terre.
C'est sur ce mot qu'on a fait ce livre.
Février 1831.