C'est pour l'amour de ces lauriers que la vertueuse Justine subit mille
avanies, c'est pour cela encore que la libertine et effrontée Juliette
est l'exemple vivant de la prospérité du vice.
Mais si on reproche à de Sade ces effroyables aventures, surtout si on
lui reproche de les avoir exagérées, il riposte:
Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête au vice des traits
trop odieux; en veut-on savoir la raison? Je ne veux pas faire aimer
le vice; je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le dangereux
projet de faire adorer aux femmes, les personnages qui les trompent,
je veux, au contraire, qu'elles les détestent; c'est le seul moyen qui
puisse les empêcher d'en être dupes, et pour y réussir, j'ai rendu
ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice, tellement
effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni amour; en
cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croyent
permis de les embellir.
Cela, c'est l'excuse des égorgements, des viols, des incestes, des
empoisonnements, des tortures, des estrapades, des meurtres les plus
divers, des crimes les plus odieux, les moins compréhensibles et les
plus déconcertants, cela enfin, c'est toute la morale du divin marquis.
*
* *
La vie de M. de Sade à Charenton était charmante. Il faisait des pièces
et les faisait jouer par les pensionnaires de l'établissement, sur un
petit théâtre que le directeur lui avait fait bâtir. Ce beau vieillard,
aux cheveux bien blancs et parfaitement conservés, «à la coëffure très
soignée[345]», n'avait rien abdiqué de ses prétentions littéraires et
philosophiques, et, du ton le plus calme et le plus convaincu, il
«professait des maximes dont l'échafaud fut toujours la juste et
inévitable conséquence[346]».
[345] _Galerie historique, vol. cit._, p. 126.
[346] _Galerie historique, vol. cité_, p. 126.
Il avait le visage toujours coloré d'un rouge vif et son élégance était
là ce qu'elle était autrefois dans le monde quand le beau marquis de
Sade entraînait, sans peine, ses conquêtes un peu résistantes, pour la
forme, vers sa _folie_ d'Arcueil.
Huit années avant de mourir, il avait rédigé un testament des plus
curieux, empreint de ce genre de philosophie toujours un peu
déconcertante qui fut la sienne. Il recommandait:
Je défends que mon corps soit ouvert sous quelque prétexte que ce
puisse être. Je demande avec la plus vive instance qu'il soit gardé
quarante-huit heures dans la chambre où je décéderai, placé dans une
bière de bois qui ne sera clouée qu'au bout des quarante-huit heures
prescrites ci-dessus, à l'expiration desquelles ladite bière sera
clouée; pendant cet intervalle il sera envoyé un exprès au sieur
Lenormand, marchand de bois, boulevard de l'Egalité, nº 101, à
Versailles, pour le prier de venir lui-même, suivi d'une charrette,
chercher mon corps pour être transporté, sous son escorte, au bois de
ma terre de la Malmaison, commune de Mancé, près d'Epernon, où je veux
qu'il soit placé, sans aucune espèce de cérémonie, dans le premier
taillis fourré qui se trouve à droite dans le dit bois, en y entrant
du côté de l'ancien château par la grande allée qui le partage. La
fosse sera pratiquée dans ce taillis par le fermier de la Malmaison,
sous l'inspection de M. Lenormand, qui ne quittera mon corps qu'après
l'avoir placé dans la dite fosse; il pourra se faire accompagner dans
cette cérémonie, s'il le veut, par ceux de mes parents ou amis, qui,
sans aucune espèce d'appareil, auront bien voulu me donner cette
dernière marque d'attachement. La fosse une fois recouverte, il sera
semé dessus des glands, afin que par la suite, le terrain de la dite
fosse se trouvant regarni et le taillis se trouvant fourré comme il
l'était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la
surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire s'effacera de
l'esprit des hommes.
Fait à Charenton-Saint-Maurice, en état de raison et de santé, le 30
janvier 1806.
_Signé_: